19/09/2009

La libération de la ville.

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L’annonce d’une exposition sur la libération de la ville dans l’ année de ma naissance avait retenu mon attention et pour la première fois dans ma vie, je m’étais organisé pour la visiter en compagnie de ma sœur. Mon espoir secret était d’y découvrir des informations, une photo inconnue, un fait qui s’était perdu dans ma mémoire. Les choses dites et redites par les parents au cours des soirées d’hiver ou des moments de mémoire allaient pourquoi pas, être réveillés extraits de leur gangue de temps.


Les faits. 


Aucun fait n’était apparu après cette visite, aucune émotion n’avait percé ma mémoire. C’était pratiquement le vide complet. Pourtant un bombardement avait détruit de nombreuses maisons des quartiers voisins où habitaient mes grands parents maternels, où avaient habités mes parents. Etaient-ils domiciliés, à ce moment dans la ville ?
 Un vague souvenir pourtant, d’avoir entendu par eux, un récit de retrait, à l’abri, à la campagne, dans le village de mon père, flottait entre deux eaux. Etait-ce un phantasme, une réalité ? Il n’y avait pas de mémoire écrite, pas de journal intime racontant les événements vécus par eux à cette époque. Pas de photos de cette période courte montrant le passage des troupes alliées sur les routes locales. Pas de lettres, de cartes postales ou avaient-elles été détruites pour tourner la page ? Il n’y avait que le récit des souvenirs auditifs, le ronron des moteurs de V1 qui passaient dans le ciel, volant vers l’Angleterre et dont les villageois parlaient à l’occasion. Tant que le bruit se maintenait et décroissait, il n’y avait pas de danger. C’était l’arrêt brusque du bruit qui avertissait du danger. Et puis la campagne était immense, les chances d’être touché minimes. Il n’y avait qu’une impression de relative insécurité.


La recherche. 


Mon souci, de ces dernières années, était de rencontrer des personnes nées comme moi dans ces mois là, dans ma ville natale pour en comparer les émotions, les comportements, les traumatismes peut-être. Plus d’une fois, j’avais tapé sur Google, mon moteur de recherche, ma date de naissance, pour retrouver un enfant, né sous le même signe, celui de la balance et comparer nos trajectoires de vie. Comme pour beaucoup d’autres événements passés, la mémoire s’était vidée de ses souvenirs par prudence, par souci de tourner la page, de ne pas revivre les émotions fortes de ces moments là. Tout était gommé en surface, pour prendre le contrôle de la situation, de ne pas dépendre de moments perturbants.
Il n’y avait apparemment rien de grave sinon une tension diffuse, supportable, atmosphère générale de la vie de tous les jours qui devait continuer pour, par les récoltes assumer les provisions de l’hiver qui arrivait à grands pas.
La ville était loin, tout se jouait au village. Son histoire à ce moment n’était pas bien perturbée, c’était plus le registre des faits d’hiver mémorisés que des angoisses profondes, subtiles.
N’empêche que quelques mois auparavant lors d’une séance de psychophanie, la peur de ma mère, de me mettre au monde dans cette ambiance hostile avait été mise à jour, noir sur blanc par l’écriture d’une tierce personne qui ne connaissait rien des détails de ma vie. Peur qui m’avait rendu renfermé, ne sachant pas décider.

Le retour.

Mon excursion d’un jour ne m’apportait rien dans ce sujet historique. J’étais dans le banal, dans le quotidien, loin des faits de guerre. Il n’y avait de mon vécu, ici, pas de quoi fouetter un chat.
Sur le chemin du retour, dans les vieilles rues de la ville longeant les remparts juste près de St Mangold, entre les anciens pavés de pierre de la rue, un point doré, un clou de fonte doré, un clou en forme de coquille St Jacques. Mes pas croisaient la route de St Jacques. Au cœur de la ville, un petit moulage doré rappelait à celui qui était conscient de sa marche, la tradition millénaire du pèlerin. Plus tôt que de chercher dans le passé, ne convenait-il pas d’aller vers l’avant comme le Petit Poucet, en suivant les autres clous dorés dont le premier venait de surgir à mes pieds ?


