17/08/2014

Madonna Litta

portance,regards au nourrissonLe timbre de la voix de ma fille aînée restait en arrière plan, comme une menace, une épée de Damoclès. Elle n'allait pas bien de nouveau.

Les quelques mois qui venaient de s'écouler, où je la sentais volontaire et active, venaient de se terminer. Ses angoisses étaient de retour. Sa peur d'être seule était à nouveau là. Bien des jours difficiles s'étaient passés. Les nuits qu'elle avait reprises pour son travail d'infirmière ne lui faisaient aucun bien que du contraire.

Le matin, en surfant sur le net autour du mot dépression j'étais arrivé sur un blog où la question suivante était posée. Était-ce héréditaire ?

Le psychiatre de service terminait son commentaire par le fait que ce ne l'était pas, qu'une famille aimante suffisait pour empêcher la transmission.

La photo en coin de l'article m'avait surprise. Je ne la connaissais pas. Elle appartenais pourtant à l'univers de la peinture, à un de ses maîtres. J'étais entré dans la peinture par le biais des deux lucarnes qui encadraient le buste d'une mère pourtant son bébé nouveau-né.

Ces deux lucarnes plantaient un décor inconscient, au-delà de la réalité quotidienne présentée par les formes du sujet et les couleurs. Du fond sombre angoissant, surgissait deux univers où la forme des nuages et de vagues paysages étaient perceptibles. Comme des yeux intemporels au sortir d'un univers inconnu.

Yeux  de ma grand-mère, qu'elle avait bleu, yeux d'une figure qui s'était penchée sur moi bien des années plus tôt.

Puissance du regard porté sur le nouveau-né, prémices de son entrée dans le monde vivant. Tendresse, amour ou dédain, peines.

L'envie de poursuivre le détail de la composition m'avait envahi. Que faisait ce bébé soutenu délicatement par deux grandes mains qui accompagnaient la courbure de son échine. Le soutenant dans sa fragilité, lui donnant un fondement, une sécurité fondamentale.

Qu'est ce qui était représenté avec tant de délicatesse.

J'agrandissais le format de l'image pour le découvrir.

Le bébé nu à peine né, tétait, dans un tête à tête, avec sa nourrice ou sa mère. Ses yeux plus dirigés vers le peintre que vers les yeux à peine ouverts de la personne qui le nourrissait.

Volupté de l'apaisement d'un côté, volupté du don de l'autre ?

Le mystère ne pouvait être percé, la relation restait fragile et chaque spectateur pouvait s'y retrouver par l'expérience vécue dans ses jours de symbiose.

Une de mes mémoires me revint immédiatement, celle d'un texte intitulé « d'être regardé ».(*)       Qu'est-ce que j'avais mis comme photo pour illustrer ce texte. Avec le temps, j'avais oublié. Après avoir retrouvé le lien et la page, je redécouvrais la photo placée. C'était le regard de mon chat  noir fixant l'objectif. L'image ne semblait pas adéquate. Que venait faire un chat dans un sujet aussi sensible. Dans ce jeu de regards, rien d'humain il n'y avait pas de flammes.

L'idée d'y mettre le regard d'un modèle n'avait pas traversé mon esprit, je m'étais cantonné à une de mes photos. Pourtant le message concernant ma découverte était essentiel pour moi, pour mes enfants, les petits-enfants.

Comment avait-il été reçu dans leurs premiers échanges de regards avec leurs jeunes parents.

Regards furtifs pressés, regards langoureux et admiratifs !

Dans le texte retrouvé, la trace du moment magique où j'avais quelques jours plus tard regardé ma collègue au fond des yeux avec étonnement et joie profonde. Je retraçai les nombreux regards vivants que j'avais admirés depuis, les nombreuses fuites aussi et pas mal de têtes détournées lors des rencontres.

Image de la mère qui allaite son fils, qui lui donne par ses mains une sécurité fondamentale, aux épaules et au bassin et dont on ne perçoit pas le regard que l'on devine et que l'on imagine selon son expérience mémorisée.

(*) D'être regardé.

08/05/2014

Conversation avant le petit déjeuner.

P1030819.JPGEn entrant dans le salon à mon heure de levée habituelle, je l'avais trouvée déjà assise sur le divan, occupée à un mot croisé sur sa tablette.

