A propos de la transmission des mémoires familiales.

P1020160.JPGL'arbre généalogique.

 Est-ce l'air du temps, l'augmentation de la longévité, le temps des loisirs, le dynamisme du pensionné moderne, qui veut rester actif? Les réseaux sociaux poussent-ils à se consacrer à une recherche généalogique?

 Le tissu familial d'avant, dense, a éclaté. Les liens s'effilochent. Les grandes réunions de famille se font rares, car l'espace pour la réunion manque, la famille se rétrécit, l'individualisme augmente.

 C'est un cocktail de raisons sans doute qui pousse plus d’un à consacrer du temps à cette activité de fixation de la mémoire. L'évolution des traitements de textes, la facilité des applications de mise en pages, facilitent et assurent la transmission des informations sur l'histoire familiale, dans cette époque d’immédiateté.

 Regardons autour de nous. Les cercles généalogiques se multiplient. Plus d'un chercheur reconstitue son arbre. Les passionnés échangent plus aisément via l'Internet. Des sites spécialisés se sont ouverts, dont « Genéanet » (1) où de nombreuses généalogies complètes apparaissent, reprenant parfois une de vos branches ascendantes.

Beaucoup d'archives sont scannées par de nombreux bénévoles qui s'y consacrent à temps plein dans diverses associations. Il ne faut même plus se déplacer pour faire des recherches aux archives nationales ou régionales. Elles viennent à vous. Les livres de baptêmes, mariages, décès seront bientôt tous accessibles via des sites spécifiques (2). Même les dossiers des conscrits aux archives militaires sont accessibles via des répertoires qui balisent les recherches. Les  patronymes sont analysés globalement sur ce site (3).

L'ambiance sereine de la salle de microfilms se mélange à des heures de recherches sur l'écran du PC.

L'arbre de famille se construit, s'imprime, est mis facilement à disposition de la fratrie, des éventuels lecteurs et je l'espère, de mes enfants et de mes petits-enfants.

 Les récits de vie.

Les tables d’écriture diverses (4) s’ouvrent aussi aux récits de l’histoire personnelle qui a parcouru des époques turbulentes, des changements profonds dans les mœurs, dans les moyens de communication, d’expression. Plus d’un veut être témoin et acteur dans l'histoire locale, pour avec des moyens ordinaires et du temps relater ses mémoires. Les récits de vie s’écrivent ou se font écrire sans difficultés. Une formation théorique est même possible à l'université (5).

Cette recherche rejoint l'héritage immatériel que chacun laisse à ses enfants et ses petits-enfants en lieu et place de la tradition orale au coin du feu car on ne transmet plus l'histoire locale et familiale ; la télévision s'est emparée du temps disponible. Cette recherche nous fait entrer dans l'histoire et nous pousse à faire un voyage intérieur.

 Un niveau plus subtil que la couche des dates, des prénoms, des archives familiales est extraite des tiroirs pour la bonne cause. Des indices nouveaux, des lettres oubliées, des personnes inconnues surgissent. D'où était ce cousin, ces gens-là sur la photo? Sont-ils amis, voisins? Tous ces témoignages visuels apportent leurs indices. C'est comme un puzzle, une enquête. Des pièces semblent manquer, des questions se posent. Mais où se sont-ils rencontrés? Où se sont-ils mariés? Les livrets de mariage sont dispersés, disparus peut-être. Comme trace familiale emportée par mégarde par un frère et une sœur. Le « préféré » peut-être, s'est approprié, à cause de sa sensibilité, des pièces maîtresses.

 Le généalogiste est devant un ensemble de renseignements qui deviennent les éléments d'une enquête, d'un casse-tête. Compléter devient nécessaire, il faut échanger avec la famille, écrire et renouer peut-être avec un cousin lointain.

Des émissions de TV, comme "Perdu de vue", et bien d’autres documentaires, ont contribué à la notoriété du lien familial, à sa mise en valeur surtout dans des cas dramatiques. Cette quête du lien primordial a été le terreau de bien des recherches. L'exercice devient une aventure. Les documents, les souvenirs sont dépassés. L'émotion et le mystère s'en mêlent. Ce chercheur que je suis, devient un mordu, un détective même. Qui était cette famille dont je suis issu ? Mon père s'en est-il échappé ? Qu'a-t-il reproduit ? Nous savons peu de choses du coté de ma mère. Le terrain est miné, les opinions s'affrontent plus facilement « Qu'as-tu tant à faire avec les morts ? Tu ferais mieux de profiter de la vie, de te balader plutôt que de t'enfermer dans tes vieux papiers".

