18/09/2013

Une vie presque tranquille, sur l'adret.

vacances, patrimoine, nouveau cadre,peur ancestraleAprès avoir parqué leur voiture à côté de l'escalier d'accès au jardin,  je regardais l'espace qui m'était offert avec tant de confiance par cette famille. Sans doute y avait-il un lien remontant à la génération des grands-pères qui s'étaient liés d'amitié à la Grande Guerre. Mais cela ne suffisait pas, il fallait un certain détachement pour laisser à d'autres la gestion de son bien. J'avais une feuille de route reprenant le schéma électrique du bâtiment avec ses nombreux tableaux divisionnaires, son plan cadastral, un mode d'emploi pour la relation aux voisins et aux locataires, un historique devant servir de base aux visites « patrimoine » prévues la dernière semaine du séjour. Bref j'étais informé mais ce n'était pas suffisant pour me mettre à l' aise. Je n'avais aucun repère sinon celui de la cuisine et de leur chambre à coucher qui nous attendait. Les va-et-vient de leurs enfants que j'avais déposés avec leur mère à l'aéroport avaient disparu. Restaient dans la bâtisse ma femme et moi pour la grande aventure.

A table, le soir, le chat avait sauté sur mes genoux en ronronnant pour se faire cajoler. Il avait saisi le départ de ses maîtres et venait faire allégeance pour s'assurer de son quotidien.

Le chat m'adoubait,  me confirmait dans mon rôle, ma mission.

L'absence de rideaux aux fenêtres du salon m'indisposait, me donnait un frisson désagréable et la sensation qu'un rôdeur pourrait nous observer. A mon âge, la peur du noir resurgissait malgré mes années d'expérience. Le silence, les bruit des pas, surtout les miens, le rompait. Mais surtout régnait la crainte d'une présence impromptue et non autorisée.

Par deux fois, je m'étais fait interpeller par mon épouse et son exclamation « Ah ! C'est toi ! » évidence pourtant, cela ne pouvait être personne d'autre. En elle, la même crainte était présente. Elle stressait autant que moi et l'exprimait de cette manière.

Impossible de situer l'autre, dans ce paquebot aspirant les sons.

J' étais dénudé de mes habitudes, des sons que produisait notre maison j'étais dans un autre registre : le leur. Il fallait m'y faire, accepter le temps d'obscurité qui supprime les délais d'annonce.

Deux jours plus tard, après le déjeuner le bruit d'une tronçonneuse envahit la combe, m' atteignant à la table du déjeuner. Mes fantasmes se mirent en route. Un voisin profitait de leur absence pour se faire quelques réserves de bois pour l'hiver. Voisin sans doute ou maraudeur. Je n'étais pas prévenu par le propriétaire.

La machine turbinait allègrement ignorant les battements de mon coeur tandis que je s'approchait pour contrôler? J'avais pris l'habit de gardien, j'avais à intervenir, élever la voix faire valoir les droits de mon maître.

N'étais-je pas une sorte de régisseur ? En escaladant le talus, je voyais  une silhouette manipuler une tronçonneuse. Elle s'attaquait aux taillis longeant le mur de pierre. Sa veste fluo la classait dans une catégorie inoffensive mais inconnue. Avait-t-elle le droit d'être là ?

En prenant le sentier montant vers la route pour la rejoindre, j'aperçus, de l'autre côté de celle-ci ,un véhicule d'entretien de la régie des routes. Son rôle s'expliquait, le préposé contrôlait les enracinements et la pousse des arbres le long du mur de pierre, gardant l'espace nécessaire à la circulation des hommes de la régie. Pas besoin de l'interpeller, donc, mais je n'avais pas été prévenu de ce cas de figure, malgré la feuille de route qui me donnait jusqu'à la liste et les tableaux de bord de l'équipement du chauffage au bois. Les propriétaires ignoraient sans doute cet aspect technique et épisodique de l'histoire de leur domaine.

Je regagnais la cuisine, soulagé d'une intervention qui m'aurait pesé.

La veille de son départ, la propriétaire avait appelé l'électricien pour rétablir le courant suite à un court-circuit causé par les locataires des combles. À mon grand étonnement, les fusibles n'avaient pas l'allure des miens. Il ne suffisait pas de  relever le disjoncteur mais il fallait contrôler les fusibles à l'ancienne, petits cylindres de céramique, traversés par un fil, comme dans mon enfance au pays. Un voltmètre était nécessaire. Du coup, mon niveau de compétence était ramené à zéro. Il fallait un pro pour s'en sortir.

