07/11/2013

Les vacances dans la fratrie.

DSCF2988.JPGLa voix de ma jeune soeur était remplie de joie, de satisfaction. Depuis longtemps, je ne l'avais pas entendue dans ce registre. Son compagnon avait entrepris de finaliser son divorce, de faire les démarches administratives et, pour couronner le tout, il préparait un mariage exotique pendant une croisière qu'il rêvait de faire dans le Pacifique avec elle.

Pendant plus de quinze ans je l'avais entendue se plaindre, lui faire des piques dans les réunions de famille à propos de sa résistance à ne pas passer devant le bourgmestre.

L'annonce de son divorce avait secoué la famille, j'entends encore son mari me dire à la communion solennelle de leur aînée. "Je pars la semaine prochaine, je quitte ta sœur. Nous nous séparons, ma valise est faite."

Ma soeur et moi avons une histoire particulière créée par douze ans de différence. Je l'avais portée souvent, soignée et cajolée. Elle m'avait appelé son petit mari et, à douze ans, pour moi, c'était une phase amusante, touchante. Je tenais à ma petite soeur comme à la prunelle de mes yeux. J'avais aussi été victime de ses caprices et à l'époque de la mort du père quand elle avait huit ans, nous étions tenus pour l'endormir de lui tenir la main pour tenter après, avec des ruses de Sioux, d'essayer de reprendre notre activité, ce qui était souvent une histoire en accordéon avec des retours à la case départ.

Au cours des années quand elle n'allait pas bien, mû par un second sens je passais lui dire bonjour, suite à un lien mystérieux qui nous reliait. Son mari et son compagnon le reconnaissaient. Oui, vraiment il y avait un curieux lien entre nous.

J'étais confronté à son divorce et n'en avait rien perçu. Puis un autre homme, de quinze ans son aîné, était entré dans sa vie. La question m'avait traversé l'esprit « Cherchait-elle à présent un père, celui qu'elle avait perdu si jeune ? Son ex-mari n'avait plus donné signe de vie dans le clan, n'avait pas répondu à notre ouverture de continuer une relation pour les enfants. Le courrier amical que je lui avais envoyé était resté sans réponse.

Il était même présent à son déménagement pour sa nouvelle vie, une année plus tard. Où était sa dignité ? Accepter cette position inacceptable. Pour moi bafoué il avait à couper les ponts avec elle et voguer vers d'autres cieux au lieu d'être le pauvre petit qui demande des attentions.

Au fur et à mesure du temps, je percevais qu'au fond, son premier homme n'avait pas de structure et aucune rigueur pour l'éducation de ses filles. Quelque chose ne tournait pas rond dans son comportement. Entouré de quatre sœurs, qu'avait-il eu comme éducation, comme vie familiale ? Les différences de classes sociales n'avaient rien arrangé. Ma soeur n'avait guère le lustre qui sied à une telle famille, elle était à peine acceptée.

En le quittant, elle cherchait sans doute une sécurité plus grande avec son nouveau compagnon. Celui-ci s'était glissé dans la vie familiale avec une facilité qui m'avait étonné. Tous l'avaient accepté pour sa cohérence, sa rigueur et sa lucidité. Mes nièces avaient gagné au change, pour plus de structures. Ils les avaient considérés comme ses filles, les avaient adoptées mais elles étaient déchirées par le devoir de fidélité et de compassion vis-à-vis de leur géniteur.

Après la séparation, le père biologique n'avait pas assuré sa place en prenant en charge financièrement, sa part, de l'éducation de ses filles. Il s'était mis à dépenser sans mesure, sans discernement et sans compter. Ma soeur avait tout assumé et, heureusement, le divorce avait d'arrêté l'hémorragie de son côté. Il apparaissait dans leur vie régulièrement, confirmant, par son absence de rigueur, par ses dépenses inconsidérées et ses appels à l'aide morale et financière, perturbant ses filles dans le nouveau couple où elles avaient trouvé une grande stabilité.

