08/06/2009

Les sous-plats.

Marinas-2Lgt

Pour la xème fois, les deux sous plats étaient revenus à ma place de déjeuner alors que systématiquement, je les remettais sur la tablette de la cuisine. Le prétexte était que j’étais responsable de la disparition de leur double et qu’il m’incombait de les appareiller de nouveau. Où étaient-ils ? Mystère, rangés apparemment par elle dans un endroit inadéquat. Ils avaient en effet disparus depuis une ou deux semaines. Selon son point de vue, il n’était pas question de les chercher ou d’attendre qu’ils réapparaissent lors d’un rangement. Mes recherches, ma collaboration devaient les ramener à leur place.

C’était l’impasse car comme objets, ils n’étaient guère nécessaires et je ne pouvais obtempérer à cette demande incongrue. Ces objets s’étaient chargés d’une signification mystérieuse, d’une valeur émotive dont je ne maîtrisais pas le sens. À l’occasion d’une insomnie le va et vient de ces objets, s’inscrivait dans mon mental comme une énigme insoluble quand soudain je me retrouvai chaussée de Wavre à Bruxelles.


La boite à bijou.

En m’avançant rapidement vers le bureau, des objets colorés dans la vitrine d’un antiquaire avaient retenu mon attention et je les regardais avec étonnement et émotions. Ils semblaient s’adresser à mon plexus car celui-ci avait un peu comme une huître qui reçoit une goutte de citron été pris d’un mouvement de constriction. La zone à hauteur de l’estomac avait bougé sous l’effet d’une crampe forte et légèrement douloureuse. L’effet était clair et net. Ces objets étaient la cause de l’émoi.
Deux ou trois vases en porcelaine typique de Longwy avec les couleurs caractéristiques bleus, rouges, jaunes, blanches étaient rassemblés sur un présentoir. Du coup, j’avais fait l’association avec la boite à bijou triangulaire aux bouts coupés qui étaient sur la coiffeuse de maman.
Par le biais de l’objet, j’étais retourné à des moments d’exploration du contenu quand enfant vers l’âge de cinq -six ans j’en explorais le contenu. J’entends encore le bruit typique que le couvercle faisait quand avec précaution après en avoir manipulé  le contenu, je remettais le couvercle en place.
L’émotion de cette apparition m’avait replongé dans l’enfance mais aussi vu la force de la crampe dans la séparation vécue lors du partage de l’héritage quand l’objet était passé par tirage au sort chez ma sœur. L’ensemble des objets de la vitrine rappelait via mon estomac noué, la douleur de séparation.
Le concept du signifiant et du signifié entrait dans ma réalité. L’objet avait une charge émotionnelle forte, l’objet était attachement. A plusieurs reprises, dans le but de m’approprier un de ceux-ci, j’étais repassé devant la vitrine, pesant le pour et le contre, imaginant la place où les ranger jouissant d’avance du plaisir d’en posséder un, sans doute une pâle copie de l’objet familial. Finalement, j’ai eu la sagesse de m’en détacher, de laisser cette porcelaine de Longwy chez l’antiquaire car un fait était absolu. Mon enfance n’était plus, ma mère avait quitté ce monde. Je me devais de voguer, plus loin en toute autonomie. Le détachement était nécessaire. Un jour peut-être par sa beauté, j’achèterai un objet, symbole de ce cheminement mais non d’un lien perdu.


Les sous-plats.

Le jeu d’éloignement et de retour de ces sous-plats cachait une charge émotive forte. Il mettait en œuvre une tentative machinale de trouver la pièce manquante en repassant sans fin le même scénario avec l’espoir qu’un élément supplémentaire ferait son apparition. Les objets avaient perdus leur valeur d’usage, ils étaient chargés d’émotion comme l’avait été la boite à bijou. Il y avait un signifié à considérer, une énigme à lever car la persistance de sa part à les représenter, manifestait un désir, une demande cachée. Une boucle sans fin, s’était mise en route avec d’une part la volonté de ne pas intervenir d’autre part l’impossibilité de lui faire prendre la distance pour sortir de l’impasse.
Le signifiant était l’acteur du jeu de mime répétitif comme un désir jusqu’au boutiste de ne pas céder, de ne pas chercher l’apaisement. Il fallait que le fantôme sorte du bois. Le détachement ne semblait pas possible. L’objet était codé dans le système familial et j’imaginais sur le vif, dans la douleur d’un deuil familial, la bagarre dont il pouvait être témoin pour qu’un membre de la fratrie se l’approprie, pour retrouver à lui seul le gage d’amour, la présence de celui qui avait disparu. Ce n’était guère la valeur monétaire qui était en jeu, la valeur d’usage, c’était la valeur sentimentale, l’attachement dans la confusion des genres, entre la matière et le propriétaire. 
Les objets étaient représentatifs de la mère, du lien à celle-ci.