23/09/2006

Stèle funéraire

Stèle funéraire.
Cet intérêt pour ce "petit patrimoine" comme on le dit actuellement provenait surtout d'une question du compagnon de ma jeune sœur qui nous avait interpellé un jour de Toussaint. L'arrière-grand-père paternel n’était pas présent dans la tombe familiale au coté de son épouse.Cachée depuis toujours à nos yeux de visiteurs réguliers, son absence me questionnait depuis ce moment là. Aucun souvenir d’enfant ne revenait à ma mémoire. Aucun indice ne m’était parvenu sur cette absence illogique. Pourquoi n'avait-il pas été enterré auprès de sa femme? Depuis cette réflexion, il brillait par son absence. Ma grand-mère paternelle y avait enterré son homme, décédé très jeune. Mon père y était enterré.Rien n’était présent comme indice dans la mémoire de mes frères et sœurs qui avaient eux aussi découvert a ce même moment cette vérité évidente.

Une rupture de l’histoire familiale s’était ainsi révélée à un moment où les derniers témoins étaient décédés. La question était simple, claire. Pourquoi cette séparation?

Cette interrogation posée dans un coin de ma mémoire se réveillait périodiquement et j’essayais comme un détective de rassembler des indices probants. Pour lever le voile, une expédition photo avait été prévue dans les cimetières du village.

Les photos.
La série de photos se terminait par deux clichés de stèles funéraires, l’une prise à droite au fond du vieux cimetière désaffecté depuis près de 100 ans et qui avait échappé aux travaux de rénovation autour de l’église, l’autre dans le nouveau ouvert en 1910, là où mes parents et grand parents avaient été enterrés.
Trois semaines plus tôt, j’avais appareil photo en main visité les alentours de l’église paroissiale de Saint Remy pour essayer d’y retrouver des indices de l'arrière grand-père et constaté que l’ancien cimetière ne comportait en plus d’une seule concession à perpétuité bien entretenue que deux ou trois stèles le long du mur de maintien des terres du parvis de l’église.

L’une d ‘elles retient mon attention. Elle portait le nom de famille de ma grand-mère. De toute beauté et de majesté, elle comportait dans la forme d’une fenêtre gothique en lieu et place des vitraux, à gauche et à droite du meneau central, la formule gravée, simple et lapidaire " A la mémoire de Jean-Martin, décédé le.. à.. ; et Catherine, décédée le… à…." Curieusement le nom de l’épouse était à gauche de son époux, du coté des femmes comme à l’église lors des mariages et des enterrements dans la tradition toujours bien vivante dans le village lors de mon enfance. Près de cent ans nous séparaient de la date de l’érection de la pierre. Les lettres et chiffres gravés qui avaient subi l’assaut des intempéries apparaissaient à peine, cachés surtout dans le bas plus humide par des mousses et lichens. Pressé, préoccupé par le choix des paramètres de la photo, je pris rapidement le cliché sans fixer la pierre dans son contexte et sans noter l’information présente. 
Poursuivant ma quête d’information, au pas de charge, je me rendis alors au nouveau cimetière pour un deuxième cliché, celui de la stèle d’une femme nommée Marie appartenant elle aussi à l’arbre familial. Après un rapide coup d’œil sur les pierres tombales appuyée sur les murs extérieurs, à la recherche d’un éventuel indice familial, je me rendis dans le coin gauche repéré lors d’une visite précédente pour fixer sur la pellicule l’objet en question. Dès la prise du cliché, le film se rebobina marquant ainsi la fin de ma quète d'indices.
Le développement.
En parcourant la série développée, la photo de la première stèle me sauta immédiatement aux yeux. Par un curieux effet du hasard, d’une synchronicité, elle comportait deux éléments étonnants au bas de la pierre. Un peu de verdure en bas en adoucissait la couleur grise et triste. La photo ne montrait qu’un texte à peine lisible dans le haut. Deux corolles blanches, d’un liseron, pleinement épanouies malgré le mois d’Octobre, fleurissaient de part et d’autre du meneau central chacune des personnes inscrites. A l’ensemble gris et froid de la pierre s’opposait comme un regard d ‘espérance, une ouverture à quelque chose au delà de la mort. Fenêtre de pierre ouverte sur l’éternité, dans la solitude de leur oubli terrestre, comme pour assurer qu’ils étaient toujours présents dans une autre dimension, d’où ils avaient chargé la nature de fleurir leur tombe. La photo se présentait comme une réminiscence de leur passage sur terre, comme un témoignage de l’au-delà à celui qui brusquement venait s’inquiéter de leur sort terrestre.
La phrase « Les morts ne sont pas des absents, ce sont des invisibles » me semblait illustrée. N’avaient-ils pas témoigné ainsi simplement, par ces fleurs blanches, par cette verdure qui apparaissait sur la photo, du mystère qu’est le monde de l’au-delà, du royaume qui n’est pas de ce monde cité dans le texte de l’évangile. Clin d’œil, en cette période de la Toussaint, à un homme pressé qui tout en regardant ne voyait pas plus loin que le bout de son nez.Les dates de naissance et de décès illisibles me conduisaient nécessairement à retourner à nouveau sur les lieux puisque la photo n’avait pas rempli son œuvre première m’informer.
Décidément, c’était le jour de l’aveuglemen. Sur la deuxième photo alors que je cherchais à déchiffrer le texte malgré le manque de relief pour trouver les dates que je n’avais pas pris la peine de relever sur place, je constatais étonné que Marie, épouse d’Armand n’était pas enterrée avec son mari, mais avec ses deux filles mortes l’une à six mois, l ’autre à dix ans. Le texte la nommait veuve mais aucune information n’apparaissait sur lui. Dans cette génération pour la deuxième fois, dans ma famille large, l’homme n’était pas présent. J’étais loin avec cette stèle de la disposition apaisante des épitaphes de ces ancêtres qui en couple défiaient le temps par delà la mort. C’était une fois de plus, une fois de trop à nouveau la disparition de l’homme qui venait frapper mes yeux en ce jour de Novembre.