Ces ancêtres m'ont transmis la vie. Merci à eux. Moi qui ai transmis celle-ci à mon tour, j'en trace les points marquants.

La transformation de la recherche sur l'arbre.

Ma recherche s'approfondit. Elle change de genre par des lectures faites parallèlement sur la famille et ses liens. Plus d'un journaliste, divers auteurs apportent des pistes qui s'ouvrent plus dans le relationnel, dans l'émotionnel.

Une question s'impose, revient en mémoire régulièrement; elle a besoin d'une réponse, d'un apaisement. Les chemins parcourus par les pionniers sont développés dans des articles.

La pédiatre et psychanalyste française Françoise Dolto, par sa clinique et ses écrits, analyse les liens familiaux défectueux. Elle démêle les histoires pour reconstruire des bases mal posées à la génération précédente ou même avant. De nombreux exemples sont mentionnés dans ses livres.

Il ne faut pas nécessairement courir derrière des secrets de famille. Certaines en ont, pas toutes. Dans la gamme des comportements, des simples non-dits, des évitements transmis ; la matière est inépuisable.

Des notions nouvelles apparaissent dans divers livres à propos de la famille, surtout par les exemples les plus marquants, les plus pathologiques. La crise de l'adolescence vue à travers le collectif de la Chapelle aux champs. "Le mal d'être Moi" donne me semble-t-il, quelques balises.

Tout doucement s'impose une nouvelle vision des choses au-delà de la généalogie, deux courants similaires m'apparaissent.

 -La psychogénéalogie.

Des livres sont dans les librairies dont un des plus connus est « Aïe mes aïeux ! » d'A. Anselin-Schützenberger. Des journalistes enquêtent, notamment N. Canault avec son livre : « Comment paye-t-on la faute de ses ancêtres. ». Une autre tendance, basée elle aussi sur les jeux de rôles apparaît dans les années 90 : les constellations familiales développée par Bert Hellinger.

-La psychanalyse transgénérationnelle.

Didier Dumas, à l'école de F. Dolto, développe du coté psychanalyse, le transgénérationnel. Plusieurs de ses livres constituent une source intéressante d'information notamment "La bible et ses fantômes" qui mérite le détour. Son travail est actuellement poursuivit par Bruno Clavier qui assure dans une association, une formation sur cette psychanalyse.

Tout n'est pas dans des séquelles de transmissions traumatiques. Par dissimulation d’affects, en abcès non vidés, des comportements particuliers entrainent des difficultés qui pèsent sur les descendants.

Plutôt que de rejeter ces nouvelles idées, pourquoi ne pas se situer en observateur et constater que oui, sur ce point sensible, un sens est sous-jacent. Une question est à poser simplement pour donner vie à ce qui peut s'exprimer d'une manière ou d'une autre. Une blessure d’enfance peut avoir des conséquences cachées, dissimulées parce qu’elle est difficile ou indicible. La phrase "Le temps arrange les choses" met un terme au questionnement.

Un des exemples récents est l’histoire reprise au cinéma de « Philoména » (6) qui raconte le drame des filles mères irlandaises obligées d’abandonner leur enfant, et que des riches américains adoptent. Ces enfants adoptés gardent la trace de leur vécu sans pouvoir y mettre des mots et souffrent de cette rupture du lien essentiel à leur mère naturelle. Le même scénario s’est mis en place en Espagne à Madrid, systématiquement par abandon obligatoire de certains enfants et l’adoption de ceux-ci. Une rupture dramatique se retrouve aussi dans les accouchements sous X en France et elle laisse de profondes séquelles aux victimes.

Il faut connaître ses ascendances pour s'en libérer. Le film "Ida " (7) autour de la quête et du secret de famille, en exprime la nécessité.

Les exemples montrent l’importance de la transmission du lien et ses effets majeurs.

Mais combien d’effets sont aussi présents mais cachés dans la vie, que l’on considère comme ordinaire, de bien des gens. Combien de ruptures d’attachement, causées par la maladie ou par la maladresse involontaire des parents portent encore leur effet dans la vie de nombreuses personnes ?

L'épigénétique apporte et mesure par ses recherches de plus en plus d'éléments pour dire qu'il n'y a pas que l'ADN qui se transmet. L'environnement physique active certains gènes et les effets sont eux aussi transmis. Un destin familial est aussi à considérer car il ne sera pas sans influence dans l’histoire des descendants.

Les fantômes familiaux.

