15/11/2013

Installation d'une nouvelle cuisine.

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Depuis des années, elle préférait inviter, s'habiller et aller au restaurant avec des copines plutôt que de s'approprier le projet d'une nouvelle cuisine, réservant celui-ci, à mes ressources, à mon bon vouloir.

Comme toujours, j'avais refusé de la suivre car l'essentiel était présent et vu son peu d'intérêt pour cuisiner, reporté la décision jusqu'à ce début d'année où aidée par un héritage, elle pouvait mettre sa quote-part à la transformation. Ses revenus mensuels étant, par principe, réservés principalement à ses désirs et parfois à ses besoins.

La négociation du projet était difficile. Plus d'une fois, elle était revenue sur ses choix en fonction d'un nouvel hebdomadaire qu'elle avait acheté ou d'un gadget qu'elle avait vu chez l'une ou l'autre. Tout était bon comme proposition et dès qu'elle s'accrochait à une idée, c'était bien difficile de lui faire changer d'avis. Elle s'identifiait à sa proposition sans tenir compte des diverses contraintes physiques.

Elle avait toujours été ainsi. Ma présence quotidienne en tant que pensionné faisait que j'étais souvent confronté à sa manière d'être dans le cadre restreint de mes diverses activités. Sa manière de vivre m'était de plus en plus pénible et, plus d'une fois, les étincelles volaient, dans une atmosphère électrique.

Le projet d'installation du futur meuble, s'amorça à notre retour de vacances. À peine réinstallé après six semaines d'absence, nous étions face à un sérieux programme : se réorganiser en profondeur dans ce nouvel espace. Comme si un éloignement de nos habitudes et une séparation avait été programmée par le hasard pour nous aider à reprendre racines sur un nouveau terrain. Trente ans d'habitudes devaient être confrontés à trente ans de surf sur nos besoins bien différents. De nombreux attachements étaient à briser pour explorer de nouveaux espaces. Prendre le risque de voir où étaient nos blocages, nos affrontements, les non-dits. Plusieurs fois une phrase avait traversé mon esprit à propos du symbole de la cuisine dans les rêves.

C'était « le lieu des transformations intérieures! ».

Étonnement, au moment où j'écris cette phrase, défile sous mes yeux, sur l'écran de mon PC un commentaire.  « Vous avez été prisonnier d'un petit étang ! ». Proposition à élargir, notre mode de fonctionnement. N'était-ce pas une invitation à enfin aller voir plus loin qu'elle était sa motivation pour cette cuisine, quel était son engagement personnel.

Pour le déménagement préparatoire et pour vider les anciennes armoires, afin de libérer le chantier, elle n'avait rempli aucune caisse, me déléguant la besogne de remplir celles qu'elle était allée chercher au petit marché aux légumes deux rues plus loin.

Distance étrange du projet qui commence aussi par ce travail de préparation. Distance qui me pesait et qui marquait son peu de motivation sinon esthétique et sociale pour le projet.

Le meuble terminé par le menuisier devait être rempli. Le rangement et sa difficulté nous attendaient. Vu les nombreux tiroirs, il fallait s'organiser autrement, recentrer chaque groupe d'objets dans un autre endroit.

Du fond des armoires et des recoins inutiles sortaient des objets entreposés, qu'elle n'employait jamais mais qui avait une histoire familiale. Des détails répétitifs montraient un curieux attachement, comme sa volonté de garder des pots de confiture vides, qu'elle avait acheté remplis à son cousin et que je ne pouvais faire disparaître. Il fallait les garder. Non pas qu'elle soit adepte de la fabrication d'une confiture maison, car elle n'en ferait pas cette année tout comme les vingt années précédentes, mais parce qu' ils représentaient une valeur bien mystérieuse à mes yeux. Il y avait comme un fil qui la reliait à tout et qu'elle voulait absolument maintenir, ce qui rendait difficile de tout ranger dans un volume malgré tout plus petit qu'avant. Il fallait garder tout ce qui venait de la maison de campagne de ses parents, les vieilles poêles utilisées par sa mère, qu'elle n'était même pas capable, vu leurs poids, de manipuler avec aise.

Elle rangeait les objets et la vaisselle sur les planches, sans tri sans association par famille. La vaisselle était dans plusieurs armoires avec des pots divers, des pots pour ses fleurs ainsi qu'un méli-mélo d'objets inutilisés depuis des lustres mais qu'elle devait avoir sous les yeux.

