23/05/2015

Rencontre inattendue.

jumelle esseulée,partage,enquête,compassionDe tous les vœux qui m'avaient été transmis, l'annexe des siens, la plaçait en tête de classement. Ils sortaient de l'ordinaire et me touchaient par le rapport à mes états d'âme.

« C'est une folie de haïr toutes les roses parce qu'une épine vous a piqué ….»

De mon cercle d'amis, j'attendais un soutien en cette période difficile de deuil où son absence se mesurait si fort et peu étaient là. J'avais envie de les envoyer paître définitivement pour leur oubli de la situation dans laquelle j'étais. Et ce texte parlait justement de cet état de colère à éviter !

En réponse à mes remerciements, elle ajouta qu'elle venait d'apprendre dans le groupe de chants où l'on se côtoyait que ma fille était la personne qui l'avait aidée à la naissance de sa plus jeune. Cet indice, le texte envoyé ouvraient les portes d'un espace nouveau qui m'apporterait peut-être des indices pour comprendre le geste de ma fille. Elle était comme une messagère qui m'apportait une lumière dans la grisaille de l'hiver et j'avais accepté sa proposition de rencontre pour échanger. Rendez-vous fut pris autour d'une tasse de thé.

La démarche était insolite, en dehors de mes chemins battus, des convenances presque et j'y allais un peu stressé pour décoder ce message insolite et interpellant.

Sa présence depuis des mois dans le cercle des chants sacrés, les années précédentes me rassurait sur ses motivations, sur son souhait d'une rencontre dans son univers quotidien après la mise au lit de ses petits monstres comme elle disait. J'y voyais la possibilité d'un échange peu banal et vrai sans la façade habituelle qui prime dans les rencontres mais restait sur le qui-vive et m'interrogeait sur la bienséance.

Le rythme du coucher se prolongeait , la conversation débuta pendant ses va et vient multiples pour apaiser sa petite république enfantine.

A l'occasion, je parcourais ses livres sur l'étagère proche. Nous avions le même genre de lecture, fait les mêmes sessions de développement personnel.

De ma fille, il n'en fut guère question car les contacts qu'elles avaient eu ensemble n'avaient été qu'épisodiques. La conversation m'apporta quand même un élément fondamental qu'elle illustra par sa propre vie, son enfance difficile, son adolescence perturbée, sa dépression et une tentative de suicide. Elle devait avoir une forte résilience pour traverser tout cela et lutter seule pour éduquer ses enfants.

D'une personne, d'un enfant on ne connaissait guère les incidents majeurs qui l'ont touchés à l'intérieur. On ne connaît que l'apparence des choses, ce que l'on croit percevoir et non l'intime réalité.

Qu'avait vécu ma fille dans son for intérieur, au cours des rencontres de sa vie d'adolescente, de jeune femme, de mère. Seule, elle aurait pu le raconter dans toutes ses dimensions, ses hauts, ses bas, ses espoirs. Les parents ne sont guère les confidents de leurs enfants. Ils en sont les protecteurs, les tuteurs dans leur milieu familial et leur vécu, leur vie repose sur leurs choix basés ou non sur l'héritage familial. La phrase du poète Khalil Gibran était de nouveau d'application

 "Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l'appel de la vie à elle-même…"

Au fur et à mesure qu'elle parlait d'elle, j'entrais dans son intimité et reconnaissait des points communs en plus de notre participation au groupe de chants.

Nous étions dans le domaine de la musique déjà là, elle m'avait touché en m'envoyant avec ses condoléances la référence d'une chanson de Céline Dion "Vole" que je ne connaissais pas. De nombreuses fois, j'avais pleuré en l'entendant car elle chantait le départ d'un être cher. Plutôt que des grands et beaux discours, elle avait utilisé la voie de la musique et je l'en remerciais.

A mon tour, je lui promis quelques références qui m'avaient profondément touché et qui pourraient la soutenir ; les chants sacrés de Shiva de Pruess, prières aux trois grands yogis tibétains par le lama Karta, les chants à Saint Ursule d'Hildegarde Von Bingen.

Elle m'ouvrit enfin la porte de Deezer, pour se constituer une bibliothèque en ligne.

Puis comme j'avais vu sur une étagère le tarot d'Osho, que je venais d'acheter récemment, elle proposa de tirer une carte chacun son tour. Elle tira « le Mat », l'arcane majeure et me fit la lecture du texte associé. Le Fou (l'autre nom) est habité par la confiance . Il est dans l'expérience même répétitive et l'accepte entièrement car ce qu'il est ne peut être volé. Par ce chemin, il progresse. La carte lui correspondait. Elle cherchait l'homme et chaque fois faisait une expérience négative, le perdait.

A mon tour je choisis le schizophrène, arcane mineur. Symbole de la division, l'incapacité à choisir entre le oui et le non. Laissez tomber les deux disait le texte et choisissez selon le cœur et suivez le. Puis elle me parla des constellations familiales et de son état de jumelle survivante qu'elle y avait découvert, l'intuition de celle qui l'avait constellé semblait juste.

