28/04/2010

Eyjafjöll.

 Dans les archives départementales d’une région française, le curé de la paroisse notait en 1783 « …l’étrange brouillard qui obscurcit tout dans la région en plein été " sans qu’il puisse lui trouver une origine. » Sa constatation avait transmis l’information aux générations suivantes. C’est maintenant deux siècles plus tard, qu’elle prenait sens. Nous étions soumis dans notre pays à un scénario semblable et fixé dans l’endroit de nos vacances par l’arrêt de tout le trafic aérien sensible aux cendres émise en grandes quantités par le volcan islandais.

 A trois heures d’avion, loin des fumées, des vibrations du sol, nous n’en avions qu’une sensation indéfinie, immatérielle. Bien sur les images défilaient sur les écrans en langues étrangères. Le trafic  aérien était bloqué sur toute l’Europe. Les informations se succédaient sans que je puisse en saisir la moindre valeur, des indices rassurants, des certitudes, un cadre de référence mettant en place des points d’appui pour tenir, faire face à ce qui glissait dans mes mains. Le temps s’écoulait en dehors de moi, de mon schéma habituel de pensées, de mes points d’appui, du terme prévu pour le voyage. J’étais ballotté comme une bouteille d’eau en pleine mer. Etrange temps, temps étranger. La fête était finie, la page terminée, la mission accomplie. Notre guide interprète dans ce pays étrange, nous avait souhaité bon retour et quitté joyeusement. Le chauffeur était resté encore deux jours puis à son tour était parti avec le car qui nous avait transporté toute la semaine. Le groupe était là, dans un palace au bord de la mer au soleil, guettant le gentil organisateur qui nous conduirait vers l’avion du retour. Rien ne se précisait, aucune échéance n’était avancée, nous avions la consigne aléatoire et vague, importante d’être disponible dans l’heure. Consigne affichée sur le tableau, avec le coût financier de la journée d’attente suivante.

angoisse,peur,suspension des vols,arrêt navigation aérienne,annulationEn descendant vers le restaurant ce mardi matin, le couloir après l’ascenseur était obscur, aucune boutique n’était ouverte. Pincement de cœur ! Si les autres étaient partis dans la nuit, vers l’aéroport, sans nous, avec le bus qui nous avait tiré du sommeil ? Deux minutes plus tard, pour se rassurer une participante s’approche de nous : "Ah, je ne suis plus la seule, vous êtes là aussi ! ". Angoisse subtile qui tenaille, et qui disparaît dans les moments de convivialité ou les membres du groupe se rassurent, expriment leurs soucis, les problèmes à résoudre qui s’accumulent au pays. L’entrevue d’hier soir, avec le mandataire de l’organisation n’a rien précisé, sinon qu’une journée supplémentaire de location venait de commencer et qu’il fallait passer à la caisse tout en se tenant prêt à embarquer rapidement.
Petits signes de reconnaissance avec les uns et les autres, chacun à sa question, la même. Est-ce pour ce midi, ce soir ? Demande vaine car seul l’écho répond.
Les moineaux joyeux pépient et cherchent les miettes tombées sur le sol, chapardent dans les assiettes abandonnées sur les tables, insouciants, profitant de l’aubaine du moment. Nous sommes là, inquiets, fébriles, guettant l’indice annonçant le départ, présent à nos petits soucis alors que d’autres pris dans le piège des aéroports dorment sur le sol où cherchent un hôtel moins cher.
Oublier le rythme du monde du travail, de la vie familiale, se laisser bercer par le bruit de voix des vacanciers, du petit vent frais poussant délicatement l’odeur des orangers, vibrer au rythme de la lumière changeant d’intensité avec le troupeau des nuages poussifs et dispersés qui annoncent sans doute la pluie. S’abandonner au temps que les éléments malaxent, être vacants puisqu’il n’y a rien à faire, être là dans le moment présent. Etre poussif comme ces nuages qui s’égaillent au gré du vent.
L’orage de la nuit passée a laissé sa fraîcheur momentanée, le ciel sans nuage offre sa beauté d’un bleu profond, méditerranéen. La lumière est crue, fraîche, apaisante, inhabituelle pour mes yeux du Nord. Au déjeuner, les conversations s’organisent dans les différents groupes, une fébrilité s’élève pour animer le grand espace de la salle à manger. Il y a moins de monde, trois cars sont partis le matin, réduisant le nombre de résidents immobilisés par la fermeture des couloirs aériens et l’éruption volcanique. C’est la fin de quatre jours d’incertitude, les vols reprennent, leur effet est déjà sensible ce matin à l’hôtel, notre tour de partir approche, ce ne sera pas aujourd’hui. Nous avons l’assurance d’un retour au pays. Samedi, est le jour normal des fins et débuts de séjour, les vacanciers se croisent.

