22/03/2014

Le rendez-vous du 17 janvier, au Brass-temps

père et fils,dialogue,individualisationA plusieurs reprises, je lui avais manifesté mon souhait de parler. Vu les événements familiaux dans lequel il nous avait plongé, et la la plus grande distance qu'il avait construite entre nous depuis des années, cela me semblait nécessaire. J'avais l'impression d'être pour lui le dernier des étrangers. Pour sortir de l'impasse je lui avais envoyé un mail demandant un entretien en tête à tête, entre père et fils. La réponse n'avait pas été immédiate, sans doute était-il difficile pour lui de rencontrer son père.

Craignait-il les reproches, la morale au sujet de son comportement trop sauvage à mes yeux. Impossible à savoir de toute manière pour reprendre le lien, il me fallait l'aborder de manière neutre éviter de choisir des sujets qui fâchent, être profond mais dans des domaines acceptables.

Son mail était enfin arrivé avec la date et le lieu proposé à mi distance pour chacun, ce qui était de bon augure.

L'heure du départ était arrivée et l'obscurité tombait en cette saison. Je m'étais mis en route un peu plus tôt qu'il ne fallait car si la ville m'était connue, l'endroit proposé pouvait me réserver des surprises. Le lieu précisé était de construction récente et sans pas encore repris sur mon vieux GPS.

Pour me tenir compagnie, j'avais ouvert la radio un peu avant l'heure et à mon grand étonnement la fonction "Traffic" s'était mise en route.

A ma connaissance, je ne l'avais pas programmée et ne l'avais d'ailleurs jamais entendue au cours de la première année de route du véhicule. Cet événement m'échappait et s'introduisait dans mes pensées. Était- ce le garage qui avait reprogrammé la radio, à l'entretien précédent ?

Sans doute mais cette irruption dans ces circonstances, me surprenait. Un code de conduite m'était envoyé par le hasard, coïncidence heureuse. L'autoroute que j'allais emprunter était bouchée suite à un accident. Disposant à temps de l'information, je changeais d'itinéraire car je ne pouvais absolument pas prendre le risque d'être en retard à ce rendez-vous unique. Le premier du genre depuis dix ans. Une rencontre du père et du fils, en tête à tête, dans une brasserie.

L'incident de la fonction "Traffic" m'avait détendu, mis de bonne humeur, m'avait encouragé à vivre un entretien agréable sans dégâts collatéraux.

Ma soeur m'avait redit hier que vu l'écorché vif qu'il était, la plus grande prudence était de mise. Il ne fallait pas le pousser dans ses retranchements, il fallait éviter d'être un père normatif et inquisiteur qui affronte un adolescent rebelle. J'en étais conscient, j'allais rester neutre tâter le terrain, marcher sur des œufs. L'opportunité passait, j'allais la négocier avec doigté, je n'avais guère le choix. La relation détendue du mois dernier quand il avait repris ses enfants laissait de toute manière un indice positif. Mon fils n'était plus dans l'agressivité, tout au moins avec moi car avec sa mère, c'était toujours extrêmement tendu.

L'espace du centre commercial récent et nouveau pour moi ne comportait pas la brasserie indiquée, ni le complexe de cinéma. Un passant interpellé  m'indiqua au fond, l'autre côté du parking de la zone commerciale, là près du bâtiment qui émettait un rayon lumineux vers le ciel. Je devais changer d'endroit et me déplacer de cinq cent mètres environ.

A l'heure précise, je le vis sortir du parking et se diriger vers l'entrée de l'établissement où après l'avoir visité, j'étais revenu pour l'attendre.

Une mini brasserie installée dans le coin près de l'entrée répandait son odeur particulière, celle du moût, du houblon, nuance un peu aigrelette qui me renvoyait à un moment du passé, à la fermentation des fruits dans mon enfance.

Son humeur était joyeuse, la rencontre lui plaisait semblait-il, il était détendu. Tout était bien parti. Il connaissait l'endroit et l'appréciait. Hier déjà, avec sa plus jeune sœur, ils s'étaient rencontrés. Avait-elle préparé le terrain ?

La parole circulait et vu les circonstances favorables, réorganisait, remettait en place des tensions, comblait des manques, des rancoeurs, peut-être ? Tout fermentait et les bulles animaient le mélange de nos quotidiens, de nos difficultés et de nos espérances.

Le cadre qu'il avait choisi était agréable, l'espace propice à la rencontre avant ou après les films. Pour nous, c'était le film de nos vies qui étaient sur la table. Les personnages de notre passé allaient développer leurs intrigues et nous allions tenter de décoder ce qui avait conduit à cette impasse, à cette rupture dans sa vie, avec celle de sa compagne.