Le rideau de son living par la présence d'un motif de coquelicots et de boutons de ceux-ci développait le thème du jumeau survivant et de son alter ego disparu. Ce thème était aussi repris sur le mur d'en face. Là des papillons avaient remplacé les boutons. Papillon symbole d'une métamorphose et de l'éphémère, de l'âme qui s'envole renforçant le thème illustrant le départ de sa jumelle.

La soirée était bien avancée. Beaucoup de choses s'étaient dites. Le chemin de retour et de la raison m'attendait. J'étais pris entre le Oui et le Non mais n'avait-elle pas l'âge de ma fille. Elle serait amie si elle le voulait, elle était une survivante.

15/05/2015

Il était son ami, mais quel ami.

attachement impossible, couveuse, amiLe texte de l'hommage à ma fille l'avait touché et la première chose qu'il fit, fut de me remercier et de lui avoir fait confiance en envoyant le texte.

À la messe des funérailles, deux de ses frères et sa sœur, la plus jeune, étaient présents pour le soutenir et l'entourer. La démarche me semblait curieuse, surtout le fait qu'ils avaient déposés dans des plateaux à l'offrande deux enveloppes de même format et de même couleur.

Les mois derniers, il avait été l'ami de ma fille et le rencontrer me semblait souhaitable pour soigner les épreuves que nous devions traverser. Il semblait fragile, effondré par la mort de notre fille. Chaque jour, il s'était présenté au funérarium pour l'accompagner avant de la conduire avec nous à sa dernière demeure.

Quelque chose le poussait à chercher le contact avec nous.

Fallait-il recevoir ? Fallait-il entendre ?

L'initiative venait de mon épouse et j'acceptais volontiers qu'il vienne, dans mon esprit non pour des moments remplis de ma banalité mais de profondeur.

Leur relation suivait un deuil précédent, non fait, après une relation difficile qui l'avait séparé de la mère de ses enfants. Cette relation ancienne avait perturbé celle qui semblait démarrer avec ma fille.

Il devait quitter un deuil qui avait fait long feu, du moins à mon avis et sa manière de se réfugier dans son cocon au moindre problème, n'avait guère été la relation dynamisante et sure dont elle aurait eu besoin.Il était temps pour lui d'affronter ses démons intérieurs, l'espace sombre qui lui faisait peur et à la fois l'empêchait de vivre joyeusement.

L'entretien avait été franc, profond. Les mots de mon texte l'avaient touché dans son point sensible et me poussait a penser qu'il avait lui aussi été victime d'une rupture attachement. Comme ma fille mais lui, dans une naissance prématurée, qui l'avait éloigné de sa mère pendant deux mois.

J'étais descendu au plus profond du tourment qu'il avait porté toute sa vie. Il s'était réfugié psychologiquement dans sa caverne intérieure pour ruminer dans le noir sur le lien que sa mère et lui n'avaient pas pu construire vu les circonstances.

il était impressionné par mes paroles et me disait "Mais comment savez-vous cela de moi " Au fond il se parlait à lui-même et je n'étais que le catalyseur, le miroir de sa découverte.

Le support de sa fratrie mettait en évidence l'attention de tous pour ce bébé qui n'avait rejoint qu'après deux mois de vie en couveuse sa mère biologique qui l'avait reçu comme un objet à traiter mécaniquement.

Ma fille et lui avaient vécu un couple fusionnel, âmes esseulées, recherchant une mère sensation, perdue dans les événements difficiles de leurs débuts de vie.

Au lieu de prendre son problème à bras-le-corps, mission impossible sans soutien et soins adéquats, il s'était enlisé dans un marais psychologique d'absence d'attachement.

Mon chemin m'avait fait découvrir la rupture d'attachement dans un monde antérieur ce qui m'ouvrait, me rendait sensible aux événements qu'il avait traversé.

Mon épouse s'agitait, souhaitait retomber dans la banalité de la conversation mais je m'y refusais. Il semblait prêt à changer de vie, cherchait des repères, des informations.

J'étais en transe, je respirais très profondément. Mon ventre vibrait à cause de lui, à cause de moi. Je n'en savais rien. Étais-je un éléphant dans un magasin de porcelaine !

Est-ce que je parlais pour moi ou pour lui ? Je n'en prenais pas conscience. J'étais à la fois dans la parole bien loin du monde des sensations et dans la sensation. Il notait l'information prenait des points de repère, semblait décidé à avancer.

Étais-je un substitut de père maternant qu'il avait perdu, il y a cinq ans sans doute. ? J'étais fort impliqué, face à lui, face à moi.

Le mystère était complet. J'avais osé entrer dans la vérité et la parole. Je l'avais marqué d'un coup de griffe blessante ou d'un coup de pied au derrière. Qu'il passe ou qu'il craque. Sa force viendrait, de symboliquement non pas se couper du monde mais d'ouvrir le passage du sang, le robinet de la vie dont la peur tenait l'ouverture et qui ne l'irriguait pas d'une vie vibrante et joyeuse.

Pari risqué ? Audace ? Folie ?

A la grade de Dieu, et de son thérapeute intérieur.

Là, il trouverait aussi de l'aide.