Impossible de m’associer à l’excursion prévue vers les 10h, pour la ville voisine, distante de 50 km. Retrouver cette animation grégaire ne m’attire pas. Cette manière collective de se rassurer me pèse. Partager les petits faits quotidiens de l’expédition touristique ne m’attire plus. Cette futilité, ce bruit pour ne pas affronter le vide qui se marque de plus en plus dans la trame de la journée. Il n’y a pas d’activité satisfaisante. La plupart devaient être au travail. Se précipiter pour voir un amas de pierres antiques, branlantes, abandonnées depuis des centaines d’années sous le soleil les passionne, les attire ou leur donne l’occasion de ne pas affronter leur ménagerie intérieure.
Le groupe s’est scindé en deux grandes entités, les plus jeunes et les plus âgés. Chacun selon son système et ses choix, quelques indépendants gravitent autour des uns et des autres en attendant la mise au point annoncée pour 19h00 ou l’on espère recevoir du guide qui nous est attaché des informations rassurantes. Chacun affronte sa solitude essentielle. Mon énervement est présent, une impuissance à agir sur le quotidien à lui donner un sens, une structure, difficulté de laisser aller, de laisser faire, de s’abandonner.

Les hirondelles volent le long de la façade avant de l’hôtel, se rapprochant régulièrement des balcons pour se nourrir des moucherons sans doute. Elles me rappellent le temps des vacances de mon enfance ou je les observais aller à leur nid dans les porches des fermes, faute d’avoir d’autres activités. Elles me rassurent, animent le paysage, donnent vie à l’espace toujours le même qui s’étend sous mes yeux et que le soleil réchauffe de plus en plus. Le vent frais venant de la mer, proche adoucit la température rendant supportable le cycle du jour qui s’est imposé a nous, alors que les indigènes vaquent à leurs occupations. Le bruit de fond de la route rapide couvre trop souvent les pépiements d’oiseaux.


angoisse,peur,suspension des vols,arrêt navigation aérienne,annulationAu bord de la mer, l’atmosphère est calme, pas de mouvement, la mer d’un bleu vert le long de la plage, devient plus sombre presque jusqu'à l’horizon sous un ciel sans nuage. Mon choix de rester valait la peine, plutôt que la foule, les sollicitations constantes des vendeurs le long des boutiques, le bruit de l’écrasement de la vague, régulier comme le battement d’un cœur. Sous les bleus de la mer, le blanc pulsant de la tête de vague qui s’écrase en rouleaux inépuisables, paysage éternel du bord de mer, inchangé depuis des générations. Au loin un bateau d’allure locale, comme il y a cent ans peut être ou même plus. Je suis un naufragé du temps, de l’espace. Ma sécurité, l’hôtel, est derrière moi.
Mon agenda, qui me relie à mon quotidien est resté sur la table au départ, inutile pour cette période de vacances. Quelqu’un là-bas a du m’attendre, je ne sais qui c’est. Tout s’est effacé de ma mémoire, aucune adresse, ni référence ne m’accompagne. Le vide que je voulais faire, le temps de détachement souhaité, limité, choisi, s’impose maintenant, me laissant sans prise sur lui, je dépends des autres, des cendres d’un volcan qui se baladent dans l’atmosphère. Ici le temps est au beau fixe, le ciel limpide, la terre respire à sa manière, je respire en symbiose et pourtant. Mon port d’attache n’est pas ici, aucun lieu ne me sécurise, comme Robinson Crusoë sur son île dans le pacifique, échoué plus confortablement sans doute attendant le cycle suivant qui découpe le flux des touristes. Tranche de temps gérable, remplissable d’activité fébriles, de bavardages, d’apaisements. Le groupe et ses membres permet l’évasion temporaire de ce piège du temps. Quelques mots simples rassurent, chacun se protège, s’accroche au rituel des rencontres, des sourires s’échangent.
La date de départ est fixée, elle ferme la parenthèse qui s’ouvrait sur l’incertitude, l’angoisse, la peur de la dissolution. L’heure de l’avion est la bouée que l’on perçoit dans ce non choix, le retour à une structure maîtrisable du temps, sans doute une illusion de plus car n’import quoi peut venir casser ce fil de certitude. Un oubli dans une liste de départ, un contrôle intempestif motivé par un excès de zèle, du moins selon notre point de vue. La déliquescence de la société n’apparaît pas aussi forte que chez nous. Une grand rigueur règne par ici. Un fossé nous sépare des indigènes. Nous sommes à leur merci, par notre impuissance, notre ignorance de leurs conventions. Nous sommes un lot de portefeuilles qui passent bien garnis et dont ils essayent de saisir le contenu, le plus possible. Aucun n’échange culturel n’est possible, je n’avais même pas un dictionnaire de leur langue pour des rencontres humaines, de personnes à personnes. Sur la plage, alors que je collectionnais des galets de teintes différentes, un jeune vendeur m’a approché, dictionnaire en main, pour saisir le sens de ma démarche. Grâce à cela, il a saisi le mot « couleur » et compris ma recherche. Plaisir commun de cette rencontre vraie, la seule avec les gens de ce pays. Tourisme d’extra-terrestre. Parenthèse du temps sans crochet de fermeture. Fragilité d’un système qui tourne fou.

