16/08/2013

Le clos des Combes.

temps de vacances,dépaysement,hors des habitudesLa sensation de tourner en rond s'était immiscée lentement dans mon esprit, alors que toute ma confiance était placée dans la programmation du GPS, faite à l’aéroport par l’aînée,  pour assurer mon retour. Les informations sur l'écran n’étaient plus valables, il fallait que je reprenne la direction des opérations. L'environnement de cette banlieue m'était inconnu. Je n'avais plus de repères et j'ignorais la direction à prendre pour atteindre la combe où devait se dérouler notre séjour en tant que gardien. Aucune carte routière dans le vide-poche de la voiture et le GPS  sophistiqué ne répondait guère à mes instructions.

Sauvé ! J’étais sauvé : un point de repère observé la veille était en face de moi, mais je l'interprétais dans le sens contraire car la rivière me barrait la route. Il ne fallait pas que je la traverse, c’était clair. La situation empirait, il me faudrait appeler mon épouse pour qu’elle me récupère avec notre GPS comme elle en a l’habitude quand je fais des ballades sur les chemins de randonnées.

Je fis demi-tour dans cette vallée urbanisée pour finalement tomber sur un poteau indiquant une commune proche dont le nom m’était connu. J'avais retrouvé la bonne direction. Un quart d'heure plus tard, retrouvant mes marques, jétais  au château pour le dîner.

Il faisait chaud, très chaud ; les vacances s'annonçaient torrides. Sous les nombreux tilleuls encore en fleurs, une brise douce descendait du bois au-dessus du jardin, à flan de montagne, vers la ville, apportant un peu de fraîcheur ; leur parfum atteignait son maximum et m'enivrait. Les feuilles séchées volaient par petits tourbillons sur la cour d’entrée couverte de cailloux clairs, du gris au blanchâtre. 

Pour plus de fraîcheur, j'étais rentré à l'intérieur de l'habitation et essayais d'intégrer cette grande bâtisse qui serait notre logis pendant six semaines.

Autour de moi, je sentais un léger courant d'air provenant du sous-sol, traversant le hall d'entrée, construit à la taille du bâtiment, avec un âtre et deux larges fauteuils modernes devant un large espace de passage. J'étais dans la démesure, mes normes semblaient étriquées, non seulement, à l'extérieur mais à l'intérieur. Ma seconde enveloppe, celle de l'abri, devenait vaste au point de me donner l'impression d'être un visiteur d'un monument historique. J'en étais pourtant l'utilisateur patenté, le bénéficiaire, le gardien. Plusieurs jours seraient nécessaires pour intégrer le parcours, arriver à aller d'un endroit à l'autre les yeux fermés.

J'entrai dans une histoire, celle de ces murs bâtis pour l'aisance de gens fortunés mettant  des domestiques, à leur service. Avec étonnement, je constatais qu’ils avaient vécu au deuxième étage en y accédant par  la tour Sud, à côté de la cuisine via un escalier de services en colimaçon. Un monde d'apparat, côté jardin, un monde de service, côté cour. D'un côté, toute la beauté l'aisance, de l'autre le banal, l'ordinaire, la promiscuité dans un espace bien confiné, froid l’hiver, surchauffé l’été mais plus convivial sans doute.

Les temps étaient durs ; le deuxième étage était occupé par trois étudiants qui s'empressaient de traverser la cour d’entrée pour entrer ou sortir par l’escalier de service.

Incongruité du lieu, mélange de genres accentué par leurs amis et amies qui défilaient, en ce temps de vacances. 

Parfois un bruit inattendu, surtout inconnu, apprentissage des sons différents qui peuplent les lieux.

Un bruit de pas manifestait une présence, non pas intruse mais réconfortante. Nous n'étions pas seuls dans cet univers isolé hors de la ville, au pied d’une des montagnes ceinturant la vallée.

Une des premières réactions de mon épouse fut de m’inviter à faire plus de bruit en marchant pour qu'elle sache que je m'approchais. Par deux fois, dans mes va-et-vient, je l'avais fait sursauter et elle ne voulait plus être surprise. Le moindre oubli entraînait un déplacement hors mesure par rapport à nos habitudes.

Nous entrions dans les chaussures d'une famille en vacances et nous n'avions que quelques endroits pour discrètement, poser nos bagages. Courtoisement, la propriétaire nous avait ouvert sa chambre, nous entraînant ainsi dans un espace intime et occupé. Ce n'était pas une chambre d'hôtel, chaque mouvement avait une réserve, un respect nécessaire à l’ordre existant. Une ou deux planches dans l'armoire avaient été libérées.

