27/11/2010

Waouw

 

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Comme mon épouse était absente, j’avais décroché le téléphone pour entendre la voix assez vive de ma plus jeune fille ; « Est-ce que Maman est là ? »

A première vue, l’appel ne m’était pas destiné. «  Non, elle est absente ! Pourquoi ? «  Voilà, je veux lui rendre tout ce que j’ai reçu de Mamy ! »

Le sujet ouvert, en catastrophe, me surprenait. Rendre les objets qu’elle avait demandé comme souvenir de sa grand-mère quelques années plus tôt était surprenant.

« Ah, que se passe-t-il ? » « Il faut que je les lui rende ! »

Le message tombait comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il me concernait indirectement car cette initiative allait faire ricochet et perturber le train-train quotidien.

Le stage qu’elle venait de suivre le week-end devait être à l’origine de cette initiative. Cela m’avait l’air d’une secte. D’ailleurs mon épouse informée quelque temps plus tard, des intentions de sa fille, me fit la même remarque. « Elle est tombée dans une secte ! »

L’annonce n’était que téléphonique. On verrait bien, comme disait les médecins, à l’autopsie. Je devais passer chez elle, mercredi prochain.

 Sur la table du salon, longitudinalement, des objets emballés, des livres, des CD’s, et DVD’s étaient rangés par genre, prêt a être donnés ou renvoyés à l’expéditeur. Posé sur le sol, un sac en plastique renforcé contenait deux piles d’assiettes, quelques porcelaines ramenées de la maison de campagne de la grand-mère qui allaient j’en étais certain rejoindre les autres, déjà empilées chez nous. Restes d’un passé serein qu’il faut à tout prix garder pour la mémoire.

Nous, ses parents, étions concernés.

De la collection de DVD’s, comme la mienne n’était pas bien large, j’en avais choisi une dizaine. Pour les visionner ou à mon tour les donner s’ils n’étaient pas ma tasse de thé.

Parmi la vingtaine de livres, empilé à côté, qu’elle ne fut pas ma surprise d’en trouver deux que je lui avais dédicacé. Particulièrement marquant dans mes lectures des dernières années, j’avais voulu lui transmettre mes découvertes, en héritage, pour lui ouvrir des portes, donner des repères.

 Et « pan », ils devenaient la cible de son tir nourri, sur ce qui n’était pas nécessaire et sur ce qui lui était imposé ou proposé en dehors de ses vrais choix, de ses préférences intimes, de ses envies, de ses Waouw.(Nouveau vocabulaire pour exprimer que ses choix sont super et cohérents avec ses envies)

« Mais ce livre, c’est le point le plus fort de mes découvertes. C’est pour cela que je te l’ai donné !» Elle ne releva pas la remarque.

Cinq ans plus tôt, d’un œil d’envie vers ma bibliothèque, sobre et bien proportionnée, à grandes vitres, elle m’avait dit « Quand tu mourras, est-ce que je pourrais l’avoir, de préférence ? » Interloqué, pour ne pas décider et surtout envisagé cette issue, ma fin ultime, je lui avais répondu.

« Mais le dos est plein de vers à bois ! » ce qui avait été une réalité. Depuis je l’avais traitée. Surprise, par cet aspect des choses, elle avait viré à angle droit et le sujet était passé aux oubliettes. J’en avais gardé l’idée, erronée que ma lecture était importante pour elle.

Quant aux livres offerts, en avait-elle envie. Le renvoi de la dédicace me faisait douter. Recto tono, presque inaudible, elle ajouta « Je ne sais pas entrer dedans ! »

Sans doute, faut-il avoir quarante ans pour s’intéresser à cet aspect des choses, à ces sujets. Sans doute, faut-il avoir une plus grande expérience de la vie, une maturité certaine, avoir traversé des épreuves.

Bon,les goûts et les couleurs ne se discutent pas, chacun a ses préférences.

 Qu’ avait-t-elle bien pu faire dans cette session de développement personnel. Etait-ce quelque chose sur la simplicité volontaire ? Il y avait l’idée de ne pas s’encombrer inutilement, de ne pas amasser, d’être léger, de vivre dans la relation, d’être en contact avec ses forces vives, de se respecter dans ses envies.

 Sans trop insister et surtout pour ne pas entendre « Mais je te l’ai déjà dit ! » j’essayais indirectement d’en savoir plus sur ce qui avait causé ce revirement.

« Mais c’est une secte où tu es tombée ! » « Non. », me dit elle. C’est une canadienne qui l’anime et tu m’as dit qu’en général, ce sont des gens intéressants ! » Sans doute, sans doute.

Pour plus de sécurité, j’entrai dans le jeu de la brocante, je récupérai les livres que je lui avait offerts, quelques autres ainsi que les DVD’ et repris la vaisselle de la belle mère. En prime, je recevais l’encyclopédie, en six volumes, qu’elle avait réclamé comme souvenir de son grand-père maternel.