 

 

09/04/2010

Nourriture

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A l’occasion des vacances de carnaval, avec mon petit fils, nous avions joyeusement passé l’après-midi dans des activités diverses et évoqué sa préférence pour le repas du soir. Tout baignait dans l’huile. Pour améliorer le plat de pâte italienne qu’il avait souhaité, j’avais ajouté un peu de thon en boite et du parmesan pour créer un attrait supplémentaire. Mal m’en prit car en regardant le plat, son visage se décomposa et les larmes lui montèrent aux yeux. « Du thon ! Je n’en veux pas ! » dit-il. « Mais, c’est bon le thon ! »

 

Je supporte difficilement un refus, par rapport à la nourriture. Cela me rend ferme, à la limite cassant, devant les atermoiements et les refus en cascade.Lutte de pouvoir ? , humiliation ancienne ? ,  souvenir douloureux ? , se mélangent sans doute, sous cette attitude tranchée. J’ajoutais en le voyant dans cet état « Ne fais pas le bébé ! ». Il fondit alors en larmes et se précipita dans le divan, pour se roulé en boule, et sangloter silencieusement.

 

L’atmosphère de l’après-midi venait de s’effondrer. J’étais de mauvaise humeur et lui ne savait plus contrôler ses larmes. La soirée venait de prendre un tournant dangereux. Il serait difficile d’en sortir et d’apaiser ses émotions. Mon épouse sépara le thon des pâtes en coquilles et je tentai de le convaincre de revenir à table. « Ce sont les grands garçons qui mangent sans pleurer à table ! ». Chantage, pression morale, dans l’interaction du moment, je n’y réfléchissait pas trop, je voulais garder le cap et terminer avec lui le repas à table.

 

A ma parole malheureuse, après quatre versions, d’ « Un grand garçon ne pleure pas à table », il décida de revenir partager le repas et acheva les pâtes sans thon. L’incident était clos, mais quelque chose s’était passé, cela ne tournait plus rond, entre nous. Cet affrontement, cet éclat de voix nous séparait.

 

La toux.

 

Le lendemain pour atténuer la tension d’hier, nous étions allé chercher un petit pain au chocolat pour repartir d’un bon pied dans la nouvelle journée qui nous attendait. Il se mit alors à tousser, d’une toux grasse et caverneuse comme celle de mon épouse les jours derniers. Toux qui m’interpelle particulièrement et qui me renvoie à un incident passé, vécu par rapport à ma fille aînée vers ses dix ans. La découverte d’un lien essentiel entre sa toux et la relation fondamentale et vitale d’ « être aimé »

 

Il ne s’était pas senti aimé fondamentalement dans son rejet, dans ses limites et son choix basique, ses émotions.  Il l’avait déjà exprimé par les larmes, puis il somatisait et l’exprimait par sa toux caverneuse qui disait «  Personne ne m’aime ». La discussion d’hier avait réveillé une des blessures de son fondement, de son assise, de sa posture d’être, droit, confiant, fort. Il s’était effondré et le somatisait par sa toux. Cette conviction acquise avec mon aînée venait de revenir dans l’actualité, me donnait à penser que la blessure de base qui l’avait touchée, avait touché aussi ma cadette, sa mère et elle lui avait transmise.

 

Lors que la semaine précédente, on parlait de son ancienne attirance démesurée pour les sucreries et de toutes les cachotteries à ce sujet. Avec le fils la semaine suivante l’incident de la table remettait en avant à la génération suivante, le lien à la nourriture. La première alimentation de celui-ci n’avait pas été simple mais compliquée. Sa mère avait du rechercher un lait particulier, essayer celui de châtaignes, pour enfin arriver à quelque chose de digeste. Elle ne lui avait pas donné la certitude fondamentale, nécessaire comme à la plupart des enfants. Le flux d’amour inconditionnel passant par la voie buccale était problématique, fragile, douloureux. Un manque profond d’une composante se transmettait de génération en génération, variant de forme et d’étendue, s’exprimant chez l’une, chez l’autre de manière variée.

 

Le fil rouge de la lignée des mères, dans sa composante nourriture était chargé d’un manque indicible, d’un manque qu’il devenait de plus en plus difficile à traiter, qu’il était nécessaire de combler.

 

Fallait-il voir, dans le chemin parcouru par la mère, par rapport à l’accolade, la tentative de réparation nécessaire de la lignée ? Etait-ce par cette voie que la réparation et le recimentage de la fondation, allaient se faire ?

 

Le chantier était en cours. C’était l’essentiel. Par essai plus ou moins rempli de succès, le système familial soignait un de ses points faibles.