29/03/2007

Vie et mort

enfant mort-né, naissance, deuil d'enfant, désenfantée,En vue d’une fête de famille.

Un après midi d’été, l’Oncle Oscar, le plus jeune et dernier survivant de sa génération, du coté de mon épouse, invitait à une fête de famille, tous les enfants de ses frères et sœurs. Pour marquer l’événement, j’avais imprimé une photo d’une fête de famille au début du siècle, reçue via un de ses cousins rencontrés par hasard dans mon milieu de travail. Ce souvenir d’une autre branche pouvait être une belle surprise pour lui. Un petit arbre généalogique sur quatre générations y était ajouté avec un élément neuf, la disparition deux générations plus tôt d’un « n » dans l’écriture de son « Nom » et de celui mon épouse. Dans la liste des descendants, j’avais ajouté chez la plus jeune tante, la date d’accouchement de son enfant aîné, mort-né. Son existence était apparue, sur l’extrait du cadastre du caveau familial que m’avait donné ce cousin suite à notre échange sur la généalogie de ma belle-famille. L’enfant bien vivant qui lui avait succédé avait reçu le même prénom. Le fait m’en avait un jour été rapporté par celle-ci, en parenthèse presque, lors d’une conversation familiale des années plus tôt.


La censure.


Alors qu’elle regardait la photo et la liste des noms, mon épouse avait sursauté et réagit avec violence presque.
"Tu ne peux pas indiquer cet enfant-mort né dans la liste, car cela leur fera sans doute de la peine." m’avait-elle dit.

« Supprime ce prénom ! » Ma réponse immédiate avait été « Non ! ». La généalogie n’est souvent qu’une liste d’événement dont un sur trois n’est pas joyeux alors pourquoi cacher la vérité. Un peu plus tard, elle rechercha le document enregistré et l’imprima sans le nom de l’enfant mort-né, pour le donner elle-même à l’Oncle. 
Mais d’ou venait une telle émotion, une telle sollicitude, presque une telle peur. Prenant un peu de distance, je la laissai faire et mis cette anecdote dans ma mémoire pour essayer d’en tirer plus tard quelque chose.


Viemort7

L’enfant-mort né.


Après la guerre, les grands parents de mon épouse vivaient au rez-de-chaussée, d’un immeuble familial. Au premier étage, la première grossesse de cette tante se terminait alors que ma belle mère au deuxième étage attendait son premier enfant, ma future épouse. Le premier événement joyeux s’était terminé par un deuil difficile de l’enfant, mort-né. Les deux mères se côtoyaient, l’une ayant perdu le sien, l’autre en train de vivre sa grossesse pleine de promesse et d’angoisse. « Si cela m’arrivait à moi aussi ? »

In utero, vu la géographie des lieux, et la vie presque commune, ma femme avait certainement perçu toute la douleur de sa tante et l’angoisse de sa mère.

Les symptômes.

En croisant les dates des événements, la clarté se fit sur la situation, ma femme était in-utero au 3ème mois de sa gestation. Que lui en était-il resté ? Sa réaction trop vive était déjà un indice. Ses angoisses, ses incertitudes n’avaient-elles pas, leur origine dans ce fait ancien difficile à gérer ? La vie et la mort, en même temps dans le même espace de vie, espace qu’il faut fuir pour aller toujours à gauche et à droite, loin du cocon familial. N’était-ce pas là, à l’âge qu’avait ma belle-mère, la source des angoisses de ma fille, cette peur sans nom, enregistrée par sa mère. L’enfant était mort-né un matin. Est-ce là l'indicible, le drame d’Août 46.


Les récits de la Tante à propos de son fils aîné me retraversaient l’esprit. Ne lui en faisait-il pas voir de toutes les couleurs. Lui qui ne se mariait pas, lui qui n’avait pas d’enfants, lui qui prenait toujours des attitudes agressives et dures, face à elle. Lors des visites familiales, à cette tante préférée de mon épouse, pas mal de larmes étaient passées dans le coin de son œil, plus d’un regret sur les attitudes de ce fils si difficile à comprendre, a accepter. 
Tout prenait à présent un sens, il n’existait pas en tant que personne, il était à la fois le mort et le vivant et le lui faisait savoir.

22/03/2007

Le modèle de Grand-père

Bw33-Eugènejr1905.jpgComment paye-t-on les fautes de ses ancêtres - Nina Canault
Nos enfants nous font travailler des aspects de nos liens à nos propres parents que, sans eux, nous ne pouvons pas repérer. Ils nous font vivre des choses douloureuses qui suscitent notre colère ou au contraire une profonde dépression.Et parfois, cela met à jour ce qui a été douloureux pour nous au même âge que notre enfant.(page106)
Un moment opportun venait d'apparaître à travers les mots de cette journaliste Pour la seconde fois, en l'espace de 15 jours, je parcourais son livre pour l'intégrer, pour en rechercher le sens profond, comme si la première lecture n'avait qu'effleurer le sujet.L'écho me répondait et me renvoyait à présent à un autre aspect du texte, un aspect me concernant directement.

