14/01/2010

Regards manqués

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La réunion familiale annuelle organisée par ma plus jeune sœur se terminait. Les jeunes parents avaient rassemblé leur progéniture et repris le chemin du retour. Le calme était retombé sur les anciens et nous profitions de ces derniers moments qui nous étaient accordés avant, à notre tour de rejoindre nos pénates. Autour de la table, en face de moi, se trouvaient mes deux sœurs. Ce moment unique ne s’était plus présenté depuis des années car je ne sais trop pourquoi, j’étais toujours un des premiers à quitter la fête. Le moment était vraiment particulier et nous devisions tranquillement sur nos origines, notre enfance, nos parents.

C’est à ce moment que ma sœur aînée, accueillie par cette ambiance familiale, nous fit une confidence étonnante par rapport à sa fille qui venait le mois dernier d’être hospitalisée, pour son comportement bizarre, irrationnel et surtout violent.
« Quand j’ai regardé ma fille après sa naissance, j’ai eu peur de son regard. Cette sensation m’est revenue, il y a deux trois jours, je ne sais pourquoi. J’ai retrouvé sans doute le regard qu’elle avait quand elle est venue le mois dernier m’apostropher violement. Ma fille ne va pas bien, c’est sur. C’était déjà ce que j’ai trouvé dans son regard quand elle venait de naître. »
Un moment de silence, se fit entre nous. Cette confidence nous transportait dans l’intemporel, dans la première rencontre entre elle et le regard de sa deuxième fille, à la maternité peut-être. La confidence était tellement forte qu’il était bien difficile d’y faire face, de donner le mot juste pour ne pas briser cette ouverture, cette confidence dite trente ans après. Ce moment d’ouverture dans la fratrie venait de suspendre le temps, de le remonter pour le faire renaître. 

Cette confidence, cette ouverture vers la fratrie laissait présager un moment de basculement, un moment d’introspection reliant un chaîne d’événements terrifiants. La relation entre mère et enfant que l’on dit ouverte sur l’indicible, sur les profondeurs d’un espace de rencontre magique, était chez elle, la source d’une peur, d’une angoisse existentielle, profonde. Qui portait quoi ?


« Avais-tu parlé de ce regard à quelqu’un ? »
« Non, je n’en n’avais parlé à personne. Je l’avais gardé pour moi puis oublié et c’est le regard de ma fille, lors de son comportement agressif qui a remis à jour ce fait oublié.»
 Profondeur d’un regard. Regard perçu comme déviant, effrayant. Étincelle de malheur ou angoisse réactivée d’une histoire familiale. Qui regardait qui ? De qui était ce regard qui l’avait terrifiée ? Celui de sa fille, le sien en reflet, celui de notre mère. « Il faut trois générations, dit Françoise Dolto pour faire un psychotique. ». Le compte y était, sa fille était la troisième génération, porteuse d’un regard mal dirigé. La ligne matrilinéaire souffrait pour la troisième fois consécutive. Le fait venait de s’exprimer dans l’espace familial autour de la table de fête, au moment du pousse-café. 
Notre mère n’était-elle pas elle aussi deuxième de sa fratrie ? Un sort particulier frappait-il les « deuxième » ? Cette confidence de la sœur aînée, fondement de la vie de la nièce hospitalisée ne pouvait être oubliée, classée dans un tiroir, enfouie dans le sable de l’oubli. Elle portait un sens qu’il fallait décoder, qu’il fallait mettre à nu dans l’espoir d’apporter magiquement peut-être un soulagement à l’hospitalisation de celle-ci. Ses violents propos récents et la violence physique qui l’accompagnait m’étaient apparus comme un appel à la reconnaissance à être regardée comme un être vivant porteur d’un avenir et non comme un être nié, comme l’avait été ce qui m’était évident, ma sœur aînée à sa naissance qui n’avait pas été regardée, accueillie en ces jours fondateurs par une mère alors déprimée.
 N’avais-je pas moi aussi lors d’une constellation familiale découvert la valeur profonde du regard maternel, a contrario par son absence et par la colère qui émergeait en moi quand « On » ne me regardait pas.


