23/06/2007

Deuil posthume

larmes,deuil,pere,symboleEffondrement du temps.

Le balayage des différentes fréquences radio n'apportait sur les chaînes accessibles par le tuner que la même conversation. Les bribes captées çà et là n'éclairaient pas l'ambiance insolite crée par ces étranges similitudes. Quelque chose de majeur, d'important se passait et aucun repère n'apparaissait. L'évidence perça enfin mes oreilles
Le Roi était mort! Notre Roi Baudouin venait de quitter la vie suite à un incident cardiaque. La mort frappait, une fois de plus, non pas un parent, un ami ou une connaissance mais le Roi. Personnage de la nation, sa présence à toutes les occasions officielles du pays, ses voeux à la nation, à ses chers compatriotes, ses nombreuses visites à l'étranger avaient construit depuis plus de quarante ans, une image inconsciente de proximité, d'appartenance dont la mort venait révéler la nature, la présence, la puissance.
Mon Roi, mon image du Roi existait dans une mesure qui dépassait mes repères, me surprenant par sa force, par l'émotion de tristesse qui m'envahissait. Tous les médias francophones parlaient de son règne, de son action, de ses communications, de sa vie publique et personnelle. Déjà d'anciens films, d'anciennes vidéos, d'anciennes images meublaient les chaînes de télévisions belges.


Charge émotionnelle.

Notre roi s'était éteint, terrassé par le coeur. Toutes ses images s'effondraient et me laissaient une vide profond dans les tripes et le coeur. Mon roi n'était plus. Et moi, à la veille de mon demi-siècle, je mouillais mes yeux d'enfants, d'orphelin. Du ventre, à travers la poitrine, le cou, le visage, je percevais une montée lente de larmes. Elles traçaient un léger ru, le long de mon nez, dans ma figure défaite. L'émotion était là. Sans pudeur aucune, comme un enfant, j'alimentais deux traînées de larmes. Cet inconnu, jamais rencontré sinon par médias interposé, ignoré de ma conscience, éliminé parfois quand son discours s'allongeait trop a mon goût, cet étranger occupait un espace que je n'imaginais pas. Mes perceptions étaient sens dessus-dessous. Cet inconnu m'avait relié à lui, mystérieusement. Sa vie repassait sur l'écran, ravivait d'anciennes images entrevues dans les journaux ou les actualités sans que je puisse y apporter quoi que se soit de concret. Les témoignages pris sur le vif, les premières fleurs déposées dérisoirement aux grilles du palais dans le recueillement et la discrétion, apportaient des émotions d'enfant, d'adultes et redoublaient les miennes. Le père de la nation est mort, la nation est orpheline.


Retour du père.

Je suis en manque, je suis orphelin au premier degré, au second degré. Voila, ces circonstances me ramenaient à Juin 64, quelques trente ans plus tôt vers la même période, vers ces vacances qui me faisaient en ce temps là, orphelin de père. Toutes les larmes contenues depuis ce jour là au moins semblaient en une fois avoir submergé le barrage inconscient dressé pour retenir mes sentiments d'adolescent, mes sentiments enfouis sous une carapace, quelque part là en dessous, depuis la mort de Papa. Etait-ce cette perte profonde et déroutante qui enfin cheminait vers l'acceptation et le deuil ? Etait-ce ce père qui m'avait façonné, et influencé que j'avais copié pendant des années qui réclamait son lot de larmes. Ma raison chancelait sous l'émotion, mais percevait néanmoins clairement ce double niveau de la fonction du père.


Symboles.

Par le deuil de la nation, par la mort du roi, j'entrais dans le deuil de ma famille, dans mon deuil pour Papa. Cet abcès jamais vidé de sa substance douloureuse pouvait enfin par ce recours au stade collectif, et cette mort du roi, entrer dans sa maturation et se vider du trop plein de souffrance et d'un deuil renfermé et refoulé. Les larmes coulaient de mes yeux, des yeux de l'enfant qui n'avait jamais pleuré, tout en apaisant les tensions nombreuses, édifiées au cours du temps, pour étouffer un chagrin trop réel, trop dangereux pour l'équilibre de cette cellule familiale constituée autour de Papa.
A qui appartenait ce torrent de larmes ? A la mort de tous ceux rencontrés au cours de ma vie ? A la mort de tous ceux qui n'avaient pas été pleurés et que de parents en parents, les générations transmettaient ? Car si je pleurais le roi, et par association mon père, par cette liberté, j'avais aussi l'impression de pleurer d'autres larmes,  d'autres morts du passé. Alchimie mystérieuse de l'inconscient collectif familial qui par l’acceptation du moment et son accueil à l’événement, guéri l'être bloqué à un stade de son évolution. Contes de fées, conte du roi mort qui soulage tous les êtres des deuils non vécu de leur père et qui révèle tous les êtres bloqués dans leur relation au père ?

