15/12/2012

Médication et infiltrations.

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La personne que nous devions rencontrer, pour le déjeuner, Léa et moi, avait été empêchée ; aussi la conversation glissa après quelque temps sur des aspects personnels. Elle s'étonnait de la réflexion de mon épouse lors d'une réunion. Elle l'admirait aussi pour son audace à la partager. Elle me répéta la phrase dite :  « Je ne peux pas prendre ma fille dans mes bras quand elle est dans cet état ! »

Lors de la dernière rencontre, chez notre fille, elle avait été dans l'incapacité d'apporter le réconfort affectif que son état recommandait. Cette phrase ne m'étonnerait guère. Je ressentais son incapacité à lui apporter, comme moi je pouvais le faire aisément, un réconfort physique par une proximité chaleureuse. C'était son invalidité, sa peine, son destin. Elle ne pouvait être entraînée physiquement dans ses sensations vu l’héritage pesant de la lignée maternelle. Ce n'était pas la première fois que je me sentais envoyé au front pour affronter la peur, les angoisses de notre fille. Elle ne pouvait intervenir qu'après pour l'intendance et le support matériel quand l’orage était passé.

Son corps exprimait à nouveau cette incapacité à laisser aller ses vieilles émotions. Sa démarche était voûtée depuis la dernière crise. Son bassin était en position de fermeture la faisant marcher comme une personne sortant d'une opération. Pour résoudre le problème, elle était passé chez le kiné, puis avait complété le traitement, en prenant, en plus rendez-vous chez l'ostéopathe et son médecin homéopathe pour soigner avec ces derniers son blocage des cervicales, des lombaires, ses variations de tension et ses migraines.

Le diagnostic me semblait simple, évident : pour guérir, elle devait rencontrer en elle la petite fille blessée par une rupture d'attachement et une pathologie de la tendresse. Les symptômes de sa fille, elle les ressentait vibrer en elle. Elle fermait son bassin et ses épaules et elle s'échappait dans l'agitation et la médication. Elle ne pouvait soigner le tout que par la compassion envers elle-même.

La grand-mère morte alors que sa mère avait six ans était le noeud du problème. C'est là qu'il fallait aller pour le guérir. Ce sont les émotions enfermées, sous ses muscles rigides faisant barrage qu'il fallait soigner : en assouplissant ceux-ci, elle se rapprochait de sa détresse intérieure, amoindrissait ses défenses et lorsque celle-ci était en vue, elle changeait de médecins, de traitement, d'ostéopathe. Dans ce jeu de yo-yo, elle perdait sa sérénité, son temps et tournait en rond. Lui en toucher un mot, était impossible, seul le médecin pouvait lui donner un conseil, une médication  : il savait.

Sa mère incapable d'apporter le minimum d'affection et de présence physique avait trouvé une solution : médicaliser le problème. Les oncles médecins avaient servi d'alibi et la souffrance émotionnelle avait été enrobée de pommades, de pilules peu efficaces car ne traitant que les symptômes. La dépression de sa fille était pour elle, une tentative ultime pour quitter ce cercle infernal et le moindre pas fait par celle-ci, se trouvait bloqué par la fidélité familiale. Il ne fallait pas mettre sur la table l'indicible, fuit  depuis trois générations. Et la Faculté, au courant seulement d’un aspect des choses, traitait ses tensions par des infiltrations dans ses articulations pour ouvrir les blocages construits pour enfermer une souffrance sur laquelle les larmes n'avaient pas été versées. Quelques bons sanglots, un torrent de larmes, plusieurs soupirs  auraient bien plus d'effet que les médicaments. Encore fallait-il trouver la bonne personne susceptible de la prendre par la main, de lui faire faire la catharsis de la souffrance circulant dans la lignée de mères.