Leur chambre s'ouvrait sur le côté du bâtiment vers le soleil levant, la ville et un massif montagneux. La fenêtre de la salle de bain, au-dessus des éviers, était une ancienne meurtrière modernisée, un véritable bulletin météorologique. La vue permettait d'oublier le confort rudimentaire et désuet de la tour Est où elle se situait, sans les commodités et la proximité des sanitaires comme dans les chambres d’hôtel.

Dans son ensemble, la décoration était très sobre, fortement teintée par des objets magnifiques ramenés par le propriétaire d'une mission de quelques années dans un pays d'Asie. Quelques cadres attendaient à gauche et à droite le long des murs, le moment adéquat pour rejoindre leur place. Les plafonds à la française seraient mis en évidence par un système d'éclairage à placer au bout des fils sortant discrètement des murs dans les quatre coins. Juxtaposition d’éléments anciens comme les splendides portes en noyers, les âtres, les parquets, et d’accessoires du présent comme les interrupteurs modernes. Mélange d'exotisme par les statues de pierre, de bois, ou en bronze.temps de vacances,dépaysement,hors des habitudes

L'atmosphère dégagée par le décor m’impressionnait me donnait une sensation d'ouverture à la beauté, à la simplicité et me poussait à profiter de la nature sobre des objets, à souhaiter au propriétaire bon vent dans cette aventure de décoration subtile des espaces. Il ne devrait pas vraiment dépasser le nombre de pièces posées et tomber dans le décor baroque où le mur n'est qu'un tapis d'objets.

Un esprit zen régnait ; la beauté intrinsèque de chaque objet s'exprimait sans envahir, celle des autres.

Les sensations nouvelles devraient être intégrées : du côté son, le calme des pièces, le contact ferme des huisseries immenses qui résonne dans les pièces. Irruption d'une porte mal fermée qui claque, rompant le silence comme un coup de tonnerre. Bruits extérieurs qui disparaissent, remplacés parfois par le cri d'un geai, un aboiement de chien rappelant que oui le monde vivant était encore là.

Le bruit des pas n'était plus noyé dans un fond sonore ; celui-ci avait disparu. Une forte impression d'être seul à bouger, à déranger, s' imprimait à chaque mouvement. À l'étage, le bruit des parquets, si différent de celui des hourdis de la maison, résonnait à chaque déplacement, surtout la nuit lorsqu'il fallait se rendre aux toilettes situées à près de 20 m dans la partie réservée anciennement au personnel. Trajet nocturne qui s'impose et qui rompt le silence de la nuit, réveillant des fantasmes d'enfants, le mystère dangereux qui peut, à tout moment, se manifester par une apparition. Pourquoi pas puisqu'on est dans un château, celle d’un fantôme réveillé de son sommeil centenaire.

Sensation, vu la distance effectuée d'un bon pas, de l'air frais qui frôle, fait bouger les nécessaires vêtements légers.

Volume corporel qui s'expanse à la dimension des pièces comme une respiration longtemps étriquée, impression de mouvement fluide dans un air immobile, sensation d’être un poisson aérien. Ombres nouvelles  donnant du mystère à chaque angle de maçonnerie, lumière des lampes économiques qui percent à peine  l'obscurité qu'emballe le silence.

Acuité du regard pour distinguer les mystères des lieux, les poussières qui s'accumulent, les toiles d'araignée qui pullulent dans un espace jamais traversé et qui content leur histoire de tranquillité, d’apaisement.

Futilité des courses à la propreté et au nettoyage dont la tâche semble sans limites et hors de portée d'une vie qui veut être mouvement et aventure. Bercement du temps.

Détails hors équilibre à corriger, qui s'accumulent, sur une liste imaginaire, demandant l’accord du propriétaire et l'usage d'une double vie. Mise en équilibre des plis de rideaux pour définitivement arrêter leur questionnement, remise en charge d'un anneau ne supportant plus rien. Ratissage des feuilles des tilleuls qui, fatiguées par la chaleur et le manque de lumière, tombent en tourbillonnant, arrosage du soir des orangers.

Envies de contribuer concrètement à l’ordre et à la beauté des lieux en apportant de petits correctifs çà et là.

Seul le bruit des pas crisse sur les cailloux, perçant la paix s'installant sous l'ombre portée de la montagne, derrière laquelle le soleil se couche. Lumières de la ville qui apparaissent au bout de la terrasse surplombant l'orangerie.

Aucun bruit de voitures qui dévalent en trombe la rue. Seul le matin et le soir, le crissement des pneus des voisins qui vont et viennent en roulant doucement  pour éviter les envols de poussière dans l’allée commune, au bas de la propriété.

 

 

 

 

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