20/01/2018

Foire d'automne

La fille aînée de ma jeune belle-sœur avait convié le clan familial à venir passer l'après-midi chez elle. L'objectif était de participer à la foire d'automne, foire qui allait bientôt démonter ses attractions. L'événement était marquant. La génération précédente celle des sœurs n'avait pas célébré l'événement annuel de Noël, comme d'habitude. Celui-ci avait été postposé par prudence, par douleur?

Tous étaient là, ravis de découvrir en même temps, leur nouveau logement. Était-ce aussi une pendaison de crémaillère ? Pas formellement, nous avions quand même été invité, à visiter leur petit nid, fraîchement installé.

Le terme petit nid n'était pas approprié car leur espace de vie tout en se rapprochant de cette appellation était plein de surprises, d'étonnement, en dehors des normes habituelles, des logements qu'à leur âge, les jeunes décident d'acheter. Cela devait être un coup de cœur car ils ignoraient l'existence de ce lieu précédemment. Il n'y avait pas de recherche manifeste, le lieu leur avait été renseigné.

La première information reçue à leur sujet était que le jeune couple avait choisi la rue où leur grand père paternel avait vécu en tant qu'adolescent. Le nom de la rue flottait dans les conversations familiales où je l'avais entendu à l'occasion quand on parlait du passé.

Mon épouse n'avait jamais montré le lieu d'enfance de son père non plus, le passé ne semblait plus exister malgré mon intérêt pour son histoire. J'avais été prié de ne pas y mettre le bout du nez, surtout pour poser des questions où faire part de mon étonnement pour des faits curieux, nécessitant un retour à des mémoires oubliés ou même cachés. Il fallait vivre au présent, flotter sur les événements, sans attache, sans retour en arrière.

Pourtant un arbre bien visible à l'horizon, tire sa force et sa vie d'un ensemble de racines tout aussi peu visibles mais aussi importantes que les branches à l'extérieur.

L'idée n'existait pas chez eux. C'était la table rase, le jour le jour. C'était à peine si tous les deux ou trois ans, la famille faisait mémoire en portant des fleurs à la Toussaint sur les tombes familiales. Avec mon épouse quelques années plus tôt, il nous avait fallu trois années consécutives essayer de retrouver le chemin de la tombe des grands-parents maternels pour finalement la redécouvrir dans l'immense cimetière au nord de la ville.

La Toussaint venait d'être fêtée le week-end précédent et nous étions amenés à reprendre presque l'histoire du père de mon épouse, dans le quartier de son enfance juste la semaine suivante un peu comme si les racines familiales se manifestaient à l'extérieur, pour nous montrer un chemin à parcourir. Avec étonnement, dans cette rue, nous avions vu sur un fronton au-dessus d'une grande vitrine le "Nom" s'inscrire en grandes lettres invitant ma belle-sœur et ma femme à faire mémoire de leurs racines.

Ma femme était née, avait été portée neuf mois dans une rue voisine. Je trouvais le fait mémorable et valant un peu d'interrogation de sa part.

Le logement de sa nièce était situé dans un ancien terrain de fond, auquel on accédait par une porte à rue, donnant sur une impasse. Un couloir de plus de 50 m faisant apparaître au fond à gauche, après un angle de 90° l'espace arrière où cinq logements contigu avec chacun un petit jardinet, étaient bâtis.

Ils occupaient celui du milieu marqué par un petit chalet en bois, pour le matériel jardin. Dans l'îlot fermé par quatre rues, protégé par le bâti, une atmosphère de silence faisait suite au brouhaha urbain et ce à 500 m de la gare principale. On ne percevait aucun bruit de trafic. Petite île tranquille dans l'agitation de la ville.

Elle n'était accessible qu'à pied. Leur voiture devait être située à un quart d'heure dans un garage qu'ils avaient dû louer.

Villageois parmi les citadins, les neveux étaient dans une petite communauté, dans un écrin qui me faisait penser un utérus, espace de vie calme dans l'agitation du monde.

Une impulsion profonde avait poussé notre nièce à créer un événement, l'année qui suivait celle de la mort de notre aîné, sa marraine, comme une invitation à reprendre le cours de la vie, à tourner la page et à faire la fête dans la vie quotidienne qui faisait notre chemin.

Pour nos petits-enfants, n'était-ce pas là, le signe de la fin du deuil sorte de rituel instinctif lancé par celle-ci pour ne pas se perdre dans le marais de la souffrance, pour ne pas imposer à tous une atmosphères de mort. Ce n'était pas oublier notre aînée, c'était faire vivre ses enfants dans le courant de la vie. Circonstances difficiles quand même car en tant qu'aînée de sa génération, elle avait marqué par sa présence la vie de chacun. Sa disparition laissait un trou immense dans notre vie.

Il fallait renaître à la vie sans elle, comme le suggérait le symbole de cet espace. Nous étions là pour renaître à la vie, à la ville, au mouvement et son agitation.

Notre fille n'avait pas connu cet espace, n'avait laissé aucune trace physique, aucune photo ne attestait de sa présence. Nous étions là à serrer les coudes pour repartir avec le clan mais tous ses membres sauf le plus jeune qui était pour six mois à l'étranger.