Le passé revenait à la conscience, pour faire l'objet d'une relecture. Il n'y avait pas de scénario, de script sinon nos erreurs, nos manques, nos blessures. Nous étions ouverts, prêts à regarder l'écheveau de nos vies.

Au fur et à mesure du temps passé des confidences se mettait en route, je lui partageais mon expérience les point de ma vie  qui n'avaient pas été faciles. Lui aussi, Nous étions là sans jugement. L'atmosphère était détendue joyeuse même, je trouvais mon fils comme je ne l'avais jamais trouvé, découvert. Nous n'étions pas rivaux cherchant l'un et l'autre à avoir raison. Nous étions dans l'échange et cela nous ouvrit les portes d'une conversation personnelle et profonde. Le lien entre nous été rétabli ou même s'était établi après bien des errements, des évitements.

Face à la question. "Que faire pour bien s'en sortir progressivement,  harmonieusement pour que son fils et sa fille soient épanouis dans leur vie était à tous deux, notre leitmotiv. Nous étions proches, en relation.

Alors que c'était souvent l'écriture qui recevait mes découvertes, mes confidences faute d'une relation, d'une distance avec mes enfants. Ici c' était plus lui qui comprenait que moi. Aussi je me posai des questions sur nos actes conscients et inconscients sur mes pas dans le quotidien. Nous avions en commun cette envie de voir clair de comprendre, d'évoluer.

Il venait l'heure précédente non pas d'un rendez-vous commercial pour ses affaires, mais d'un entretien avec un psychologue. Une deuxième, car la première n'avait pas apporté la confiance et l'affinité qu'il recherchait. Dans son chemin d'interrogation non pas solitaire, il rencontrait aussi son père, également en chemin. Les derniers événements m'avaient bousculés et je cherchais ailleurs moi aussi un soutien, des pistes pour traverser les jours tumultueux que mes enfants me faisaient vivre.

Par quelques détails, je constatai qu'il était en recherche, sans doute depuis un certain temps et qu'il n'avait pas supporté l'impasse dans laquelle il s'était engagé et qui,malgré ses efforts, n'avait pas été modifiée ou dépassée.

Vu l'échec de sa tentative de proximité avec sa compagne, une autre femme était entrée dans sa vie. Une blessure était restée béante douloureuse, une séquelle d'un moment du passé qui avait pris toute la place. Il avait cherché la solution en dehors de lui, de son couple pour une autre. Clairement son besoin était identifié : retrouver une proximité perdue, se sentir profondément reconnu, surtout par le toucher. Retrouver une symbiose même. Il me rejoignais, portais la même blessure que moi, celle d'être blessé dans l'affectivité.

Cette manière d'approcher l'autre, lui était connue chez sa tante maternelle, chez sa soeur aînée. Il avait identifié son besoin, était prêt à faire le nécessaire pour combler ce manque. Il était prêt à regarder son nombril comme jamais, pour voir ce qui en lui était souffrant.

Par mes diverses expériences de développement personnel, j'avais acquis quelques éléments de base ne permettant une orientation, un parcours d'approche de ce manque fondamental que je leur avais peut-être transmis car il me semblait le retrouver dans ce qu'il me disait. Il était miroir de ma quête et l'avait reprise car de mon côté je ne l'avais qu'effleurée. Je ne l'avais pas résolue dans les vingt premières années de sa vie. Entre lui et moi, il y avait du "copié-collé" puis il était parti à la conquête du monde.

Sa descendance assurée pour la "Vie ", il se retrouvait avec la question.

Je le trouvais prêt à l'affronter. "Donne-moi des pistes ! Donne-moi des noms, je vais aller voir. Je ferais un travail de clarification. Je vais me soigner pour que mes enfants ne portent pas ces blessures."

Ce n'était pas ses mots mais son intention de le faire dans cet esprit était là.

Amusé, il me fit remarqué la présence à une table voisine, d'un autre duo celui d'un père et d'un fils. Image miroir de notre table, d'une quête éternelle, entre père et fils.

En attendant j'allais faire une recherche photographique pour retrouver une photo de la voiture de son grand-père maternel. Voiture qu'il n'hésiterait pas racheter si elle existait toujours. Nous nous quittâmes le coeur léger heureux de cette rencontre sur la promesse d'une autre à fixer dans quelques semaines.

Au retour, sa mère à qui je racontais la bonne ambiance de l'entretien ne croyait pas trop à la bonne qualité de la rencontre. Elle la voyait conflictuelle, difficile à l'image de leur relation de guerre larvée, de l'impossibilité de dialoguer sereinement. Curieusement ce soir-là ,elle fut saisie d'une affection cutanée à la vulve. Une brûlure souvenir sans doute du passage de son fils bien des années plus tôt. Elle était renvoyée à sa relation la plus profonde à celui-ci.

Un travail était aussi nécessaire de son côté.

 

Lettre à mon fils. 

 

 

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