05/08/2017

Insécurité basique.

En poussant au petit matin la porte des urgences, après une nuit agitée, j'entrais dans une salle vide. J'étais le seul, l'unique personne à rechercher, à ce moment, un appui pour clarifier les sensations de la nuit. Un nouvel espace s'ouvrait devant moi, inconnu. Une nouvelle page se tournait remplie par l'incertitude, l'insécurité.

Mes repères précédents avaient tous disparus. Cette assurance matinale habituelle reçue chaque matin ne me mettait plus en ce jour, debout, allant, devenant. J'étais devant, dans un no man's land.

Univers dont le langage n'a rien à voir avec les anciennes certitudes, les acquis, les habitudes, les routines.

Du monde exogène, j'étais passé dans le monde endogène.

Tous les stimuli extérieurs avaient disparu de mes inquiétudes, de mes connaissances, de mon savoir. J'étais dans un monde fermé dont j'ignorais l'existence. De cavalier sur un pur sang, j'étais cavalier sur une haridelle qui ahanait, hochant la tête, à gauche à droite en quête d'appui, de soutien, animal dont le nombre de jours de vie, n'était guère certain.

Alors qu'un nouveau jour s'annonçait, je n'avais peut-être plus devant moi que la longue nuit, celle qui prépare à l'oubli.

Soutenu par l'activité professionnelle des soignants, j'étais un gisant regardant un plafond blanc, en attendant que le diagnostic tombe dans le vide de mon esprit, suspendu, inquiet.

La crise était passée, les séquelles analysées par les spécialistes et leurs machines.

A l'inverse de mon père sans doute dans une situation identique, bien des années plus tôt, je survivrai. Ce n'était pas mon dernier jour, d'autres jours se lèveraient encore, je l'espérais du moins. Le pronostic n'était pas létal.

La vie et des ressources nombreuses étaient encore disponibles. En serais-je bénéficiaire ?

Avec l'appui de la faculté, mes ressources, sans doute !

Mon univers s'est refroidi, mon sang ne circule plus comme avant, sans doute un peu mieux depuis les prothèses veineuses appelées stents mais mon cœur était atteint. J'entends qu'il est perdu à moitié sans que je sache ce que cela signifie concrètement. Je n'ai plus le repère de la pleine santé, ni de l'insouciance.

Je suis en soins intensifs, au milieu des bruits de machines. Je ne ferme pas l'œil. Ne vaut-il pas mieux les garder ouverts ?

Parmi d'autres malades, blessés dont la santé a basculé, je suis dans la zone de rémission, sans assurances, sans certitudes.

Ma zone sure n'est plus. Il n'y a que le panneau qui clignote là devant moi au plafond

« Insécurité » . Petit cœur rouge du danger qui clignote pour toujours.

Mon insécurité est endogène ! Heureuse inquiétude de l'exogène qui occupe l'esprit, qui canalise l'énergie, qui évite l'angoisse intérieure.

Où trouver un appui, une pierre d'angle, une fondation solide pour repartir pour chercher et reprendre la route.

M'accrocher à l'expérience accumulée par les soignants, consommer les molécules sélectionnées qui ont la réputation de conserver le flux de vie qui circule encore dans le réseau encombré de mes artères.

D'un pas prudent, elle s'est approché de mon lit, s'y est assise pour entendre mes états d'angoisse, mon questionnement et en tant que psychologue canaliser le vagabondage de mes pensées. Elle m'apporte un premier balisage dans le nouveau paysage que je traverse, m'apporte indirectement les témoignages recueillis auprès d'autres patients, familles invisibles dont elle est la porte-parole. Ramène mes pensées à des faits solides et mesurables dont elle a l'expertise.

Calme mon désarroi mental et affectif. Pose des points d'appui, de réflexions, valorise ce que j'avais tendance à ne pas voir, tisse un filet de soutien moral, parle du temps nécessaire à cicatriser la blessure peu apparente qui m'habite. Partant, elle m'aide à reconstruire, à trier les faits pour m'appuyer sur les plus solides. Me parle des moyens qui sont mis à ma disposition pour dans les jours qui viennent reprendre assurance, confiance.