Subrepticement j'avais déposé dans la cave les objets en triples exemplaires car elle ne semblait pas touchée par la multiplicité. C'était à la vue de ceux en partance qu'elle réagissait. "Non il faut les garder ! " Subtilisé plus tard, le soir, elle ne s'apercevait pas qu'ils n'étaient plus là car ils n'étaient pas utiles et vu le changement, elle ne savait plus où ils étaient. Le bouleversement des emplacements d'objets était majeur. Je m'y perdais autant qu'elle mais avec méthode, j'éliminais ce qui aurait dû l'être depuis longtemps et regroupais, lentement, le plus possible par famille.

Nous étions à l'âge du détachement : autant s'y exercer car un jour, notre espace de vie se réduirait à peu de choses alors autant débuter maintenant en gardant le nécessaire et l'utile.

Il me fallait essentiellement distinguer ses pièces fétiches et éliminer les autres par petites touches pour quelle m' y voie que du feu, pour que le nécessaire soit rangé logiquement et nous évite des recherches multiples et des tas d'ouverture successives d'armoires pour arriver à faire une préparation. Apprendre à faire la part des choses, à considérer l'utilité de l'objet, sa fréquence d'utilisation et décider de nous en séparer si nécessaire.

Constituer une bibliothèque de livres de cuisine, en plus du découpage compulsif de recettes dans des magazines me semblait superflu.À quoi servaient ces cinquante cm de livres comportant des milliers de recettes alors qu'elle ne prenait aucune initiative nouvelle pour augmenter la variété du quotidien ? Tout était virtuel sauf l'accumulation. 

La transformation essentielle qu'elle devait faire était le regard critique, évaluatif  sur l'utilité de l'objet. Allait-elle apprendre à se regarder vivre, à voir le schéma répétitif et d'évitement qui la maintenait sous pression ? Le chantier de réinstallation de la cuisine conduirait peut-être, j'en avais l'espoir à un changement et je la poussais dans ses retranchements.

Curieusement, avant-hier matin, elle s'était rendue compte qu'elle fréquentait régulièrement  l'école des enfants de notre aînée et avait constaté qu'elle ne connaissait pas l'école des enfants de la plus jeune. Cette auto-observation était-elle le signe d'un changement ? Allait-t-elle enfin comparé dans le temps sa manière de fonctionner, d'aller à gauche à droite et sans jugement de dévalorisation, remettre le fléau de la balance, en équilibre car c'était dans la lumière dans l'observation extérieure qu'elle pourrait voir et faire alors un choix adulte ?

 

Cuisine extérieure qui change le lieu, symbole et prémices de changements intérieurs ?

 

(1) Médication et Infiltrations.

07/11/2013

Les vacances dans la fratrie.

DSCF2988.JPGLa voix de ma jeune soeur était remplie de joie, de satisfaction. Depuis longtemps, je ne l'avais pas entendue dans ce registre. Son compagnon avait entrepris de finaliser son divorce, de faire les démarches administratives et, pour couronner le tout, il préparait un mariage exotique pendant une croisière qu'il rêvait de faire dans le Pacifique avec elle.

Pendant plus de quinze ans je l'avais entendue se plaindre, lui faire des piques dans les réunions de famille à propos de sa résistance à ne pas passer devant le bourgmestre.

L'annonce de son divorce avait secoué la famille, j'entends encore son mari me dire à la communion solennelle de leur aînée. "Je pars la semaine prochaine, je quitte ta sœur. Nous nous séparons, ma valise est faite."

Ma soeur et moi avons une histoire particulière créée par douze ans de différence. Je l'avais portée souvent, soignée et cajolée. Elle m'avait appelé son petit mari et, à douze ans, pour moi, c'était une phase amusante, touchante. Je tenais à ma petite soeur comme à la prunelle de mes yeux. J'avais aussi été victime de ses caprices et à l'époque de la mort du père quand elle avait huit ans, nous étions tenus pour l'endormir de lui tenir la main pour tenter après, avec des ruses de Sioux, d'essayer de reprendre notre activité, ce qui était souvent une histoire en accordéon avec des retours à la case départ.

