22/05/2009

No man land.

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Cette locution anglaise souvent utilisée venait de se transformer dans ma tête pour être requalifiée en « No man land ». Une seule lettre manquait à l’appel mais quelle lettre. Ecrite de cette manière nouvelle, elle résumait la situation que j’étais en train de vivre, le départ de mon espace de travail vers mon espace de retraite à la maison. Il y avait bien deux espaces signifiés comme dans le sens initial mais l’occupation n’était pas la même. Les termes étaient bien différents. C’était la rentrée dans un espace où la femme avait régné en maître vu la distribution du travail l’un effectué à l’extérieur, l’autre à l’intérieur.
En terme de militaire, l’on était plus près de l’invasion que de la retraite. Une réappropriation des espaces devait se mettre en place, par consensus. Lors des différents événements et des contacts avec mon entourage, l’affaire était entendue, il fallait renégocier cet espace qui aurait dû être un no man’s land. 
Qui va à la chasse perd sa place. A plus d’un détail, je constatai en fait que mon activité à l’extérieur ne m’avait pas laissé les mêmes droits d’occupation en apparence et dans le stress sans doute mais dans le quotidien du retraité, les rapports de forces n’étaient plus les mêmes. De subtiles chaînes fixaient de nombreux objets dans des endroits qui me paraissaient incongrus, les séquences d’arrangement, les codes avaient changés, j’étais devenu un invité. Et mon comportement devait subtilement être comme celui de l’étranger qui s’y promène mais qui ne touche pas.
Et puis aussi cette manière curieuse à certain moments quand je m’approchais d’elle, de sursauter comme si elle voyait un étranger dans son espace de vie. Le passé m’apporterait-il des indices, une ligne de conduite ?


L’espace occupé par le père.

En me remémorant l’activité de mon père, je constatais qu’au fond, s’il nous avait esquissé son projet d’installer son bureau d’indépendant en ville, il n’en n’avait jamais développé les différentes étapes. Son espace de travail à domicile était resté derrière la grande porte à trois battants le séparant du living familial. Des contraintes de coûts, l’en avaient sans doute empêché mais au fond, son problème était qu’il n’avait pas du faire la part des choses. Etait-ce pour cela qu’il laissait éclater sa colère lorsqu’on l’appelait au jardin pour répondre au téléphone, à un appel de client. Avant de retomber comme une soupe au lait, dans la plus grande correction, dès la conversation entamée car au fond, ses clients le faisaient vivre. Il n’avait pas pu non plus quitter la rue, pour s’installer à distance de sa mère envahissante qui venait encore malgré son âge lui faire des remarques et des recommandations comme s’il avait toujours 12 ans. Là encore, le no man’s land entre eux n’avait pas été construit de manière correcte et valorisante malgré les négociations qui tournaient souvent en conflit et bouderie pour des périodes plus ou moins longues. Son expérience d’indépendant, souvent à la maison ne pouvait m’apporter des éléments de réponse, car il n’avait pas atteint comme son père, l’âge de la retraite. Du coté de mon épouse, le modèle était aussi celui de l’indépendant. Mon beau-père travaillait en bas, vivait en haut et s’expatriait à la campagne pour assurer la césure entre la vie familiale et professionnelle, le week-end. Les espaces étaient bien mieux balisés que chez nous.


L’espace occupé par le fils.

En l’observant, dans son activité, je constatais qu’il avait bâti son espace de travail d’indépendant au fond du jardin, séparant ainsi sa vie familiale de la vie professionnelle. Instinctivement, il n’était pas entré dans le piège où était tombé mon père. Il aurait toujours son espace de liberté, d’indépendance à portée d’un jet de pierre. Il pourrait quand le temps serait venu y faire retraite.
Quand à moi, au seuil de celle-ci, je me voyais confronté pour la première fois, à cette définition d’un espace à la fois personnel et commun dans l’espace familial. Ma vie de travail extérieur, n’avait en rien préparé mon entrée dans le « no man land ». 
N’avais-je pas été aussi, pendant toute cette période, interrogé par l’extérieur, par ses incidences, sur le problème de la limite qui par essence définit clairement les espaces de vie ? Manifestement, il y avait un travail profond à entreprendre.