Un moment opportun venait d'apparaître à travers les mots de cette journaliste Pour la seconde fois, en l'espace de 15 jours, je parcourais son livre pour l'intégrer, pour en rechercher le sens profond, comme si la première lecture n'avait qu'effleurer le sujet. L'écho me répondait et me renvoyait à présent à un autre aspect du texte, un aspect me concernant directement.


Le mythe d’Oedipe.


Le questionnement du Sphinx me renvoyait à Papa. Lorsque j’étais au collège, avec beaucoup d'implication, il nous avait transmis, l'attention à cette partie de notre patrimoine, à ce mythe et je l'entendais encore nous demander

« Quel est l'animal qui marche le matin à quatre pattes, à deux le midi et à trois le soir ? » Une fois encore l'histoire d'Oedipe revenait dans ma vie comme pour signaler que dans notre branche familiale, une attention devait être portée à la dévoration, à la menace du Sphinx. A présent, cette histoire prenait une autre signification, plus large, duale. Il me fallait tout en me situant dans le cycle de l'humanité affronter les monstres de notre environnement, avec mes ressources intérieures, pour les vaincre. N'étais-je pas entré dans la troisième phase de la vie, conduit par mes enfants, poussé par eux. Avais-je affronté la Sphinx ?


Ma place dans les générations.


J’avais à présent l’âge où l'on devient grand-père. Mon rôle de géniteur, d'éducateur d'enfants se terminait. Mon fils, mes filles prenaient leur tour dans le cycle des générations, allaient me remplacer pour que j'entre dans le troisième âge que devrait normalement parcourir un homme. Je me trouvais là en manque, devant un no man's land, devant la partie manquante de mon histoire, de celle de mon père, de celle de mon grand-père, devant le vide du modèle de grand-père. J’étais grand-père en puissance mais en absence d'expérience. Je n'y voyais pas de sens car aucun modèle ne m'avait été donné. Quel était mon devenir immédiat sinon grand-père ! Il ne me restait plus qu'à attendre leurs mariages et ceux-ci ne se faisaient pas, ne s'annonçaient pas. 
Ils étaient au seuil de l'engagement prêt à entrer dans la vie structurée d'adultes responsables et géniteurs. J’étais moi vivant, dans cette place de géniteur, comme un frein de l'autre coté du passage car il n'y avait symboliquement qu'une place a occuper. Je les privais d'une place à prendre, je les en empêchais.
Papa avait-il lui aussi à l'âge de nous voir, nous ses enfants prendre sa place, quitté la vie car il n'y voyait pas de solution trop tourné qu'il était vers sa place manquante de fils, prisonnier des liens de l'œdipe et de la toile étouffante qu'avait dressé autour de lui la Sphinx, sa mère.


Le retour du mythe.


Etait-ce le souvenir du mythe aussi énoncé par papa, qui revenait dans ma mémoire sensitive, qui m'ouvrait ce questionnement sur cet espace sans nom que lui aussi s'apprêtait à découvrir et qui l'avait peut-être déraciné. Le livre venait de raviver l'énigme du sphinx, il me fallait aller au-delà du non-su, du non dit pour ne pas tomber dans le même piège. Qu’est ce qui me dévorait, m’empêchait de vivre pleinement. Y avait-il encore des restes du passé à éliminer. Du champ de père, je devais entrer dans un autre champ indéfinissable. Je restais au bord sans y basculer, sans me lancer dans ce qui pouvait être l'épanouissement de cette nouvelle fonction, pleine de sagesse et de maturité, de vivre autour de moi la relation avec ceux de mon âge. Comment ouvrir à mes enfants par mon deuil d'être géniteur cet espace qui avait été le mien. Gentiment d'ailleurs ma plus jeune moins prise par les fantasmes du passé me taquinait à ce propos en me poussant à vivre ma sexualité comme si c'était une nourriture, de profiter de leur absence pour disait-elle dans son langage imagé  « Faire crac, crac biscotte ! ». Ah ces ados et leur nouveau langage !


La génération suivante.


Je n'avais pas pu passer le relais à ma fille aînée qui ne savait avec son copain s'engager dans le mariage car elle s'appuyait sur un homme qui a son tour était confronté à l’entrée dans le champ des pères et qui semblait fort hésiter. En libérant la place ne pouvais-je pas lui libérer la sienne. Mon fils aussi d'une certaine manière ne pouvait entrer dans cette deuxième phase de constitution d'un couple par son choix de femmes enfants. Il entreprenait sans doute mais au stade de la fondation du nid ne s’accrochait qu’à des filles inaccessibles et autocentrées. Par ma sortie, allaient ils entrer dans ce champ de donneurs de vie. 15499