Deux incidents en trois jours, cela promettait.

Mon épouse me poursuivait par ses craintes d'avoir une visite impromptue et dès que je voulais aller à gauche ou à droite pour explorer les lieux, elle voulait me faire fermer la porte à clé, que je la prévienne de l'endroit où j'étais, du temps que cela allait prendre. Je connaissais ses inquiétudes habituelles, mais celles-ci s'étaient transformées en peur.

À quand la peur bleue ?(cf:  Autour d'un bouchon de liège.)

Pour dominer sa peur, elle s'était mise en tête d'assurer un lessivage complet de la literie, selon ses normes sur base qu'il fallait être sûre de la propreté. Celle qu'elle constatait n'était pas à sa mesure !  Chasser la poussière dans cent m² passe encore... mais dans huit cents m², c'est une autre affaire. Une autre technique est nécessaire, il faut faire l'impasse, apprendre à survoler, hiérarchiser les besoins. Accepter la nature qui reprend ses droits, cohabiter avec d'autres petits hôtes.

Elle trompait sa peur par quelques lessives apportant une odeur insupportable sur mes vêtements avec la nouvelle marque inconnue qu'elle avait achetée. Il fallait recommencer avec des détergents connus dignes de ce nom.

Puis elle partit en guerre, bombe à la main contre ce qu'elle appelait les nuisibles : moustiques, mouches, papillons de nuit et de jour, insectes terrestres et volants de toutes sortes. Dès qu'elle eu découvert des fourmis dans le panier à fruits, elle en fit tout un plat, s'inquiéta, acheta des pièges susceptibles de les éliminer radicalement mais se piégea  elle-même dans une contrainte inutile. Le plus simple était de les laisser faire. Une petite bête ne mangeant pas une grosse, comme disait Papa quand nous étions jeunes. Puis elle fit la traque à un fléau curieux qui ne touchait qu'elle. Jusqu'à hauteur des mollets, elle avait des piqûres nombreuses qui laissaient des pustules rouges qu'elle traitait ou grattait jusqu'au sang. Elle semblait appétissante pour ces bestioles qu'elle cherchait vainement à définir ; araignée de lits, moustiques, puces puisqu'il y avait un chat à demi sauvage, aoûtats bien mystérieux. À croire que, par son attention, par son combat, elle entraînait une riposte. De fait le bas de ses jambes était enflammé. La pharmacienne lui conseilla un produit adéquat puis au fil du temps la bataille se termina lentement. N'était-ce pas les soins d'épilation qui rendait sa peauplus fragile à ce niveau ?

Elle sortait peu, vu la chaleur et restait souvent au frais dans ce bâtiment climatisé naturellement par ses murs de plus de 70 cm d'épaisseur et ce courant d'air venant du sous-sol, par l'accès arrière sous le hall d'entrée. Vivre dans cet espace était un exercice nouveau. Quelquefois nous allions en ville pour ronger la monotonie et l'isolement. Elle n'osait  guère s'aventurer dans ces rues qui se rassemblaient et voulait,  chaque fois, que je l'accompagne. Curieuse réaction alors qu'à la maison elle sort quatre fois par jour pour ses multiples besoins, pour une fuite perdue devant ce qui l'habite. Je la trouvais non plus devant moi, dans l'activisme, mais derrière, cherchant curieusement la protection et la sécurité.

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De mon côté, je ramassais les feuilles, enlevais les mauvaises herbes, arrosais les rosiers, les orangers, ramenais du bois coupé et me retrouvais dans les grands espaces extérieurs de mon enfance. Au frais, comme un détective, je recherchais les mots à mettre sur les symboles présents dans les âtres et les cheminées.

16/08/2013

Le clos des Combes.

temps de vacances,dépaysement,hors des habitudesLa sensation de tourner en rond s'était immiscée lentement dans mon esprit, alors que toute ma confiance était placée dans la programmation du GPS, faite à l’aéroport par l’aînée,  pour assurer mon retour. Les informations sur l'écran n’étaient plus valables, il fallait que je reprenne la direction des opérations. L'environnement de cette banlieue m'était inconnu. Je n'avais plus de repères et j'ignorais la direction à prendre pour atteindre la combe où devait se dérouler notre séjour en tant que gardien. Aucune carte routière dans le vide-poche de la voiture et le GPS  sophistiqué ne répondait guère à mes instructions.

