10/05/2007

La cousine du village

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Deux fois par an, j’allais la rencontrer pour évoquer le passé, pour entendre et enregistrer les faits de l’entourage familial de la branche de la grand-mère à laquelle elle appartenait. Cousine de mon père, dix ans plus jeune que lui, elle était la seule à pouvoir encore relater des faits de son histoire et de celle du village de mon enfance. C’était un pèlerinage aux sources, du moins je lui donnais cette saveur. La dernière fois, elle avait évoqué une grand-tante, qui m’était inconnue. Dans son commentaire, elle avait avec toute la passion qu’elle mettait dans ses récits, utilisé un mot du terroir pour désigner le comportement de cette personne qui venait d’entrer dans le récit rituel à propos du passé.


« Ces ‘t une maele ».


« C’était une mauvaise, elle a tout fait pour séparer son mari de sa famille » me dit-elle à propos me semble-t-il à présent de la femme de son grand-père Lambert. Dans sa bouche, ces mots étaient curieux, étonnants. Parlait-elle de cette femme ou d’elle même car si je la comparais, avec ces ancêtres, elle avait eu la même attitude envers son ex-mari.


Le caractère des femmes.

Peu importe la famille dont il s’agissait mais il y avait chez ces deux femmes celle qui était citée et celle qui parlait une similitude fort grande. Femmes de caractères, elles prenaient le pouvoir sur les relations de l’homme, leur compagnon pour les détruire avec détermination avec un esprit qui comportait plus de vengeance que d’acceptation patiente des différences. L’image était forte, fausse peut-être et à ma prochaine visite, je me devais de remettre le plat au feu, de reparler de ces faits. La phrase citée devait être épurée de ce qui était ma projection, mes phantasmes. 
N’empêche, elle tournait dans ma tête, elle faisait écho d’une animosité qui semblait appartenir à cette famille où je voyais les hommes traités comme des moins que rien, digne de méfiance, d’un rejet car coupables des pires actions envers elles, les justes, les intègres.


La transmission.

A sa génération les hommes avaient disparus, son mari était parti et ses filles vivaient mal leur relation à l’homme. Son fils était resté, comme plusieurs dans le clan de son père, célibataire.
Curieusement dans l’ascendance directe des hommes, toutes les relations anciennes n’avaient pas été entretenues ou étaient disparues prématurément fautes d’acteurs comme pour se plier à ce dictat de la prévalence des femmes par un effacement des hommes.
Sans doute est-ce plus facile de voir ce qui se passe sur le trottoir d’en face.

Cela ne touche pas les émotions, il y a comme une sorte de distance sécurisante mais apparemment ce n’était que le reflet, le film muet de ce qui se vit globalement dans ma lignée, dans ma génération.


 

 

 

 

06/05/2007

Autour de la parole.

BW34-Autour de la parole.JPGCoté belle famille
C’était un coup de cœur, mon cadeau de Noël. En tout cas, c’est ainsi que ma belle sœur me le présentait. Non seulement j’avais droit à un album de photos, cadeau conventionnel mais j’avais aussi la faveur de ce supplément qui venait du cœur.
Une originalité venant de sortir, spéciale, inconnue, un remake pour ainsi dire de l’œuvre d’un troubadour de ma jeunesse : Brassens.A la manière jazz : guitare, saxo, une revisite de l’œuvre. Pourquoi pas.Pour s’approprier le disque, il fallait rompre les scellés rendant l’opération d’échange impossible. Autant tenter cette expérience.
Quelque chose se passait pourtant dans ma tête en écoutant cette tentative musicale, la parole de l’artiste me manquait. Baigné dans son œuvre, je me retrouvais orphelin.L’essentiel manquait.Où était mon héros,armé de sa guitare, qui d’une voix claire, forte sure, promenait son art dans des textes poétiques surprenants, magiques. Livrant par la parole, souvent le fin fond de son âme. Se jouant des mots, dans la bonne humeur.La musique n’était rien, c’était la voix et le texte, l’œuvre d’art.

Coté famille
Deux fêtes familiales s’opposaient, se trouvaient réunies par les cadeaux sur la dresse.Du coté de ma femme, ce disque aphone, ces chansons dont la trace du message avait disparu.De mon coté, un masque en céramique offert par mon frère à ma femme. Masque dont la bouche béante tentait d’exprimer un mystère, un non dit, un indicible. Mon frère par son art, se laissait transporter et tentait lui aussi de mettre la parole en route, de redonner vie à la place de l’homme et il l’exprimait par le thème de son cadeau.

L’enjeu
Mon cheminement de l’année me plaçait sur le ring d’une lutte fondamentale au sujet de la parole.Toute l’année j’avais tenté d’exprimer par la parole ce que j’étais, j’avais en cheminant essayé de sortir les mots libérateurs, les mots enfouis dans mon parcours d’enfant, d’adolescent, d’homme. J’avais cherché le point d’inflexion où ma virilité avait été écrasée, niée, abîmée.Le moment où ma parole avait perdu sa consistance.
Toute l’année j’avais tenté d’ouvrir l’espace ma parole dans la communauté, dans mon travail, lors des sises. J’avais entrepris une quête pour remettre en avant l’homme parlant, prenant sa place.
C’était comme si une expression d’ inconscients collectifs mettaient à jour par ces cadeaux leur grande crainte au sujet de la parole, d’un coté la parole devant passer par la porte de la bouche pour trouver la liberté, de l’autre la parole enfermée et rejetée, émasculée interdite pour que l’homme ne puisse pas s’affirmer, pour qu’il reste dans le champ du père et de la mère et qu’il ne passe pas dans le champ masculin rendant la femme présente au champ féminin.