Elle profitait de l'acquis et de la quiétude du matin avant que ses enfants ne se lèvent et nous entraînent dans le tourbillon de la journée. Pour la première fois depuis qu'elle avait quitté la maison à vingt ans, notre fille aînée était de retour pour deux jours de repos. Avec son plâtre, au bras droit, elle ne pouvait que difficilement assurer le quotidien des vacances de Carnaval. J'avais été cherché mes petits-enfants deux jours plus tôt et cela s'était très mal passé. La révolte grondait, sournoise, imprévisible dans ses développements. J'avais dus avec fermeté retenir sa fille qui bagages à la main, sans veste, voulait retourner chez son père où son confort semblait plus grand. L'alternance de la garde, rythmait leurs vies à présent et cette situation leur faisait mal. Ils n'avaient rien demandés et leur univers s'écroulait. Cette double vie ne leur convenait guère et il leur fallait un temps d'adaptation à chaque alternance.

Hier soir, l'ambiance festive autour d'une fondue avait ramené le calme. La nuit avait été complète et tranquille pour tous. Elle soufflait enfin.

Parenthèse d'intimité qui s'ouvre à l'aube. Cadeau de l'instant où l'on peut échanger à bâtons rompus, sans être dérangé, heureux de prendre pied dans une journée qui s'annonce sèche et ensoleillée.

Elle avait retrouvé tout son dynamisme et son cycle diurne après bien des nuits de garde à l'hôpital. Elle était en veine de confidence. Après quelques phrases banales, nous étions entrés dans la profondeur dans les valeurs essentielles de son nouveau quotidien.

Elle avait rejeté, par deux fois, ses années de cohabitation avec son compagnon. « Je ne veux plus de père, je veux un homme »

Elle avait fait semble-t-il, la synthèse de sa vie de mère qui voit l'autonomie de ses enfants grandir et qui mesure ses aspirations de femmes qui n'ont pas été satisfaites.

Sa nouvelle relation, trop fraîche, à mon goût ne lui avait guère donné le temps de réfléchir, avant d'envisager un nouveau départ. Elle faisait les deux choses en même temps.

Était-ce prématuré ? Allait-elle reconduire le même type de relations que la première fois. Elle semblait consciente de l'importance d'un bon choix, de la nécessité de rencontrer un homme qui la rende femme, qui l'accepte comme femme.

A 40 ans, elle avait posé la question fondamentale, clairement. À son âge, je n'en étais qu'aux balbutiements et commençait à sortir de l'image univoque qui m'animait ; celle de père et que je lui avais transmise bien inconsciemment.(1)

Après mon cheminement fait sur cette image de père, sans qu'elle en soit informée, elle me manifestait l'état de son évolution et de sa conclusion.

Mon travail s'était transmis dans l'inconscient familial et elle en exprimait de son côté ce qu'elle en avait perçu. Elle faisait dans la souffrance et la lucidité, un chemin d'intégration de celle-ci. Elle ne voulait pas rester dans la dualité père-mère mais souhaitait entrer dans celle d'homme-femme en passant d'un état à l'autre par un saut de paradigme, comme dans un tremblement de terre.

Elle avait à présent un filtre pour analyser ce qu'elle vivait dans sa nouvelle relation. Elle constatait la place de père qu'il était et qui s'occupait encore comme il le disait de ses petits de près de 20 ans.

Non, elle ne  voulait plus d'un père et elle le lui faisait savoir, elle voulait un homme.

Relation ambiguë qui pourrait n'être qu'éphémère si elle ne recevait pas la place qu'elle estimait devoir occuper.

Le plâtre qui immobilisait son bras droit était sans doute lié à cet état naissant où elle devait abandonner l'archétype de la mère pour entrer dans celui de la femme. Pour cela, elle devait mettre en jeu son système familial.

Son frère semblait appartenir à la classe des hommes du moins, c'est ainsi qu'elle le ressentait. En quittant la mère de ses enfants récemment et presque en même temps qu'elle, ne lui avait-il pas montré la voie qu'elle n'avait pas trouvée dans les deux dernières années noires qu'elle venait de vivre.

La crise de la famille, par leur décision, tournait autour de l'image de l'homme. Ce n'était pas dans les lectures qu'elle était abordée mais dans la réalité quotidienne. Ils avaient tranché en passant le Rubicon, en quittant un état pour l'autre.

Mon attitude passée, était moins nette. J'avais lutté au quotidien pour renforcer cette image pour être plus homme sans pouvoir passer nettement et rapidement d'un état à l'autre car j'avais pris le parti des petits pas, souvent conflictuels, sans avoir réussi semblait-il à atteindre nettement l'autre état.

En regardant le chemin parcouru et avec leur exemple, j'arriverai sans doute à faire une fois pour toutes, le point.

 (1) La comtoise.