Au cours des années quand elle n'allait pas bien, mû par un second sens je passais lui dire bonjour, suite à un lien mystérieux qui nous reliait. Son mari et son compagnon le reconnaissaient. Oui, vraiment il y avait un curieux lien entre nous.

J'étais confronté à son divorce et n'en avait rien perçu. Puis un autre homme, de quinze ans son aîné, était entré dans sa vie. La question m'avait traversé l'esprit « Cherchait-elle à présent un père, celui qu'elle avait perdu si jeune ? Son ex-mari n'avait plus donné signe de vie dans le clan, n'avait pas répondu à notre ouverture de continuer une relation pour les enfants. Le courrier amical que je lui avais envoyé était resté sans réponse.

Il était même présent à son déménagement pour sa nouvelle vie, une année plus tard. Où était sa dignité ? Accepter cette position inacceptable. Pour moi bafoué il avait à couper les ponts avec elle et voguer vers d'autres cieux au lieu d'être le pauvre petit qui demande des attentions.

Au fur et à mesure du temps, je percevais qu'au fond, son premier homme n'avait pas de structure et aucune rigueur pour l'éducation de ses filles. Quelque chose ne tournait pas rond dans son comportement. Entouré de quatre sœurs, qu'avait-il eu comme éducation, comme vie familiale ? Les différences de classes sociales n'avaient rien arrangé. Ma soeur n'avait guère le lustre qui sied à une telle famille, elle était à peine acceptée.

En le quittant, elle cherchait sans doute une sécurité plus grande avec son nouveau compagnon. Celui-ci s'était glissé dans la vie familiale avec une facilité qui m'avait étonné. Tous l'avaient accepté pour sa cohérence, sa rigueur et sa lucidité. Mes nièces avaient gagné au change, pour plus de structures. Ils les avaient considérés comme ses filles, les avaient adoptées mais elles étaient déchirées par le devoir de fidélité et de compassion vis-à-vis de leur géniteur.

Après la séparation, le père biologique n'avait pas assuré sa place en prenant en charge financièrement, sa part, de l'éducation de ses filles. Il s'était mis à dépenser sans mesure, sans discernement et sans compter. Ma soeur avait tout assumé et, heureusement, le divorce avait d'arrêté l'hémorragie de son côté. Il apparaissait dans leur vie régulièrement, confirmant, par son absence de rigueur, par ses dépenses inconsidérées et ses appels à l'aide morale et financière, perturbant ses filles dans le nouveau couple où elles avaient trouvé une grande stabilité.

Le temps s'était écoulé, l'aînée avait fondé une famille, une fille était née. La plus jeune venait de trouver un travail et le mois dernier ma soeur se mariait civilement avec son compagnon de route de plus de quinze ans.

Tout semblait rose en ce début de vacances, les nouvelles étaient joyeuses. Le mariage exotique annoncé se concrétisait par leurs photos sur la plage, derrière des colliers de fleurs précédant la grande fête au pays que par nos vacances, nous avions manquée. Mais tout basculait pourtant. La maladie de son compagnon continuait ses ravages et la chimiothérapie faisait son oeuvre péniblement.

Puis fin août le père des filles, devenu presque un SDF, mourut ravivant les douleurs passées, les non-dits, l'histoire pénible des jours passés.

A la fête, succédait l'enterrement du père déchu. Publiquement sa soeur cadette annonça à l'étonnement de tous un secret de famille le concernant. Elle se promettait d'en informer ma sœur et ses filles. J'en étais choqué.

Bombe à retardement qui éclate comme pour annuler l'apaisement qui semblait s'installer dans la branche familiale.

Ouverture de la boite de Pandore, peu susceptible d'apaiser les filles déjà blessées dans leur relation au père et remplies de culpabilité de n'avoir pas pu aider et participer à son sauvetage.

Elles pouvaient apprendre ce qui leur avait été caché.

N'y avait-il pas du respect à avoir pour ses filles, déjà privées de l'image d'un père aimant et responsable. Ne fallait-il pas laisser passer le temps du deuil, pour apporter plus tard peut-être explications et informations.

Il y avait pour moi, un règlement de compte, un passif qui ne les concernait plus. Sans doute leur avait-il transmis la vie, mais elles n'avaient pas à porter les valises générationnelles, que la cadette voulait leur transmettre du coté paternel, à peine les funérailles vécues.

 (1) Autour de la parole