07/08/2010

La petite maison


lapins domestiques,souvenirs d'enfance,élevage d'animaux,transmissionLa plupart du temps, les conversations téléphoniques entre mère et fille, ont pour sujet les petits-enfants. Cette fois, j’étais concerné, ma fille me réclamait. « Papa, est-ce que je peux avoir la petite maison, si tu l’as toujours, celle des lapins ? » Surprise de ma part, non pour l’objet qui reste toujours posé dans le fond du jardin, mais pour sa destination.

« Nous avons décidé d’acheter des lapins à une amie, pour les enfants. »

Etonnement et pincement de cœur, elle n’a pas oublié qu’enfants, ils avaient eu à la maison pendant deux ans des lapins en semi-liberté, dans le fond du jardin. La vieille ruche, qu’elle appelle petite maison, servait d’abri, puis de coiffe à l’entrée de leur terrier quand ils s’étaient mis à creuser.

Les souvenirs de ces heureux moments l’avaient marquées car avec plaisir, elle voulait reproduire la joie et le plaisir de cette heureuse période. Elle disposait de la place suffisante dans son jardin, alors pourquoi ne pas tenir des animaux, la vie a la campagne, c’est cela aussi.

J’étais particulièrement touché car cette demande me renvoyait à ma propre histoire. Adolescent, j’avais eu jusqu'à 20 lapins en semi-liberté, dans la partie gauche de l’immense jardin familial qui jadis servait principalement à la culture de pommes de terre et dont la moitié était reconvertie en pelouse. Pendant trois ou quatre ans, régulièrement, j’allais en rentrant du collège, couper des chicorées et du trèfle dans les environs pour varier leur menu.

C’était une bouffée d’air frais et de liberté, de les voir accourir au son de ma voix pour bénéficier d’une tranche de pain ou d’un reste de légumes. Cet élevage avait rythmé ces années là et la nostalgie m’envahissait en y repensant. Lapin fétiche d’une part, lapin sauce chasseur de l’autre. Il y avait une dualité qui ne m’avait jamais gênée car le sacrifice était réalisé par un voisin que l’on rétribuait. La victime changeait de catégories, non pas par mon choix mais par celui d’un spécialiste. Comme la tribu était nombreuses et encombrantes, la sélection s’imposait. En les gardant, je contribuais aussi aux revenus de la famille.

Mode de vie.

Au sortir de la guerre, l’économie de subsistance était toujours bien marquée et nous étions encore en contact avec la réalité du sacrifice animal. Il atteignait nos oreilles par les cris du cochon que notre oncle, boucher, venait tuer à la maison et nos yeux par toute l’activité autour du découpage de la bête enfin. Notre nez par le feu allumé pour en brûler les poils.

Il fallait faire les provisions pour l’hiver, faire la saucisse, le boudin, préparer la viande pour la mettre au saloir, faire des conserves de boulettes, de pâtés : des « wecks « comme nous disions alors.

Activités marquantes de mon enfance et que mes enfants et petits enfants n’ont pas connues. Pour eux seul le rayon boucherie des supermarchés, avec les emballages tout préparés les met en contact avec cette réalité de la vie. Je ne les imagine pas comme je l’ai fait couper la tête d’une poule au couperet sur un billot de bois, après l’avoir étourdie par de grands moulinets ou tenir les deux pattes arrières du lapin pendant que le voisin le dépiaute, c-a-d tire la peau vers le bas pour le déshabiller puis le vider de ses viscères.

Soigner des animaux domestiques, est par la contrainte, des soins quotidiens, très formatif pour les enfants et je me réjouissais de cette étape pour mes petits enfants. Quand a penser qu’ils vont les conduire à la taille suffisante que pour les déguster me semble hors propos. D’ailleurs trouverait on encore un volontaire capable de dépouiller l’animal ? Oseraient-ils les manger. ?

Même le lapin albinos, avec les yeux rouges, particulièrement affectueux que l’on nommait « Didine » et qui venait volontiers au grillage à l’appel, était passé aussi à la casserole. C’était le seul pour lequel papa avait du nous forcer un peu.  Ma sœur menait la résistance et nous entraînait  dans le rejet du plat, trop associé aux moments passés à le nourrir et d’une certaine manière à l’apprivoiser. Il était passé comme les autres dans nos estomacs un peu plus difficilement sans doute.

Trois générations se succèdent reprenant une activité simple, basique moins fondamentale sans doute, celle de l’attention et des soins aux animaux domestiques. Apprentissage d’une tâche dans sa durée et ses contraintes, ses plaisirs, tâche de vie, tâche parmi d’autres.