Passé le temps de la surprise, de l'émerveillement du décor, de la visite de l'intérieur décoré joyeusement par les formes et les couleurs, mon cœur n'était pas serein, je sentais en moi un fond d'amertume, de tristesse pour ses enfants, partagé entre l'attrait de la fête et l'absence de leur mère. Pour mon épouse et moi qui mesurions en rencontrant le clan que la séparation n'était pas complète que notre aînée nous manquait.

Par la force de la vie, nous étions entraînés dans le mouvement, dans le retour au quotidien. N'était-ce pas nécessaire de mettre une fin à la lamentation, à parler d'elle seulement quand c'était nécessaire, à ne pas envahir les autres de ce qui restait toujours pour nous, un indicible.

C'était aussi un devoir que nous présentait notre travail de deuil, faire la fête car c'était le temps de la fête ? Nous venions de faire le temps du deuil en cette Toussaint 2015

29/04/2017

Faire-part manquant !

Le rythme de nos rencontres fraternelles s'était estompé ces derniers temps car elle se consacrait à son cercle de famille et à la santé de ce compagnon de route, devenu son mari, trois ans plus tôt. Hier l'inéluctable s'était accompli il avait rendu l'âme après des semaines de lutte contre le cancer qui le rongeait et dont il ne parlait guère. Ne pas s'appesantir sur les épines, ne voir que les roses, aurait pu être sa devise.

La compassion, les états d'âmes n'étaient pas au menu.

On est battant, un point c'est tout.

Comment alors aborder son départ, son cercle de famille hors du commun, loin des récits de santé, des visites larmoyantes.

Ne pas trop en faire, d'accord mais si peu ?.

Entre les deux, j'oscillais ne voulant pas dépasser la frontière bien balisée de son champ de confort moral. Élevé à la dure, sans sentiments, dans une famille éclatée à cause de la guerre, il s'était sans doute forgé cette carapace si complexe.

Après une journée d'hésitation j'avais accompagné ma plus jeune sœur auprès du prêtre pour la préparation, comme elle disait d'une cérémonie simple, avant d'enterrer son mari une semaine plus tard en Dordogne auprès de ses parents installé là cinquante ans plus tôt et reposant maintenant à la lisière du bois, au bout de la propriété.

Personnage brillant et original, son homme avait tracé ce destin particulier. L'hommage qui lui serait rendu serait simple.

Au fond traduit en langage local; une absoute serait dite avant le grand départ dès les formalités diverses accomplies.

L'annonce du décès n'avait pas été faite avec un faire-part traditionnel précisant les détails de l'enterrement. C'est un mail envoyé aux amis et aux proches qui avaient précisé le cadre des événements. En tant que frère, de son coté, j'en avais été destinataire.

Du mélange des informations écrites, des coups de fil, des sms, moyens modernes de dispersé l'information et prévenir tout le monde, ma fille avait été oubliée et je n'en avais rien vu.

Ne la voyant pas à la cérémonie, j'avais imaginé un scénario de colère, de révolte par rapport à des préséances, des oublis blessants du passé. Une manière de faire comprendre une indépendance mal cernée, mêlée de regrets de silence.

Mon fils qui aurait été mieux dans le rôle, était présent pour soutenir la fierté familiale, la cohésion, l'unité dont je rêve dans les circonstances difficiles pour affronter les difficultés. Serrer les coudes en famille, construire un lien le plus solidement possible, en étant attentif aux anciens comme le préconisait notre éducation d'après-guerre.

La génération d'après mai 68, celle qu'on nomme XY n'était plus dans cet esprit et concrètement je fulminais pour ce manque d'égard soutenu par une jalousie qui pointe le nez trop souvent.

L'appeler au téléphone pour demander la raison de son absence et me faire torpiller par des propos incendiaires ne me tente guère. J'essais de survivre à l'émotion et à tous ces souvenirs du passé qui ne demandaient qu'à surgir de l'ombre et à me couper les jambes.

Vivre mon deuil, ma souffrance épuisait déjà mes forces Je n'en avais pas plus pour pourfendre l'absente, celle qui aurait soutenu mes pas et qui rêve tant d'indépendance et d'autonomie.

Les échanges par téléphone le soir et le lendemain avaient été caustiques, durs, agressifs. J'aurais sans doute mieux fait de garder ma langue en poche mais l'absence était trop forte. Je croisais le fer inutilement car elle n'en avait rien su.

Oubliée sur la liste des destinataires, elle s'était appuyé sur les vagues descriptions du premier jour, donné par sa mère, au moment où rien n'était décidé et considéré que l'enterrement était en France. Puis elle était restée isolée dans son indépendance.

Tradition morte, tradition qui n'a plus de sens, les coups de téléphone nombreux pour échanger avec la famille sont écrits à présent dans des phrases au sens multiples, sans ajustement par la réaction, les questions qui naissent de l'échange verbal.

Le mail est la meilleure et la pire des choses, à la lecture se mélange les non-dits, les suppositions, les extrapolations. Nous voilà en conflit au lieu d'être dans la compassion réciproque.

Un soir pourtant en rentrant d'une promenade détente, devant mon écran de PC des excuses et un mot amour. Papa, je t'aime.

Pourquoi être passé par là, par ce conflit ? Pour éviter la case des larmes qui avant n'ont pas été versées ? Peut-être !