Dans mon arbre généalogique, comme une évidence on ne peut plus naturelle, des morts se succèdent mais pas n'importe lesquels. Mon père est mort, j'avais 20 ans et le sien décéda alors qu'il avait 16 ans. Mon grand-père-ci a perdu, et son frère et son père, à 3 mois d'intervalle. Son frère n'avait que vingt ans, lui 12. Lignée fauchée trop tôt. Qu'elle est la place de l'homme dans celle-ci ? Place inconfortable, difficile, blessure peut-être, cicatrices qui apparaissent à l'adolescence. (Psychogénéalogie)

Je vois que ce n'est pas simple parfois avec mon fils, ma fille. Enfants rebelles qui affrontent, cassent les certitudes. Au fond, ce n'est pas qu'une crise d’adolescence qui les concerne. Leurs comportements réveillent des souvenirs, des mémoires cachées.

À la Toussaint, pour quitter ces mémoires qui lui sont imposées, mon fils abandonne ses études à peine entamées, mettant en évidence le lien avec mon père qui les avait arrêtées pour prendre en charge sa mère veuve. Ce n'est plus une histoire de dates. Ce sont des points essentiels de la vie qui se mettent en avant, qui suintent. (L'enlisement.)

Des affects sont transmis d'une génération à l'autre.

Lorsque les erreurs se transmettent sur plusieurs générations, les dégâts se font de plus en plus précis. Un enfant se dévoue comme patient, et concentre les attentions médicales pour tenir la famille unie, comme l'exprime la théorie des systèmes familiaux. L’individu n'est plus seul en cause. Il fait parti d'un ensemble vivant qui prend ses racines dans le passé.

Déjà dans l'Évangile on peut lire, "Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées"(8).

Sans doute peut-on surfer sur toutes ces hypothèses qui apparaissent dans les magazines, la littérature. Puis, il y a tant d'écoles qui s'expriment dans des dimensions différentes, dans des directions opposées souvent non normalisées dans des enseignements universitaires.

Celle qui me parle maintenant est la méthode des constellations familiales de Bert Hellinger. De nombreux ateliers sont disponibles dans notre entourage. La force et la compétence de l’animateur sont déterminantes. Sagesse et réserve sont nécessaires face aux pistes qui se dessinent, elles doivent faire écho en soi.

Il faut se renseigner, comparer, écouter des témoignages. Mais l’essentiel me semble être le pas d’ouverture, d’audace fait dans un moment de lucidité pour vivre plus pleinement, pour permettre à la vitalité en nous de s’écouler de la manière la plus fluide.

Une feuille de route.

L’aventure n’est pas nécessairement au bout du monde, elle peut être à deux pas. Le point de départ est simplement, dans ma vie, ce point particulier qui ne me satisfait plus. Plutôt que de beaucoup voyager, je me regarde lucidement et j’en tire les conséquences.

Une citation de C.G. Jung reste fixée dans ma mémoire.

"Ce que l’on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l’extérieur, comme un destin". Elle me pousse à entreprendre.

Par l'Internet, on peut approcher ces déchiffreurs qui appuient leur parcours sur des acquis trouvés dans leur vie personnelle, dans leur consultation. Quelques conférences existent à présent sur Youtube(e.a. documentaire de Marion-(9)-). Le monde est riche de diversité et de nouveauté qu'il serait dommage de manquer.

Il faut quitter son père et sa mère. S'autonomiser, sans doute, mais ne pas croire dans notre fonctionnement personnel que c'est la distance qui règle ce qui s'est perfusé en nous pendant les années de vie, dans le milieu familial.

 ( 1 ) www.geneanet.org/‎

 ( 2 ) http://search.arch.be/fr

 ( 3 ) http://patrom.fltr.ucl.ac.be

 ( 4 ) http://www.traces-de-vie.net

 ( 5 ) http://www.uclouvain.be/364400.html

 ( 6 ) Philomena: Film anglais du réalisateur  Stephen Frears basé sur l'histoire vraie racontée dans un      livre "The True Story of a Mother and the Son She Had to Give Away"   écrit par   Martin Sixsmith, Sortie Janvier 2014

 ( 7 ) Ida  : Film polonais en NB réalisé par Pawel Pawlikowski.  Sortie Février 2014.

 ( 8 ) Bible : Jr 31-29

( 9 )  De fils en aiguilles - Le transgénérationnel 

           https://www.youtube.com/watch?v=xtEPP-jhq8s&feature=youtu.be

 

Écrit par Ale Lien permanent | Commentaires (0)

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