29/07/2009

Le petit déjeuner.

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Le rituel du petit déjeuner venait de se terminer par le mélange des deux types de céréales et avec plaisir, mon petit-fils en avait entamé la dégustation. Sa main gauche manipulait une cuillère trop étroite par rapport aux aliments.
Plus d’une fois, j’avais été ennuyé par la manière inadéquate de son approche du bol et par le fait, horreur, qu’il portait la bouche à la cuillère dans un schéma corporel de fermeture qui ne me plaisait pas. Au lieu de verbaliser ma remarque et de faire le gendarme, j’avais cette fois, instinctivement mimé les deux attitudes possibles, porté la cuillère à la bouche en valorisant le comportement souhaité et immédiatement après porté la bouche à la cuillère en qualifiant l’action, de comportement de cochon.


Le choix.

Au lieu de réagir par le déni ou l’indifférence, il m’avait fait un grand sourire de compréhension. L’alternative d’un choix, lui était ouverte et il en avait pris son parti, simplement, résolument.
Son attitude corporelle avait changé instantanément, je le sentais grand fort, intéressé par l’opportunité qui s’ouvrait devant lui. Il avait fait son choix, le bon. Ne pas être « le cochon » mais la personne élégante et responsable.
Au repas suivant, alors qu’il était attablé, j’avais constaté immédiatement sa présence autre, l’allure ferme et droite de son humanité. Il n’était pas dans l’opposition, l’ignorance de sa posture, au contraire, il gérait la situation et se comportait comme un grand.
Moments de connivence, moments de basculement. Etait-ce cela l’éducation? Permettre à l’autre de voir les possibilités de choix, le mettre dans l’état de choisir, d’être acteur du changement, en toute liberté.


Le changement.

Moment de grâce où au lieu d’entrer dans l’opposition, l’affrontement et la spirale négative, l’on donne à l’autre la liberté de se définir et d’être le décideur digne de la modification et non le sujet et l’objet de l’humiliation.
La dignité que lui avait donnée l’alternative était manifeste, il en était sorti grandi et son rayonnement de satisfaction me faisait encore vibrer deux jours plus tard. Il avait eu le plaisir de faire un pas d’humanité, sous mon regard, selon son choix. Moments d’inflexion qui émaillent le parcours de l’éducation et qui relancent vers le haut, dans le plaisir du pas accompli le cheminement long et tortueux que les parents et les éducateurs attendent des plus jeunes.
Moments de grâce, car une liberté est offerte, par une ouverture laissant à celui qui la pratique le bénéfice et la satisfaction du pas accompli. Un petit pas fragile était accompli dans la joie, un pas de plus sur la route longue de l’éducation et j’en avais été le témoin intéressé et attentif.

07/07/2009

Le vol plané.

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A peine entré sur la place communale où un grand parking était accessible, j’entendis la voix de ma fille, me crier pleine d’enthousiasme, qu’un parking gratuit était disponible 50 mètres plus loin. Puis sa silhouette disparut derrière une voiture parquée au bord du trottoir et en avançant de quelques mètres, elle m’apparut allongée sur le tarmac dos contre terre. Elle venait d’être terrassée et je la voyais s’agiter comme un diable dans un bénitier cherchant appui pour se relever. Apparemment, elle avait tordu son pied légèrement et sous l’effet du déséquilibre basculé sur le sol. Son genou gauche était égratigné mais ne saignait pas. L’incident commenté, nous nous étions assis à l’entrée du musée où la visite guidée allait bientôt commencer.


La traversée.

L’image de ce plaquage au sol impressionnant par sa rapidité me relança quelques années en arrière où sur un passage pour piéton, j’avais mystérieusement perdu mon élan de traversée pour m ‘effondrer, cognant mon genou au sol, avant de me relever dans la foulée, comme si de rien n’était avec comme seul témoignage de l’incident, un trou dans mon pantalon beige, à hauteur de la rotule gauche.
Quelque part dans ma tête, cet incident m’avait conduit, bien longtemps après, à percevoir qu’un sens profond se cachait derrière cet effondrement que je n’avais pas médicalisé par la prise de médicaments quelconque mais appréhendé par une prise de conscience. J’avais un chemin d’approfondissement à faire, je devais rechercher mes racines, être plus dans mon corps et moins dans mes pensées. C’était d’ailleurs cette focalisation sur une pensée inadéquate, incongrue, volatile qui m’avait détourné de ma présence corporelle, nécessaire pour la traversée de la rue. Sans gyroscope, je ne pouvais que me casser la figure, ce qui était arrivé. Plus d’une fois ensuite, j’avais trébuché pour la bonne et simple raison que je n’étais pas conscient de mon pas, mais en pleine rêverie, ce qui se révélait inadéquat dans beaucoup de circonstances, entraînant immédiatement le choc physique contre l’obstacle.
Ma plus jeune se trouvait à la même croisée de chemin, rester dans sa tête, indépendante du corps et se casser la figure, ou être consciente de la place occupée dans l’espace et agir en conséquence sans se braquer sur des pensées qui pourraient être gérées à un autre moment.


La méditation.

Elle venait de faire l’expérience de la nécessité vitale d’avoir toujours un œil sur les lois physiques notamment de la pesanteur et parallèlement d’observer les événements d’une manière cool pour intervenir, « a djein ! », soit au bon moment. On le disait toujours à la campagne pendant mon adolescence lors des travaux de moisson à la manipulation avec la fourche, des gerbes de blé vers la charrée ou le silo. En portant toute son attention à la gestion de la trajectoire, on la réussissait, en dispersant son attention, on manquait de précision et de la bonne impulsion pour mettre la gerbe en place et il fallait recommencer. Etre là dans le moment présent, simplement en toute conscience. Les nombreux moments de méditation, m’avaient d’ailleurs ramené à cette philosophie- porter son attention à une chose, sans se laisser distraire par le reste. Lutte permanente entre le pouvoir de la tête de s’évader dans des considérations, pensées logiques et coulant de source et le poids de la réalité, concrète, efficace qui donne des résultats mesurables. 
Mais surtout possibilité de garder en place dans le coin de sa tête, un espace d‘observateur, qui sans jugement regarde et voit. Immanquablement, les choses devenaient différentes. Sorte de tiers qui observe les beaux discours et les belles considérations sur le réchauffement climatique qui n’apportent aucun impact sur la réalité car on continue à se payer des vacances autour du monde, à ne pas utiliser les transports en commun mais on sait comment résoudre les problèmes et quelles solutions leurs apporter théoriquement. 
Avec ce petit renfoncement dans l’asphalte, elle venait de buter contre la réalité, la réalité incontournable qui nous fait corps d’abord. La pensée n’agit qu’ensuit, mais elle ne doit pas se séparer de son support.

 puis, ensuite et pas seulement esprit.