Le temps s'était écoulé, l'aînée avait fondé une famille, une fille était née. La plus jeune venait de trouver un travail et le mois dernier ma soeur se mariait civilement avec son compagnon de route de plus de quinze ans.

Tout semblait rose en ce début de vacances, les nouvelles étaient joyeuses. Le mariage exotique annoncé se concrétisait par leurs photos sur la plage, derrière des colliers de fleurs précédant la grande fête au pays que par nos vacances, nous avions manquée. Mais tout basculait pourtant. La maladie de son compagnon continuait ses ravages et la chimiothérapie faisait son oeuvre péniblement.

Puis fin août le père des filles, devenu presque un SDF, mourut ravivant les douleurs passées, les non-dits, l'histoire pénible des jours passés.

A la fête, succédait l'enterrement du père déchu. Publiquement sa soeur cadette annonça à l'étonnement de tous un secret de famille le concernant. Elle se promettait d'en informer ma sœur et ses filles. J'en étais choqué.

Bombe à retardement qui éclate comme pour annuler l'apaisement qui semblait s'installer dans la branche familiale.

Ouverture de la boite de Pandore, peu susceptible d'apaiser les filles déjà blessées dans leur relation au père et remplies de culpabilité de n'avoir pas pu aider et participer à son sauvetage.

Elles pouvaient apprendre ce qui leur avait été caché.

N'y avait-il pas du respect à avoir pour ses filles, déjà privées de l'image d'un père aimant et responsable. Ne fallait-il pas laisser passer le temps du deuil, pour apporter plus tard peut-être explications et informations.

Il y avait pour moi, un règlement de compte, un passif qui ne les concernait plus. Sans doute leur avait-il transmis la vie, mais elles n'avaient pas à porter les valises générationnelles, que la cadette voulait leur transmettre du coté paternel, à peine les funérailles vécues.

 (1) Autour de la parole

 

 

26/10/2013

Joystick et stabilité.

mobilité,autonomie,handicapéLongtemps attendue, la voiturette électrique était enfin livrée. Mon frère avait, avec prudence, commencé à l'utiliser et tenter d'abord de descendre seul au jardin de la Résidence Service pour y passer l'après-midi avec d'autres résidents. Après deux jours d'entraînement à la logique de la machine, il avait accepté de sortir en rue avec moi pour aller au Bricocenter. Ma présence le sécurisait. Ce simple déplacement prenait, vu son handicap, l'allure d'une expédition …et s'en était une. L'aventure n'est pas nécessairement au bout du monde, elle peut être un pas devant, un simple pas et tout change.

Dans sa voiturette, il devait parcourir un monde parallèle, presque comme dans un film de science-fiction. Rien n'était adapté à son état et à son véhicule, tout était conçu pour des personnes jeunes, saines et mobiles comme devait l'être celui qui avait conçu le bâtiment où il habitait. L'architecte, imbu de lui-même avait appliqué ses choix, ses limites. Ce n'était pas un homme universel mais un homme étriqué n'imaginant que sa perception des choses. La porte du sas devant l'entrée de l'ascenseur n'était même pas dans l'axe de celui-ci. Elle était suffisamment large pour une personne valide. Dans son monde les handicapés n'existaient pas. Eh que dire du hall d'entrée de son deux-pièces ?

L'aménagement de son appartement lui imposait, pour sortir, de négocier la trajectoire de son engin, à deux, à trois centimètres sinon, il restait calé dans l'entre-deux portes en attendant qu'un voisin bienveillant, alerté, vienne à son secours. Tout gain de mobilité lui donnait quelques avantages, qu'il perdait souvent par de nouveaux problèmes entraînés par son état.

À présent, il ne pouvait, grâce à sa nouvelle autonomie, passer le sas d'entrée qui ne s'ouvrait qu'aux valides capables de fermer d'une main la porte derrière eux pour ouvrir celle de la rue. Cela évitait les courants d'air sans doute, permettait l'accès aux sonnettes des appartements mais empêcher à un résident handicapé une sortie aisée et rapide. Au fond, tout devenait pour lui un nouveau problème.

