29/09/2010

Le retour de bâton.

 

système familial,boulimie,récit de vie,adolescencePour attirer l’attention de mes petits-enfants, en terminant ma randonnée à pied, j’étais arrivé par l’arrière de leur maison. Après avoir traversé les chaumes du champ de blé, puis emprunté le chemin de terre qui longe leur terrain, je m’attendais à les voir dans le jardin. Ma fille et son plus jeune revenaient d’une ballade à vélo. Nous arrivâmes en même temps à la porte d’entrée. L’aîné était parti jouer au football. L’effet était mitigé.

A peine entré, ma fille m’offrit le grand verre d’eau auquel j’aspirais puis m’ installa dans la cuisine dont elle ferma la soigneusement la porte donnant sur le living. En quelques pas, j’étais entré dans le mystère, par cet isolement dans la cuisine. Que complotait-elle !

L’instant semblait important « Sais-tu ce que signifie ton prénom ? » me demanda-t-elle. « Bien sûr, en grec, cela veut dire ; homme ! » On me l’avait rappelé quelques années plus tôt. Elle venait de le découvrir au cours d’une exploration dont j’ignorais les détours mais non l’importance à ses yeux. Remontant dans le passé, dans son enfance, elle ajouta : « Il t’a fallu du temps en intégrer le sens ! » En effet, ce n’est pas du jour au lendemain que j’ai pris cette place, porté son sens, face à la famille, en prenant de l’autonomie et de l’affirmation.

Alors que je venais passer un moment de détente, après quatre heures de marche, partager mon expérience, pour motiver ses enfants à la pratique de la marche, j’étais embarqué dans une analyse psychologique qui avait remué son passé récent.

« Je suis en colère contre toi. Tu ne me regardais pas !  » ajouta-t-elle. « Comment n’as-tu pas vu qu’à mes 12 ans, je mangeais mal, n’importe quoi et qu’en cachette, je me remplissais de bonbons et de friandises. »

J’étais placé sur la sellette, soumis à la question. Quel était selon elle mon tort, ma faute ? Remonter brusquement dans le passé, me souvenir de ce qui se passait à ce moment, était bien périlleux et difficile. Que de choses ne fait-on pas dans la routine ! Assumer la gestion du quotidien d’une famille, d’un travail, demandait beaucoup d’investissements et en plus, il m’aurait fallu répondre à ses désirs secrets, à ses attentes. Qu’avait-elle voulu exprimer ? Que s’était-il passé à ce moment ? Elle n’avait pas eu de réponses, à ses attentes, c’était certain. Comment voir les points difficiles.

« Papa » ajouta-t-elle, « J’ai pris15 kilos et tu n’a rien vu ! J’ai grossi à vue d’œil et tu n’as rien vu ! Je n’étais plus mince ! »

Catastrophe. Aurais-je du voir, son évolution lente, gramme après gramme ? Elle n’était pas mince, c’était vrai mais à l’adolescence le corps évolue, s’affine. Les gènes jouent. On ressemble à la lignée des minces, côté mère, où à la lignée des biens en  chair, coté père. Rien n’est acquis, tout est donné. Beaucoup de caractéristiques dépendent de la génétique ! Elle ressemblait à sa mère par sa corpulence, son squelette. Elle avait hérité d’une ossature ferme et large. Qu’y faire. C’est plus tard quand le désir d’être élégante s’installe, quand le désir de plaire aux garçons les motivent qu’elles s’affinent. N’ était-elle pas aussi, à cette époque, dans l’opposition, dans le côté masculin qui voulait s’affirmer par d’autres voies que celles qui jouent sur le caractère féminin, la séduction, la fragilité.

« Tu n’as rien vu ! Me regardais-tu ? » 

« Oui, ta mère et moi étions plus inquiets pour ton élocution que pour ton allure.»

J’avais aussi le souvenir de lutter contre sa fâcheuse tendance à jouer au foot comme les gamins, à tirer systématiquement les « Penalty », à la rendre plus douce, plus fille. « N’avons-nous pas été une fois, au magasin pour t’acheter un collier. »  Il y avait eu aussi d’autres tentatives, d’autres démarches sans doute. Il me faudrait consulter le journal familial, reprendre les éléments qui étaient apparus et nos réactions.  Etaient-elles nombreuses ! Fatigué par la marche de l’après-midi, rebuté par son assertivité déplacée et agressive, j’en avais conclu qu’il valait mieux m’éloigner de ce tir au but, à bout portant, qui me dérangeait, sauf par sa lucidité. Elle avait sans doute raison à plus d’un titre mais cette agressivité qui me tombait dessus maintenant.

Sans doute aurait-il été nécessaire de gérer ce problème mais à cette époque là, où en était ma conscience, ma perception, mon regard sur le système familial. Il me fallait d’abord évoluer, poser mes jalons, faire des prises de conscience, étape par étape.

Puis elle quitta la pièce pour revenir avec un livre et me fit lecture d’un paragraphe sur le rôle du père, sur le rôle de séparateur face à la mère plus dans la fusion. Sans doute était-ce important d’en prendre conscience.

« Oui,  dit elle,  il t’a fallu longtemps pour prendre ta place de père, normatif, poseur de limites. »

Peut-être. Ce n’était pas faux. Ce n’était pas vrai. Tout était dans la nuance. Il me fallait d’abord, à cette époque, sortir de la situation qui me pesait sur les épaules, clarifier ma place, ma place de père, évoluer. Mais peut-on être à la fois au four et au moulin. Il m’aurait fallu commencer cette évolution plus tôt, me rendre compte d’éléments essentiels, fondateurs. Comprendre d’abord, et changer ensuite. Ce n’était pas possible. Et si tu évolues maintenant, n’est-ce pas dû au travail que j’ai fait, à ce moment là, à mes remises en question. Maintenant n’as-tu pas 10 ans d’avance sur moi à ton d’âge, sur mes prises de conscience. N’est-ce pas un progrès.