 

Au fond, quelque part, je ressentais chez elle, une volonté ou une impulsion, de prendre distance, de ne pas s’enfermer avec des objets représentant un être aimé, un lien atavique caché, un attachement physique à la lignée des mères. D’une certaine manière, le cordon ombilical devait sur certains aspects, encore être coupé.

Le morceau central d’un tapis d’orient hérité du grand-père maternel découpé car le reste était délavé et effiloché dont ma femme a fait sa descente de lit me revient en mémoire. Plusieurs fois revenu du grenier où j’avais essayé de le faire disparaître, il participait à cet attachement aux objets. Je trouve qu’il vaut mieux commencer tôt à couper un lien d’affection posé sur un objet quelconque. Attachement viscéral à un bout de tissu comme si l’odeur du propriétaire y était encore attachée.

Une révolution était en marche. Elle allait sans doute me sortir de la douce euphorie dans laquelle était notre relation.

  

20/11/2010

Névrose de classe

 

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Avec émotion dans la voix, l’aîné des fils rendait hommage à mon oncle, à son combat de ces dernières semaines. Combat qu’il venait de perdre définitivement. De ces mots émergeait une idée étonnante, qui me transperçait «  Sa vie avait été un combat pour sortir de sa condition. » Etat qu’il décrivait un peu plus tard comme celui d’un ouvrier. Le rêve ne s’était pas concrétisé, il n’avait pas été membre de la classe qu’il souhaitait atteindre ou alors si peu. Destin douloureux de mon oncle paternel qui représentait la branche cadette.

Entre deux portes, en quittant le repas familial qui suit les funérailles, ce petit cousin avait encore développé cette idée de classe sociale, de réussite que son père lui avait transmise. De son choix, d’être entré par son mariage dans une famille bourgeoise, d’avoir acquis de bons moyens financiers et réussis son ascension sociale. De l’extérieur, dans nos contacts assez réguliers, je ne l’avais ni perçu, ni envisagé. Je n’en connaissais le combat, le sens que par les mots, que son fils aîné apportait dans le mot d’adieu.

Cette approche me troublait profondément car nous partagions le même grand père. Nous étions d’une même lignée et l’image que j’en avais gardée était celle d’une bourgeoisie, désargentée sans doute mais honorable quand même. Que s’était-il passé ? Alors que nous avions les mêmes racines, notre quotidien n’était pas le même, un monde nous séparait vraiment.

Notre appartenance à la tribu portant le « Nom » notre relation familiale au même niveau, me renvoyait immédiatement à mon fils. Quel serait le contenu de son hommage posthume à mon sujet, si j’avais été le premier à quitter cette vie. Qu’est-ce qui avait conduit la branche aînée et la branche cadette à un tel clivage, mental d’abord, social ensuite.

Que dirait l’arrière grand-père Eugène, le bien né, des options professionnelles de ses arrière-petit-fils, de leur commentaire sur leur père.

Dans la branche cadette, mon oncle et son fils avaient eu des parcours chaotiques dans l’enseignement, des changements réguliers d’activité professionnelle. Tous deux se retrouvaient porteurs de leur flambeau familial, de leur acquis intellectuel laborieux fait plus d’échec que de réussite. Leur parcours professionnel avait été en dents-de-scie, se terminant par des périodes difficiles. L’image que je portais en moi depuis des lustres «  trois générations de bannières, trois générations de civières » avait-elle vraiment une réalité, un poids. Notre tribu portait-elle une engeance, empêchant la réussite de ses lignées d’hommes.

Etions nous chargés d’une névrose de classe où il n’était pas possible aux hommes de s’affirmer et où les femmes représentaient par leur niveau social, le côté sauveur, qui assurait le sauvetage de la famille et de la lignée.

Appartenance des femmes à une classe sociale supérieure, appartenance des hommes à une classe inférieure. Ces idées tournoyaient dans ma tête, prenaient leur source dans cette rencontre du clan familial, issu de la branche du frère cadet de mon père, rebondissaient vers ma descendance, repartaient vers mon père.

Les faits vécus professionnellement par mon oncle repassaient dans ma mémoire, les soucis de mon père pour son jeune frère, ses peurs et angoisses devant les difficultés qu’il avait  à assurer son quotidien. Son errance, après sa faillite d’indépendant, et sa lente émergence vers plus de stabilité professionnelle qui assurait de manière sobre sans doute mais pérenne le quotidien de sa famille. Puis je revenait à ma branche, aux errances professionnelles de mon aîné,  aux miennes. J’en étais bousculé

La place de l’homme dans la lignée resurgissait, en opposition avec celle de la branche cadette. N’était-ce pas dans une réunion de famille en sa présence que la quête de l’identité masculine avait débuté.

 (*)  (BW 17 L'image de l'Homme. )