11/10/2014

Elle a tiré sa révérence.

dépression,burnout,trouble bipolaire,impasseLe quotidien de son travail aux urgences avait patiemment usé les uns après les autres les brins qui faisaient sa valeur, sa solidité. Sa résistance avait diminué lentement suite à cette ambiance particulière qui rassemble en un endroit l'angoisse, la détresse des hommes et des femmes. Comment résister à l'inconscience aussi de tous ceux qui par négligence consultent à défaut d'autres endroits plus adéquats, pour des maux anciens qui leur reviennent faute d'avoir été considérés. Comment oublier l'agressivité des patients lassés des délais d'attente, ou qui n'ont que leurs aigreurs à diffuser.

Qu'avait-elle reçu comme support psychologique de la part de l'hôpital face à cette détresse humaine et sociétale ?

Avaient-ils construit un esprit d'équipe, par des journées d'activités ludiques, de détente, de joie de vivre ? Avaient-ils bénéficiés dans l'équipe, de repas de fête pour dissoudre les tensions inhérentes à ce genre de situation. Je n'en avais pas eu d'écho.

Les fêtes, les anniversaires des uns des autres permettaient sans doute de quitter cette ambiance épuisante.

Petit à petit la coque autour de son angoisse primaire s'était fissurée et la goutte avait fait déborder le vase. Elle s'était effondrée victime de ce stress si mal combattu, si mal dissout.

Pour la soigner, dans sa dépression, son burnout, les ressources disponibles avaient été consultées. Chacun intervenait dans son coin, avec ses méthodes de travail standard, reconnues et acceptées par le système de soins. Vaille que vaille, elle avait repris des forces.

Dans la famille, on parlait de son état, classé selon les critères actuels de la profession. Elle avait un trouble bipolaire. Les périodes de dynamisme de suractivité étaient suivies de périodes d'épuisement moral. 

En la voyant agir, je me rendais compte que son comportement n'était plus le même. Elle en faisait trop, ne savait plus posément s'arrêter pour profiter un peu d'un temps personnel. Comme mère de famille, maîtresse de maison, infirmière qu'avait-elle encore comme possibilité pour soigner un ancien déficit d'attention, de tendresse.

Fonctionner comme si tout allait bien était devenu son mode de vie, cacher à son entourage sa difficulté, sa détresse peut-être. Avait-elle un regard lucide sur elle-même savait-elle peser ses faiblesses, les compenser, les soigner ?

Son frêle esquif voguait sur une mer démontée, poussée par des vents de toutes directions. Les soins semblaient venir aussi de toutes les directions. Y avait-il une cohérence, un échange avec une personne de référence qui pouvait voir l'ensemble ?

La question m'obsédait. Que faire ? Quels soutiens lui apporter dans l'agitation qui semblait l'animer ?

Quelles ressources nouvelles pouvaient lui apporter son employeur ? Pouvait-elle encore s'appuyer sur cette source de revenus, sur cet univers hospitalier remplis de contraintes et de compétitions au service ; des malades ? , de ses intérêts propres ?

Comment se vivait dans les services, la mission de l'hôpital. Soigner les patients sans doute mais quelle était la gamme de soins, les objectifs,  les supports pour les équipes travaillant sur la brèche où les hiérarchies de savoir, de vouloir, font la domination sur les équipes de services.

Via le service du personnel, elle avait occupé un poste apparemment plus adapté à son état, en attendant que la personne malade revienne au travail. Elle avait tenté une autre mission sans s'y adapter vu la nouveauté du poste et les incertitudes.

Après quelques semaines de travail de nuit pour assurer son tour de garde des enfants, elle s'était épuisée et cherchait un poste de jour. La formation trop courte, les contraintes physiques d'un autre poste avaient mis ses réserves à néant. Elle allait être mise en incapacité de travail vu son capital épuisé de congé de maladies.

L'épée de Damoclès était suspendue au dessus de sa tête. Ses recours semblaient épuisés. La médecine du travail lui semblait acquise, c'était une question de temps.

Mais le jour où trop tôt, le service du personnel lui confiait l'appui infirmier d'une équipe à l'hôpital de jour, elle ne s'était pas présentée au travail. Elle avait tiré sa révérence.

  - (Peurs et angoisses)

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