06/10/2013

Vers un lac en montagne.

balade,randonnée,en famille,effort physiqueLa présence de notre fille et de ses enfants l'avait motivée pour la balade en montagne. Hardiment, pour ne pas être en reste, elle s'était équipée comme pour un promenade en ville. Malgré mon insistance, elle n'avait pas voulu mettre ses bottines de marche sous prétexte qu'elles étaient trop chaudes pour la saison. Elle s'était équipée d'un sac plus adapté pour faire les courses ou à une expédition au marché, qu'à un dénivelé qui s'annonçait sérieux. Elle s'aventurait pour la première fois de l'année en balade et, sans s'en rendre compte, dans une promenade escarpée. La perspective de rester seule l'après-midi, de ne pas en être, d'être dans le vent, primait et l'avait motivée à dépasser ses résistances trop souvent au premier plan.

Nous étions partis tous ensemble pour un dénivelé de près de deux cents mètres. Parcours facile de deux heures - d'après le guide consulté. Facile à écrire mais pas si facile à faire. Les indications des guides le sont pour un public jeune et entraîné; pour un public âgé, la difficulté était bien marquée. Il nous faudrait au moins y mettre heure de plus. Cela n'avait pas annulé, ni limité son enthousiasme. Il fallait faire bonne figure, montrer que, malgré l'âge de ses artères, elle était restée jeune et puis avec des enfants "N'était-ce pas un indice d'aise, de facilité?".

Dès le premier raidillon, elle avait commencé à gémir, se plaindre de la difficulté mais vu la fraîcheur du groupe et la perspective de nous attendre dans la solitude, elle s'était assagie et ne soufflait plus que de temps en temps lorsque le passage était plus difficile et plus pentu.

Le parcours alternait petits et de sérieux raidillons, presque systématiquement entrecoupés  par des parties en légère pente, permettant d'avancer sans trop de fatigue et de récupérer de l'effort qui venant d'être fait; en cela le parcours était facile. On coupait l'effort  régulièrement par des paliers de récupération. Les espaces intermédiaires balisaient bien mieux ce parcours en montagne. Oui, vraiment pour moi, c'était différent de la pente raide et continue d'hier.

Les enfants semblaient avoir des ailes, comme en terrain plat, ils montaient et descendait sans difficultés, ils venaient à tour de rôle encourager leur grand-mère maternelle en lui faisant un brin de conduite. Notre petite fille avait résumé la situation. "Manou est venu avec nous, on l'encourage. Elle nous accompagne, ce n'est pas pour qu'on la sème !"

Ils avaient conscience de la cordée familiale et virtuelle que nous faisions ensemble malgré que nous soyons à la traîne. Nous étions en famille, nous restions à veiller les uns sur les autres même si par son manque d'entraînement Manou avait besoin à chaque raidillon du soutien et des encouragements de chacun. Régulièrement notre beau-fils prenait une photo pour immortaliser l'effort de sa belle-mère.

De nous sentir en cordée pour la première fois avec leur famille me remplissait de joie. Nous avions un projet et chacun y contribuait en soutenant les efforts de tous. Si les premiers étaient un peu trop rapides, ils attendaient les traînards, les plus lents. Mon épouse et moi en faisions partie et à aucun moment les plus forts n'avaient rompu le lien pour arriver les premiers auprès du lac de montagne. Plusieurs fois lorsque les rochers limitaient la course et se dressaient devant nous comme une barrière, j'avais tenté de lui donner quelques conseils. Principalement la nécessité de regarder au moins les endroits où poser les pieds de manière à disposer d'un appui facile et confortable quitte à changer son approche et à passer plus à gauche ou à droite.

Son ouverture à l'apprentissage était proche de zéro. Elle refusait les conseils(*) et ne voyait que le point d'appui suivant qu'elle négociait à partir de son pied gauche, ou de son pied droit sans tenir compte d'une impasse éventuelle plus loin. À la montée, cela passait encore mais à la descente cela serait plus difficile car il faut savoir où porter son prochain pas pour ne pas trébucher et s'affaler. Elle négociait les parties raides de plus en plus difficilement, de plus en plus lentement car son moral baissait à vue d'oeil. Il fallait que chacun à tour de rôle l'encourage. Une chose devenait certaine, on ne l'y aurait plus facilement.

La difficulté vécue était trop grande ce qui était logique vu son manque récurrent d'exercices et de marches. Ce n'était pas sa séance d'aquagym hebdomadaire qui aurait pu la préparer à ces escalades.

Elle avait la volonté, voulait garder une bonne constance et sa bonne résistance physique lui permettait de dépasser provisoirement ses blocages mentaux. Il en allait aussi de sa fierté.

« Le vin était tiré, il fallait le boire. »

La végétation changeait doucement, les sapins devenaient plus rares, le but n'était pas loin. Le lac allait bientôt apparaître. La perspective d'un bon repas et de la sieste toute proche la maintenait en mouvement. Ensemble nous pouvions la motiver jusqu'au but, jusqu'à la vallée évasée où se logeait le lac. Le pique-nique permettrait de refaire des forces et de repartir et en descente, cela devrait aller. Atteindre les 1900 m était une performance d'équipe. Chacun avait apporté ses encouragements, sa patience. Cette balade serait mémorable.

Après un grand repos, il fallait redescendre. Mes craintes augmentaient au fur et à mesure des passages difficiles. Nous étions à présent ma fille et moi à la conseiller, à l'encourager, à la mettre du bon côté de la paroi pour qu'elle trouve les appuis les plus aisés pour réussir la descente, qui révélait  toute sa difficulté, vue d'en haut.

Pour améliorer sa stabilité, sa sécurité, j'essayais de lui faire découvrir l'avantage qu'elle avait à examiner la pente avant de s'y engager, à estimer les pas suivants, à voir s'il fallait partir d'abord du pied gauche ou du pied droit pour faire des petites séquences de descente puis à se rééquilibrer et reprendre le processus. Elle refusait d'écouter, d'ouvrir les yeux sur les différentes possibilités, s'emmêlait les pieds partant du gauche ou du droit, souvent sans logique  en se coupant la trajectoire. Elle travaillait de manière erratique, en ciseaux, fermant trop souvent les jambes ce qui augmentait ses difficultés. Pour obtenir la stabilité, il lui fallait me semble-t-il, garder son équilibre en écartant les jambes. Manifestement l'exercice n'était pas possible, elle se piégeait chaque fois. Je n'étais pas un grand alpiniste mais il me semblait que c'était la base de la réussite, bien prendre des appuis écartés pour garder son poids dans la base du déplacement. Elle semblait tricoter, la jambe gauche passant au-dessus de la droite  pour prendre appui, ensuite retirant la droite pour la mettre parfois à gauche au risque de perdre l'équilibre. Rien n'y faisait, elle paniquait  devant l'espace qui s'ouvrait devant elle et ne faisait que gémir sur la difficulté réelle de trouver le bon appui. Avec patience, malgré ses résistances, ma fille et moi, l'avions guidée, soutenue dans sa descente car seule, elle se serait assise et aurait baissé les bras.

Après chaque raidillon, le bout de chemin sans difficultés, aisé à parcourir, remettait son moral un peu plus haut, sa fierté d'accompagner, sa volonté aussi. Ensemble, nous y arriverions sûrement mais la patience et des encouragements étaient nécessaires.

 On ne l'y prendrait plus à accepter des balades en montagne classées "Facile". Elle en était marquée définitivement. Ce type d'activité, ce n'était pas pour elle.

 (*) ( Dialogue de sourds.)

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