La parenthèse se fermait, le temps de reprendre le train du retour venait de s’afficher sur l’horloge de la cuisine. Dix minutes plus tard, je me retrouvais sur la quai de la gare, étonné, juste à l’heure du train. Une heure d’isolement s’offrait à moi pour ruminer mon trajet pédestre et cet échange ferme et vif.

Rien n’est simple. Essentiellement on a la tête pleine de savoir, mais qu’a-t-on appris pour résoudre le quotidien, l’éducation, pour évoluer, pour grandir humainement. Tout est à apprendre et quand on sait, la connaissance parait inutile dans l’immédiat, c’était avant qu’il aurait fallu savoir.

 

 

24/09/2010

Yakoutie

 

DSCF4466.JPGL’invitation lancée au groupe d’amis pour la ballade d’Août avait tourné court, la seule inscrite s’était désistée et les plus fidèles n’avaient pas donné de nouvelles. J’avais « in fine » entrepris seul, le parcours de 12 Kms. En entrant dans le petit village sur la place de l’église, je vis une voiture ralentir à ma hauteur et s’arrêter. C’était le président de notre association qui venait de terminer un parcours à pied dans une ballade locale et qui rentrait chez lui. Ma surprise était totale. Ce matin-là, une paroissienne m’avait interpellé et dit qu’elle avait rencontré quelqu’un de mes connaissances lors d’un pèlerinage de 4 x 20 Kms, la semaine précédente justement ce même président.

Par deux fois le même jour, il apparaissait dans mon cercle de vie et cela me troublait. Avec soin, j’avais évité de l’inviter à mes ballades et là au coin d’un lieu que je n’avais jamais fréquenté à la seconde près, je tombais sur lui. Cette synchronicité me surprenait.

Cette personne qui attisait facilement ma colère par son comportement hors de mes normes, apparaissait dans mon quotidien justement à propos d’un thème, la marche. Espace neutre où j’aurais pu le rencontrer et atténuer la tension qui montait entre nous. Au cours de nos réunions, et lors des activités de l’association plus d’une fois, vertement je l’avais renvoyé à ses limites, à ses choix, inconséquent. Il ne m’était pas possible  d’accepter ses manques, ses faiblesses, pourtant et sans doute pareilles aux miennes. Ce n’était pas sans motif que j’avais répondu positivement, il y a quelques années à sa proposition de devenir membre de cette association. Qu’est-ce qui m’avait poussé à lui dire oui ? Qu’y avait-il de commun entre nous ?

Mardi dernier, le rencontrant à son domicile pour clarifier les responsabilités durant son absence de 6 mois, j’avais été frappé par le tableau qui apparaissait sur le mur de son living. Les fois précédentes, je n’avais rien vu consciemment mais, mon regard d’aujourd’hui était différent. J’étais interpellé.

Le décor du tableau montrait un paysage d’hier sous la neige, avec de grands arbres noirs menaçants, se profilant, sur un fond de ciel bleu à couper le souffle. La superposition de plusieurs éléments, images, souvenirs, sensations, s’était mise en place m’ouvrant, en une fois, une perspective sur son univers, sa personnalité, son histoire.

Non seulement, extérieurement, il s’apprêtait à partir pour la Sibérie en fin de semaine, mais le paysage intérieur représenté était semblable, l’image d’un monde froid autour d’un petit bout d’homme dans un chemin creux. Au voyage, à la peinture, venait s’ajouter une anecdote vécue l’année passée dans ce même salon, l’hiver dernier. Nous étions avec les membres de l’association grelottant autour de la table. La température fixée ne dépassait pas 14°c ce qui était après une demi-heure pénible à supporter. Le trésorier avait été recherché au vestiaire sa casquette pour se réchauffer la tête et tous nous avions tous des frissons. Il n’avait même pas augmenté, sous notre insistance et nos remarques, le réglage du thermostat car pour lui, il faisait bon, et le chauffage était suffisant.

 L’addition, du but de son voyage, du tableau juste découvert, de la réunion glaciale montrait une tendance manifeste à privilégier la froidure, la tristesse, l’enfermement, l’absence de vie vibrante, exubérante. Son monde extérieur était froid, limité étriqué.

Ma conviction profonde était basée sur quelques constatations dont celle-ci. Un décor d’habitation, la décoration d’un lieu de vie pouvait être la projection, l’image de la vie intérieure du décorateur, du propriétaire. Que ce décor, pouvait représenter l’atmosphère, le ressenti mémorisé pendant le temps de la portée, par celui qui avait été porté. Il y avait similitude entre l’utérus et le décor. Cette période de 9 mois n’avait pas été simplement la construction des différents organes pour que la vie puisse être mais aussi pour l’établissement des paramètres de base, de l’attitude face à la vie.

Dans l’extérieur, on trouvait sous forme symbolique, en projection, des paramètres essentiels du la portée, du ressenti intérieur du décorateur. Mon président, en explorant les péripéties de son séjour en Sibérie était sans doute en train de décoder, par l’extérieur, par ricochet, l’atmosphère qu’il avait dû subir pendant sa portée.

Avait-il été attendu, dans la joie et l’amour ou dans l’angoisse et la peur, l’ignorance peut-être ?

Ce tableau sur le mur de son living symbolisait la froideur, le dépouillement, la distance comme le montrait l’ensemble des diapositives qu’il nous avait montrée de son séjour précédent en Yakoutie, pendant l’hiver polaire.