02/09/2009

Al sise

BW89-Al sise.JPGEn écho, au groupe de paroles auquel nous participions, j’avais eu comme commentaires, à propos de mon vécu pendant ce temps de vacances ;
« Mais tu vis dans le passé avec tes vieilles histoires »
La phrase m’était revenue la nuit, alors que les heures s’écoulaient dans une agitation mentale causée me semblait-il par le vin blanc consommé comme apéritif. »
Vivre dans le passé.
J’avais en effet partagé au groupe de la sise qui se réunit certains soirs autour de thèmes, la profondeur des moments de l’été, où je m’étais retrouvé en symbiose avec la nature environnante. Des moments particuliers du passé, revenus en force, des sensations longtemps ignorées, comme l’odeur de la paille séchée et la poussière derrière une moissonneuse-batteuse, avaient été réactivées. Si passé, il y avait, le présent était-là, avec toute sa richesse et je faisais le point entre deux périodes largement distantes dans le temps, pour retrouver l’identique, la joie profonde d’être là, le plaisir d’entrer dans un espace où le temps semblait gommé.L’enfance n’est-elle pas le temps de l’émerveillement, du moment présent, sans les constructions mentales, les réserves, les peurs. Fallait-il partir en croisière autour de la Méditerranée pendant 10 jours, pour vivre un temps d’exploration et un temps de détente. Fallait-il tant de mouvements pour vivre complètement le temps accordé, fallait-il courir de monuments en monuments, de villes en villes pour voir ce qu’il était de bon ton de voir.
La parenthèse.
Par mon témoignage, j’avais voulu leur faire savoir que j’avais été profondément heureux et en symbiose avec mon entourage. Ils allaient eux , en safari pour voir les lions avec des jumelles et frissonnés du danger qu’ils pourraient vivre, en procuration. J’avais pendant de longues minutes, regardé le geai qui s’était posé, à deux mètres de moi, sur la branche du sumac. Pendant ce temps, avec lenteur et prudence, chacun avait observé l’autre. M’avait-il vu, oui, certainement pas comme un danger, mais comme un autre être vivant, partageant en bon voisinage, l’espace, le temps de la rencontre.J’avais fait goûter, à mon petit-fils, les grains de blé d’un épi froissé, à l’ancienne entre les mains, comme ma grand-mère le faisait avec nous, quand en soirée, nous allions glanés aux champs pour passer le temps et avec le fruit de l’expédition, nourrir ses poules, un soir.
Un de mes petit-fils connaissait maintenant le goût et l’origine de ce qui fait la base de notre alimentation, le pain. Il découvrait que tout ne vient pas du supermarché, ce lieu fétiche de la consommation actuelle.Nous avions aussi, sur la voie publique, ramassé des noisettes, tombées sur le trottoir et vécu un moment le rite de la récolte, le décorticage et ensuite l’usage du casse-noisette, au lieu desceller le couvercle d’un pot en plastique pour en prendre une. Ils connaissaient le bruit du craquement de la coque et sauraient qu’un effort est nécessaire pour obtenir le plaisir de goûter un fruit.
Ils avaient entendus que je vivais dans le passé mais manqué le plaisir de la transmission d’une sensation, d’une odeur, d’un goût nouveau. Ils n’avaient plus goûté depuis longtemps le sens de la saison qui est cycle dans tous ses aspects.En me reliant à mes premiers cycles perdus dans le passé, j’avais rajeuni, trouvé une source de jouvence. Ils étaient avec leurs maux, leurs raideurs dans le présent. J’étais dans la joie de la découverte, fraîche comme l’eau de source dans laquelle l’été, on plonge ses mains.
En parlant de la découpe de l’arbre qui me renvoyait au dernier été avec le père, dans la symbiose du travail, ils avaient manqué d’entendre le plaisir de l’exercice physique. Surpris par l’activation des muscles atrophiés par l’inactivité physique, le corps se manifeste dans toute sa dimension vivante, en tirant de partout.La couche de sueur qui donne un corset de fraîcheur vaut celle des meilleures climatiseurs car elle définit les limites de mon être dans le respect de ce qu’il est.L’odeur de la sève du cèdre qui s’exhale au fond du jardin, vaut la pollution d’un centre de ville touristique
Vivre le moment présent.
Ai-je vécu dans le passé. Par quelques idées sans doute, par quelques techniques désuètes, sûrement mais cet été, par ce va et vient entre présent et passé, je me suis trouvé libre heureux et vivant au fond de mon jardin.