La sortie latérale, carrossable et aisée pour son petit véhicule était seulement utilisable avec un accompagnateur chargé de maintenir la porte ouverte. Son habileté récemment acquise lui permettait de passer ne laissant à gauche et à droite que trois centimètres. Le véhicule était adapté sans doute mais il lui fallait être comme un chauffeur de rallye pour centrer le véhicule dans la baie disponible.

L'allée latérale, carrossable, penchait légèrement, ce qui modifiait son équilibre déjà malmené et ses réflexes. Il devait se recentrer, retrouver son axe, apaiser sa crainte fondamentale de basculer dans un vol plané qui l'aurait conduit aux urgences. L'art était d'estimer la stabilité de son engin sans basculer, d'être un peu comme ces petites potiches qui oscillent d'avant en arrière tout en revenant toujours à l'équilibre. Être un Bibendum, au centre de gravité bas assuré d'un accrochage à sa chaise et au sol, était son nouveau challenge et pas des moindres.

Avoir une confiance inébranlable dans sa gravité était nécessaire et suffisant .

Caractéristique des trottoirs de cette rue, des gouttières, une fois sur deux rejetaient l'eau dans des rigoles aménagées dans la surface du trottoir, apportant des dénivellations correspondant au diamètre des roues de stabilité avant et arrière de l'engin. Choc vers l'avant, choc vers l'arrière assuré si la vitesse était trop grande, obstacle minuscule à dépasser mais à l'effet balançant important et déstabilisant. Impossible de passer à la vitesse d'un bon marcheur sur ce trottoir ressemblant plus à une plus course d'obstacles qu'un billard. Les rigoles en demi-lune nombreuses et utiles, à l'évacuation des eaux, étaient des obstacles à franchir avec méthode. Revenir à la vitesse d'approche, s'engager lentement, assumer un basculement léger vers l'arrière pour annuler celui qui s'annonçait, éviter la résonance puis repartir en traction lente pour en sortir.

L'univers avait changé, tout terrain devait être analysé dans ses caractéristiques de pente, d'inégalités, observés à distance pour en trouver le chemin le plus adéquat. Parfois je devais aller en reconnaissance pour estimer les seuils impossibles et les impasses.

C'était un stress important : s'adapter au terrain, choisir le bon trajet, la bonne vitesse, le bon angle d'approche de l'obstacle.

Traverser la rue était l'obstacle numéro un pour aller acheter une pile ou simplement prendre un verre, le premier en autonomie depuis des années. Nécessité de trouver un endroit adapté non pas aux landaus bénéficiant de grandes roues mais à ceux encore rares de véhicules conçus pour les handicapés et des espaces plans intérieurs.

Mais n'avait-il pas aussi droit à une mobilité extérieure, bénéfice de cet investissement important ?

À proximité du parking, au passage pour piétons le terrain était plan, sans rigole, miraculeusement idéal. C'était là son passage obligé.

Dans les rayons du Brico, plus d'obstacle plancher mais rien n'était acquis. La difficulté devenait transversale. Plus d'un obstacle se profilait par des largeurs réduites, caisses en attente sur le sol, maquette encombrante, colis appuyé sommairement sur le rayon. En négociant un virage à gauche il emporta une caisse étroite et haute qui s'étala avec fracas sur le sol. C'était un parasol dans son étui que je redressais immédiatement. Avec attention, je le guidais dans la course d'évitement aux obstacles, reculant, tournant dans un sens ou l'autre. Petite escapade

Petite escapade dans une autre dimension, dans un monde au degré de liberté limitée.

Il rentra épuisé par cette nouvelle liberté retrouvée après tant de mois de mobilité poussée.(1) Oui, il était motorisé, plus autonome quoique.. ? Une grande insécurité face aux obstacles qui ne manqueraient pas d'apparaître l'habitait et cet apprentissage prendrait beaucoup de temps mais n'était guère garantit.

(1) (Le colis voyageur.)