Sauvé ! J’étais sauvé : un point de repère observé la veille était en face de moi, mais je l'interprétais dans le sens contraire car la rivière me barrait la route. Il ne fallait pas que je la traverse, c’était clair. La situation empirait, il me faudrait appeler mon épouse pour qu’elle me récupère avec notre GPS comme elle en a l’habitude quand je fais des ballades sur les chemins de randonnées.

Je fis demi-tour dans cette vallée urbanisée pour finalement tomber sur un poteau indiquant une commune proche dont le nom m’était connu. J'avais retrouvé la bonne direction. Un quart d'heure plus tard, retrouvant mes marques, jétais  au château pour le dîner.

Il faisait chaud, très chaud ; les vacances s'annonçaient torrides. Sous les nombreux tilleuls encore en fleurs, une brise douce descendait du bois au-dessus du jardin, à flan de montagne, vers la ville, apportant un peu de fraîcheur ; leur parfum atteignait son maximum et m'enivrait. Les feuilles séchées volaient par petits tourbillons sur la cour d’entrée couverte de cailloux clairs, du gris au blanchâtre. 

Pour plus de fraîcheur, j'étais rentré à l'intérieur de l'habitation et essayais d'intégrer cette grande bâtisse qui serait notre logis pendant six semaines.

Autour de moi, je sentais un léger courant d'air provenant du sous-sol, traversant le hall d'entrée, construit à la taille du bâtiment, avec un âtre et deux larges fauteuils modernes devant un large espace de passage. J'étais dans la démesure, mes normes semblaient étriquées, non seulement, à l'extérieur mais à l'intérieur. Ma seconde enveloppe, celle de l'abri, devenait vaste au point de me donner l'impression d'être un visiteur d'un monument historique. J'en étais pourtant l'utilisateur patenté, le bénéficiaire, le gardien. Plusieurs jours seraient nécessaires pour intégrer le parcours, arriver à aller d'un endroit à l'autre les yeux fermés.

J'entrai dans une histoire, celle de ces murs bâtis pour l'aisance de gens fortunés mettant  des domestiques, à leur service. Avec étonnement, je constatais qu’ils avaient vécu au deuxième étage en y accédant par  la tour Sud, à côté de la cuisine via un escalier de services en colimaçon. Un monde d'apparat, côté jardin, un monde de service, côté cour. D'un côté, toute la beauté l'aisance, de l'autre le banal, l'ordinaire, la promiscuité dans un espace bien confiné, froid l’hiver, surchauffé l’été mais plus convivial sans doute.

Les temps étaient durs ; le deuxième étage était occupé par trois étudiants qui s'empressaient de traverser la cour d’entrée pour entrer ou sortir par l’escalier de service.

Incongruité du lieu, mélange de genres accentué par leurs amis et amies qui défilaient, en ce temps de vacances. 

Parfois un bruit inattendu, surtout inconnu, apprentissage des sons différents qui peuplent les lieux.

Un bruit de pas manifestait une présence, non pas intruse mais réconfortante. Nous n'étions pas seuls dans cet univers isolé hors de la ville, au pied d’une des montagnes ceinturant la vallée.

Une des premières réactions de mon épouse fut de m’inviter à faire plus de bruit en marchant pour qu'elle sache que je m'approchais. Par deux fois, dans mes va-et-vient, je l'avais fait sursauter et elle ne voulait plus être surprise. Le moindre oubli entraînait un déplacement hors mesure par rapport à nos habitudes.

Nous entrions dans les chaussures d'une famille en vacances et nous n'avions que quelques endroits pour discrètement, poser nos bagages. Courtoisement, la propriétaire nous avait ouvert sa chambre, nous entraînant ainsi dans un espace intime et occupé. Ce n'était pas une chambre d'hôtel, chaque mouvement avait une réserve, un respect nécessaire à l’ordre existant. Une ou deux planches dans l'armoire avaient été libérées.

Leur chambre s'ouvrait sur le côté du bâtiment vers le soleil levant, la ville et un massif montagneux. La fenêtre de la salle de bain, au-dessus des éviers, était une ancienne meurtrière modernisée, un véritable bulletin météorologique. La vue permettait d'oublier le confort rudimentaire et désuet de la tour Est où elle se situait, sans les commodités et la proximité des sanitaires comme dans les chambres d’hôtel.