17/06/2007

La reconnaissance sur le ventre

Reconnaissance sur le ventre2

Son choix était fait, l’élu était entré dans le cercle de famille, de plus en plus souvent et s’était installé. L’ordre des choses de ma génération avait été bousculé. Ils vivaient ensemble sans être marié. C’était à notre grand regret l’air du temps.
On était passé d’une situation impossible, à une tolérance, puis à une habitude et finalement le mariage était devenu l’exception. Que pouvait-on faire, sinon accepter pour ne rien rompre de ce qui se mettait en route.
Une tradition fondée sur de nombreuses raisons ne leur faisait pas sens, elle avait courbé la tête et s’était écroulée. L’engagement civil et religieux n’était plus souvent de mise dans leur génération, au grand regret de nos valeurs. 


L’attente.

S’il fallait passer par cette phase intermédiaire, pourquoi pas ? L’essentiel ne semblait pas être placé dans la forme mais dans le fond. N’allaient-ils pas mûrir. Lui ne voulait pas de cérémonie mondaine, ni de cérémonie civile et religieuse. C’était devenu leur choix finalement.
De mon coté en temps que père, je m’étais préparé à organiser l’événement, et attendait leur bon vouloir.
Plus d’une fois dans la conversation avec eux, j’avais perçu nettement la révolte de ma fille qui aurait voulu passer par cette fête joyeuse et colorée selon la tradition mais la conviction de son compagnon était arrêtée; pas de fête mondaine, pas d’engagement public, ni religieux. Elle en souffrait, de ne pas réunir ses amies et ses amis, de voir autour d’elle, la famille venue la fêter, la combler de ses attentions. Elle perdait l’occasion d’être, ce jour, le centre de la fête. Dune certaine manière, il lui volait ses rêves, ses projets, la privait d’un des éléments essentiels dans sa reconnaissance de femme et d’épouse.


La progéniture.

Les mois de cohabitation se suivaient, ils s’installèrent de mieux en mieux, dans un espace plus grand, plus confortable puis un jour, elle fut écartée de son service d’urgence, elle était enceinte. La vie poursuivait son cours.
L’angoisse d’avoir un enfant sans père, la poursuivait. Si son ami amené à faire des vols sanitaires de rapatriement venait a disparaître dans un accident d’avion, elle se voyait fille mère, avec un enfant portant son nom, mon nom. D’un coup mes chances de voir, l’arbre du nom se poursuivre doublaient, un porteur du nom pouvait naître au prix de la disparition du père. L’angoisse de ne pas donner le nom du père, à son enfant en cas d’accident la poursuivait. Attendre que l’enfant soit né, lui était impossible.


La maison communale.

Le notaire consulté, leur avait indiqué que la loi possédait, d’abord à l’usage des marins et des militaires, un article qui permettait pour ceux qui vivaient ensemble, sans être marié, avant le départ pour une mission dangereuse ou de longue durée, d’assurer au futur enfant le nom du père. En cas d’accident, il pourrait porter son nom et de bénéficier des mêmes droits que ceux réservés à ceux qui avaient pris le temps de se marier. Armé du certificat de grossesse, qui avait d’abord servi à son écartement d’un milieu pathogène pour l’enfant, ils s’étaient donc présenté à la maison communale pour « la reconnaissance au ventre » et faire enregistrer le fait.

Avec humour, elle nous raconta la surprise de l’employée communale qui procédait pour la première fois à cette subtilité légale. Rassurée par cette démarche officielle, ce document légal, qui donnait à l’embryon le nom du père, elle avait vu ses angoisses de fille mère s’apaiser et c’était le cœur plus serein qu’elle le voyait partir pour accompagner par ses soins, les voyageurs accidentés.