Une photo ancienne, récemment scannée mettait en évidence lors du baptême de ma soeur, une semaine après sa naissance, l’absence de la mère génitrice parmi la famille rassemblée. Ne devait-elle pas se trouver à coté de son mari, avec sa fille, elles, les héroïnes de ce jour de fête. Plus aucun témoins en âge de raconter, l’histoire et les états de santé, n’étaient vivants. Comme si elle ne voulait pas être regardée par l’œil de l’appareil photographique. Le voile de l’oubli avait refermé la crypte, une confidence venait troubler soixante ans plus tard, la fête familiale.

24/10/2009

Le colis voyageur

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Debout près de la fenêtre, pour diminuer la douleur dans sa hanche gauche, mon frère me dit « Conduit moi dehors, pour prendre un peu l’air » .Le temps s’y prêtait. Un soleil d’automne encore vif, rendait la température acceptable pour la promenade en voiturette. Avec sa cape sur le dos, il me semblait motivé et de bonne humeur. Sa convalescence trop lente, venait-t-elle de prendre un nouvel essor ? Je l’espérais car son moral n’était pas bien haut, accablé qu’il était par sa perte de mobilité. Etait-ce l’effet de son dîner avec une patiente, externe qu’il appréciait beaucoup?


La rencontre.

En quittant le sas du hall d’entrée vers la cour, il me demanda de passer par la droite de la camionnette médicalisée qui terminait le chargement d’un patient en voiturette. L’avait-il guetté par la fenêtre sans rien dire ? Etait-ce un hasard La personne que le taxi spécial reconduisait chez elle, était justement celle avec qui, deux heures plus tôt, il avait partagé le repas. Après quelques mots, échangé à haute voix vu la distance, il dit. « C’est mon frère, qui m’accompagne ». La réponse vive suivit immédiatement. « On le voit bien que c’est ton frère. » Les derniers mots prononcés, je le poussai vers la cour pour la promenade. On se ressemblait, était la sentence, lancée par cette personne qui avait observé les mouvements de va et vient autour d’elle, le temps du court échange. Son état d’hémiplégique provenait non d’une thrombose mais d’un accident. Elle avait gardé son caractère enjoué et dynamique. Son coup d’œil devait être sans fard, neutre. Il me fallait faire avec cette nouvelle donne. Il me ressemble, nous nous ressemblons physiquement.


Comparaisons.

De notre histoire commune, je ne garde que les différences, sa familiarité avec tout son charisme d’entraîneur, de joyeux drille, son aura, son esprit d’entreprise. N’est-il pas parti en Amérique, quelques années ? Puis ses traits me semblaient plus lourds, plus large surtout son nez.
Je le comparais à ma taille plus petite, mon nez fin, mon intériorité, ma réserve. Ma vie ressemblait à un long fleuve tranquille. J’étais son frère peut-être mais tout nous différenciait. A la différence des caractères, s’ajoutait la différence de forme physique qui semblait s’atténuer.
Son accident vasculaire m’avait touché au plus profond. De voir ce grand frère cassé dans son intégrité physique, dans sa mobilité, était pesant, inquiétant. Le chêne s’était cassé en deux, laissant sa partie gauche de plus en plus figée. En quelques dizaines de minutes, il était retourné comme une crêpe, il avait perdu, sa lucidité et son autonomie.

Le petit temps de rencontre avec la patiente l’avait dynamisé et c’est joyeusement que je le poussais pour aller à sa demande saluer un autre patient extérieur qui arrivait 
Quand je vois la paire dynamique que font les deux fils de ma plus jeune, je ne peux m’empêcher de m’imaginer comme eux en train de partager découverte et jeux avec lui. Je m’imagine essayant de le suivre dans son ouverture au monde par son expérience, sa plus grande maîtrise, acquise par les mois qui nous séparent. Il était le chef du team, le leader et s’était profilé définitivement battant, entrepreneur.


Le poids du passé.

Son dynamisme ne m’avait pas été transmis. J’étais resté en arrière, plus solitaire portant un poids me collant à la peau. Un poids qu’un jour, en pleine classe, ce mécréant de professeur m’avait lancé à la figure

«  Et vous avec votre air de chien battu ! »
Quelque chose de fondamental nous différenciait derrière la façade, et cela ne datait pas de cette phrase. Une valise, un poids passé m’encombrait. Renversement de situation, le poids, c’est lui, je le poussais. Une nouvelle vitalité m’avait touchée. Par une recherche ininterrompue, des années durant, un répit, une ouverture m’était donnée. Je reprenais un flambeau, comme porté par une histoire commune qui me semblait-il ne nous appartenait pas.