10/05/2017

Au hazard de la route.

Au déjeuner, fallait-il expliquer à l'hôte qu'il les accueillait pour la nuit, le motif de leur voyage. Trop d'émotions les avaient bousculées la semaine précédente et elles préféraient rester discrètes, ne pas dévoiler la raison qui les poussait, mère, fille et petite fille à rouler vers la Dordogne.

La petite n'hésita pas à se mêler la conversation et à dévoiler à l'hôte, le but de leur expédition. « Nous allons enterrer Grand-père ». Le secret était levé, la pause qu'elle se proposait de prendre dans ce carrousel d'émotions était terminée.

« Hé oui, c'est le but de notre voyage, mon mari est décédé et nous allons l'enterrer, demain à l'endroit où il souhaitait reposer, près de ses parents dans la propriété de vacances. »

Vous savez dit l'hôte, ma profession était entrepreneur de pompes funèbres, de nombreuses années. L'étonnement les figea, sur la centaine de chambres d'hôtes trouvées sur Internet la plus jeune fille avait pris celle qui lui semblait la plus adaptée, celle qui leur permettait de faire une pause repos avant d'affronter la cérémonie qui allait s'avérer douloureuse. Synchronicité ?

Au cours de l'échange d'abord sur le vocabulaire, cet homme leur précisa l'horreur qu'il avait du mot incinéré et le manque de respect que cela signifiait pour la personne. Il voulait préciser la différence notoire entre le déchet et la personne, il préférait de loin le mot "crémation" plus respectueuse. Il n'aimait pas non plus le mot enterré, il lui préférait " inhumer". Vocabulaire de professionnels, éclectiques sans doute établi après avoir accompagné beaucoup de familles dans le deuil. Cela lui donnait une longueur d'avance et ses arguments étaient recevables.

La situation particulière du lieu l'entraîna à définir le droit français sur les concessions hors cimetière. Lors d'une mutation dans les propriétés les parents ont un droit inaliénable de visite. Le nouveau propriétaire ne pouvait refuser le droit de recueillement accordé aux parents. Il n'était d'ailleurs pas propriétaire de la tombe.

Puis ce moment émouvant où par cœur il récita le poème de Henry Scott-Holland qui commence comme suit ;

« L'amour ne disparaît jamais,

   La mort n'est rien.

  Je suis seulement passé dans la pièce d'à côté…».

Étonnement encore, il récitait le texte qu'elle avait choisi et lu comme dernier adieu à la fin de l'absoute de son mari.

Avec respect et compassion, il continua sa tâche d'hôte et elles reprirent la route étonnées de cette rencontre.

Au fond de la propriété, à l'orée du bois de ce hameau perdu dans la France profonde, la tribu porta sur les épaules, comme la tradition le veut au Liban notamment, le cercueil de la route jusqu'aux pieds des vieux arbres près desquels les parents reposaient. Événement familial où chacun put encore, avant de jeter sa poignée de terre dire un petit mot.

Ma sœur évoqua le fait qu'au fond, il préférait l'ambiance de la mer, la navigation à la voile, puis elle fit entendre la petite boîte à musique qu'il faisait tourner régulièrement pour sa petite fille adoptée. Réminiscence de l'objet, symbole d'une enfance perturbée chez ses grands-parents pour cause de guerre.

Puis le ciel se couvrit de nuages menaçants. Quelques coups de tonnerre résonnèrent au moment où l'on descendit le cercueil comme si le ciel manifestait bruyamment sa colère, son adieu. Un premier coup de vent renversa la grande gerbe surfaite d'un couple d'amis. Le dernier coup de vent emporta le vol des ballons libérés vers le ciel, dernier envol.

Pour éviter la pluie chacun rentra rapidement dans le hameau pour se réchauffer tant le coup de froid de cette journée sans soleil était envahissant.

Il repose à présent à 900 km de sa résidence, loin des siens selon sa dernière volonté : ne pas être séparé encore de ses parents. Il restera dans nos cœurs comme un manque de ne pas le savoir proche mais sa dernière volonté aussi originale qu'elle soit n'était pas négociable et en cela ses propres enfants et ses enfants adoptés étaient unanimes. Chacun l'avait avalisé lors d'un tour de paroles. Tous étaient d'accord, il serait fait selon son désir, selon ses dernières volontés.

15/12/2015

Nature et durée des couples.

Pour la remercier de ses attentions constantes, j'avais invité ma sœur et son mari à un souper aux moules. Pour la première fois cet hiver, nous goûtions à ce plat agréable. J'espérais conduire pendant ce temps, une rencontre paisible et profonde. Mais les événements étaient tout autres. A peine le plat fini, son GSM l'appela pour une urgence familiale. Sa fille venait de faire ses bagages et souhaitait se réfugier chez elle. Cinq minutes plus tard nous étions seuls.

La parenthèse s'était refermée beaucoup trop tôt mais il n'y avait rien à faire, sa présence était indispensable.

Des derniers entretiens avec elle, j'avais déduit l'arrivée d'une turbulence majeure et imminente. Le couple de sa fille ainée, concrétisé depuis peu par une fête de mariage, venait d'exploser et si j'avais compris les quelques éléments qu'elle me donnait, c'était certainement pour de bon.

 Une question récurrente m'obsédait, la place de l'homme et son image dans le clan. Quelques années plus tôt, je m'étais questionné sur cette image en la situant au niveau de ma fratrie et j'en avais ressenti la marque au fer rouge.

Marque qui avait imprégné les neveux et nièces tout autant que mes enfants.

Fallait-il s’abandonner au destin qui avait œuvré pour que les différents couples se constituent et laisser aller les choses, ou reprendre la réflexion, à la génération suivante, celle de nos enfants respectifs.

De génération en génération, à commencer par mes parents, les histoires conjugales n'avaient pas l'air simple. Elles étaient remplies de drames relationnels, de difficultés professionnelles, de changements d'habitation. De nombreuses turbulences émaillaient les histoires personnelles. En les survolant, je constatais que la vie était loin d'être un long fleuve tranquille. Régulièrement des coups de barre étaient donnés dans les vies où tout semblait couler de source. Si les difficultés des parents n'apparaissaient pas, c'était les difficultés des enfants qui prenaient le relais.

Pas de mer étale, mais des tempêtes régulières obligeaient les uns et les autres à faire face à l'adversité, à réparer les dégâts, à raccommoder ce qui pouvait l'être, à reprendre courage pour repartir vers un destin incertain et difficile.

Observé dans la durée n'apparaissait dans les destins que les écueils, points de repère obligés car facilement accessibles. Il en fallait du courage, de la volonté pour repartir, tourner la page sans doute pour en réécrire une nouvelle ou comme je le lisais sur la page Facebook de ma filleule il fallait changer de livres.

Fallait-il alors mesurer le bonheur immédiatement après le creux du drame car ainsi l'écart est toujours intéressant et positif. Mesurez la vie à partir des creux et non à partir des rares moments de calme et de béatitude.

Était-ce la disparition du grand-père paternel, puis à notre génération, du père à l'âge où nous étions adolescents qui avaient ouvert des pages d'immaturité, des objectifs de compensation, toutes les incertitudes qui comme des rouleaux s'écrasaient sur la plage ?