Dans son ensemble, la décoration était très sobre, fortement teintée par des objets magnifiques ramenés par le propriétaire d'une mission de quelques années dans un pays d'Asie. Quelques cadres attendaient à gauche et à droite le long des murs, le moment adéquat pour rejoindre leur place. Les plafonds à la française seraient mis en évidence par un système d'éclairage à placer au bout des fils sortant discrètement des murs dans les quatre coins. Juxtaposition d’éléments anciens comme les splendides portes en noyers, les âtres, les parquets, et d’accessoires du présent comme les interrupteurs modernes. Mélange d'exotisme par les statues de pierre, de bois, ou en bronze.temps de vacances,dépaysement,hors des habitudes

L'atmosphère dégagée par le décor m’impressionnait me donnait une sensation d'ouverture à la beauté, à la simplicité et me poussait à profiter de la nature sobre des objets, à souhaiter au propriétaire bon vent dans cette aventure de décoration subtile des espaces. Il ne devrait pas vraiment dépasser le nombre de pièces posées et tomber dans le décor baroque où le mur n'est qu'un tapis d'objets.

Un esprit zen régnait ; la beauté intrinsèque de chaque objet s'exprimait sans envahir, celle des autres.

Les sensations nouvelles devraient être intégrées : du côté son, le calme des pièces, le contact ferme des huisseries immenses qui résonne dans les pièces. Irruption d'une porte mal fermée qui claque, rompant le silence comme un coup de tonnerre. Bruits extérieurs qui disparaissent, remplacés parfois par le cri d'un geai, un aboiement de chien rappelant que oui le monde vivant était encore là.

Le bruit des pas n'était plus noyé dans un fond sonore ; celui-ci avait disparu. Une forte impression d'être seul à bouger, à déranger, s' imprimait à chaque mouvement. À l'étage, le bruit des parquets, si différent de celui des hourdis de la maison, résonnait à chaque déplacement, surtout la nuit lorsqu'il fallait se rendre aux toilettes situées à près de 20 m dans la partie réservée anciennement au personnel. Trajet nocturne qui s'impose et qui rompt le silence de la nuit, réveillant des fantasmes d'enfants, le mystère dangereux qui peut, à tout moment, se manifester par une apparition. Pourquoi pas puisqu'on est dans un château, celle d’un fantôme réveillé de son sommeil centenaire.

Sensation, vu la distance effectuée d'un bon pas, de l'air frais qui frôle, fait bouger les nécessaires vêtements légers.

Volume corporel qui s'expanse à la dimension des pièces comme une respiration longtemps étriquée, impression de mouvement fluide dans un air immobile, sensation d’être un poisson aérien. Ombres nouvelles  donnant du mystère à chaque angle de maçonnerie, lumière des lampes économiques qui percent à peine  l'obscurité qu'emballe le silence.

Acuité du regard pour distinguer les mystères des lieux, les poussières qui s'accumulent, les toiles d'araignée qui pullulent dans un espace jamais traversé et qui content leur histoire de tranquillité, d’apaisement.

Futilité des courses à la propreté et au nettoyage dont la tâche semble sans limites et hors de portée d'une vie qui veut être mouvement et aventure. Bercement du temps.

Détails hors équilibre à corriger, qui s'accumulent, sur une liste imaginaire, demandant l’accord du propriétaire et l'usage d'une double vie. Mise en équilibre des plis de rideaux pour définitivement arrêter leur questionnement, remise en charge d'un anneau ne supportant plus rien. Ratissage des feuilles des tilleuls qui, fatiguées par la chaleur et le manque de lumière, tombent en tourbillonnant, arrosage du soir des orangers.

Envies de contribuer concrètement à l’ordre et à la beauté des lieux en apportant de petits correctifs çà et là.

Seul le bruit des pas crisse sur les cailloux, perçant la paix s'installant sous l'ombre portée de la montagne, derrière laquelle le soleil se couche. Lumières de la ville qui apparaissent au bout de la terrasse surplombant l'orangerie.

Aucun bruit de voitures qui dévalent en trombe la rue. Seul le matin et le soir, le crissement des pneus des voisins qui vont et viennent en roulant doucement  pour éviter les envols de poussière dans l’allée commune, au bas de la propriété.