Sa visite m'apaisé, m'a rendu membre du peuple des convalescents qui chaque jour, pose leur cortège d'actes réfléchis susceptibles d'augmenter leur survie.

De l'expérience transmise par chacun, se dessine un paysage plus coloré, je n'appartiens plus à cette zone d'incertitude et déjà par quelques pas, je m'en éloigne. Mon angoisse est affaiblie, à reculé d'un pas, de deux.

Mon entourage témoigne, m'apporte sa présence.

Je suis à la fois seul face au mal qui m'a frappé mais par les liens posés par mon cercle de famille, des vrais amis, je reprends de l'assurance, je cumule les points de survie. La vie quotidienne reprend lentement, moins tourné vers mes inquiétudes personnelles, je participe aux activités de la société qui m'étaient familières avec prudence pour recréer des points d'appui. Je m'investis à nouveau par des points concrets au flux de l'activité toujours en cours chez ceux qui m'entourent. La vie n'attend pas, elle se déploie. Dépassant ma zone de confort en retrait, je reprends une place de plus en plus grande. Je survis sans inquiétude exogène.

15/12/2015

Nature et durée des couples.

Pour la remercier de ses attentions constantes, j'avais invité ma sœur et son mari à un souper aux moules. Pour la première fois cet hiver, nous goûtions à ce plat agréable. J'espérais conduire pendant ce temps, une rencontre paisible et profonde. Mais les événements étaient tout autres. A peine le plat fini, son GSM l'appela pour une urgence familiale. Sa fille venait de faire ses bagages et souhaitait se réfugier chez elle. Cinq minutes plus tard nous étions seuls.

La parenthèse s'était refermée beaucoup trop tôt mais il n'y avait rien à faire, sa présence était indispensable.

Des derniers entretiens avec elle, j'avais déduit l'arrivée d'une turbulence majeure et imminente. Le couple de sa fille ainée, concrétisé depuis peu par une fête de mariage, venait d'exploser et si j'avais compris les quelques éléments qu'elle me donnait, c'était certainement pour de bon.

 Une question récurrente m'obsédait, la place de l'homme et son image dans le clan. Quelques années plus tôt, je m'étais questionné sur cette image en la situant au niveau de ma fratrie et j'en avais ressenti la marque au fer rouge.

Marque qui avait imprégné les neveux et nièces tout autant que mes enfants.

Fallait-il s’abandonner au destin qui avait œuvré pour que les différents couples se constituent et laisser aller les choses, ou reprendre la réflexion, à la génération suivante, celle de nos enfants respectifs.

De génération en génération, à commencer par mes parents, les histoires conjugales n'avaient pas l'air simple. Elles étaient remplies de drames relationnels, de difficultés professionnelles, de changements d'habitation. De nombreuses turbulences émaillaient les histoires personnelles. En les survolant, je constatais que la vie était loin d'être un long fleuve tranquille. Régulièrement des coups de barre étaient donnés dans les vies où tout semblait couler de source. Si les difficultés des parents n'apparaissaient pas, c'était les difficultés des enfants qui prenaient le relais.

Pas de mer étale, mais des tempêtes régulières obligeaient les uns et les autres à faire face à l'adversité, à réparer les dégâts, à raccommoder ce qui pouvait l'être, à reprendre courage pour repartir vers un destin incertain et difficile.

Observé dans la durée n'apparaissait dans les destins que les écueils, points de repère obligés car facilement accessibles. Il en fallait du courage, de la volonté pour repartir, tourner la page sans doute pour en réécrire une nouvelle ou comme je le lisais sur la page Facebook de ma filleule il fallait changer de livres.

Fallait-il alors mesurer le bonheur immédiatement après le creux du drame car ainsi l'écart est toujours intéressant et positif. Mesurez la vie à partir des creux et non à partir des rares moments de calme et de béatitude.

Était-ce la disparition du grand-père paternel, puis à notre génération, du père à l'âge où nous étions adolescents qui avaient ouvert des pages d'immaturité, des objectifs de compensation, toutes les incertitudes qui comme des rouleaux s'écrasaient sur la plage ?