17/05/2009

Marie en Mai

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Marie, la femme d’ouvrage, venait du temps de notre enfance, deux à trois jours par mois pour aider ma mère à faire la grosse lessive. C’était la fin de l’époque du tonneau à lessiver en bois, avec entraînement par un moteur électrique et une courroie.
Le soir, la tâche terminée, elle jouait aux cartes avec nous apportant ainsi un temps de changement, les jours de sa présence. Elle m’appelait, je ne sais trop pourquoi, le petit « Croils ». Pour elle, j’étais ressemblant à la branche de ma mère. Le premier était le portrait du père. En tant que second, j’étais le portrait de la mère.
Un fils pour le père, un fils pour la mère.
Quelque part, cette appellation avait du faire sa place dans mon évolution et me donner une affinité particulière vers la branche maternelle. Une responsabilité peut-être, un attachement différent. Puis le temps passant, cette nomination qu’elle était la seule à utiliser, tomba dans l’oubli pour revenir une de ces nuits au cours d’une insomnie.


« Le petit Croils».


Le nom s’éteignait. Dans le recensement des patronymes sur le site internet « Patrom » de l’université, il n’y en avait qu’une demi-douzaine. Petit à petit, le nom avait perdu son énergie, sa représentativité. 
Dans le tiroir de la table de nuit, mon grand-père maternel, alors qu’il était chez nous, gardait précieusement, replié en quatre, un blason dessiné sur un papier à l’encre de chine. Il se glorifiait quelque fois d’être issus d’une famille qui avait eu des lettres de noblesse. Quelque part, on n’allait pas trop vérifier d’où il venait car ce nom n’était plus celui qu’il avait été. D’échelon en échelon, le blason avait perdu son aura, son sens. Il n’était plus sur les cimaises mais dans un tiroir, oublié.
La notoriété d’un cousin, n’était même plus mise en valeur, mais mise en doute. Pourtant, dans un livre sur l’astronomie, bien plus tard, j’en avais retrouvé la trace. Le nom même désignait un cratère sur la lune, ce qui n’était pas rien. Tiens, son solitaire, sa chevalière portant un écusson gravé, pratiquement effacé fait partie de mon héritage, pour mémoire. Bague que je ne porte pourtant jamais et que je garde aussi dans un tiroir.

 Le médaillon. 

Ces pensées étaient ressorties de l’oubli par la découverte lors d’un rangement au grenier, d’un grand médaillon montrant ma mère et sa sœur, dans leur enfance. Médaillon à la mode, plaçant l’une assise sur un siège rembourré, l’autre debout à son coté. Décors habituels chez les photographes, mode des années vingt. Et surprise, le visage de ma mère me faisait penser immédiatement à ma seule petite fille qui approchait l’âge des personnages de la photo. La ressemblance était d’une force très grande. Pour ne pas fantasmer ces traits, j’avais demandé à ma plus jeune fille de me dire à qui la photo lui faisait penser. Elle avait eu le même réflexe, c’était en effet les traits de ma seule petite fille. Il ne restait plus qu’à envoyer la photo à sa mère pour obtenir sa réaction. 
La seconde chez ma fille aînée, portait donc des traits de ma mère, alors que les deux fils étaient comme on dit des portraits crachés du père. Elle apparaissait, à mon grand réconfort comme porteuse des gènes de son arrière grand-mère maternelle. Elle appartenait pour une partie à ma lignée et pas seulement maintenant, déjà à sa naissance, je lui avais, sur une vielle photo, trouvé dans le jeu des ressemblances les traits du bébé que j’étais sur les bras de Maman. Envie de me prolonger, de laisser une trace dans ce temps qui passe. De voir une fois de plus que l’on appartient aux deux cotés physiquement selon le hasard et le jeu de roulette de la génétique.