17/02/2010

Mémoire du corps

Vacances d'hiver

La période des bagages avait été particulièrement éprouvante le mois dernier, plus que pour les autres départs, j’avais ressenti cette fois beaucoup de colères et d’énervement lorsqu’il s’agissait de rassembler les vêtements les plus adéquats pour cette semaine aux sports d’hiver. Je n’arrivais pas à me détacher de ce temps d’hésitations, de préparation et d’accumulation de vêtements et sous-vêtement en un ou plusieurs exemplaires. Sans cet engagement de participation à notre hôtesse, j’aurais pris la tangente et exprimé fermement mon intention de rester, de ne pas accompagner mon épouse qui chargeait en plus la voiture d’une foule de choses qui j’en étais certain, allaient se révéler inutiles.
Depuis longtemps, la préparation au départ me pesait, était un moment difficile. Dans la balance, je ne voyais que les inconvénients. Je n’étais pas porté par les avantages, par le plaisir d’être autre part, de voir du pays, de changer d’air. Une grande incertitude régnait sur la qualité de la route en cette période hivernale et le risque de subir des averses de neige augmentait avec l’heure du départ qui se rapprochait. L’atmosphère, chargée d’électricité, pesait plus encore que l’opportunité et la perspective de vivre un dépaysement.


La table d’écriture

Au cours de cette même période, une nouvelle activité venait de commencer. Au fur et à mesure des étapes, où nous emmenait la table d’écriture, je me plongeais dans mon histoire passée sur laquelle, j’avais mis un couvercle. J’avais refusé longtemps de renouer avec ceux que j’avait côtoyé aux études, et de parcourir à nouveau ces lieux.

En replongeant au début de mon adolescence par l’écriture, je me revoyais comme élève interne au collège de la ville voisine. Les lieux revenaient en filigrane sous mes yeux. Le vestiaire notamment qui représentait l’endroit de débarquement du Dimanche soir où après avoir emprunter la longue volée d’escaliers partant de chez le concierge à la rue, jusqu’au premier étage de cet ancien bâtiment, nous déposions nos valise. Puis nous passions au réfectoire pour mettre dans nos boites à pain, les provisions de la semaine. Après les adieux à Papa ou au père d’un ami alternativement, nous passions le temps qui restait à la cour de récréation. La sonnerie de la cloche annonçait la mise en rang, le passage à la chapelle et l’échange des chaussures contre les pantoufles au vestiaire.



La préparation des valises pour les vacances, m’avait pendant des années durant causé des problèmes émotionnels, d’énervement et de colère et à présent seulement, je les associais avec ses années de pension ou le dimanche soir, il fallait quitter la maison pour s’en éloigner la semaine. Mon équation était restée valise -pension et non valises-vacances.  Étonnement, face à toutes les images des bâtiments du petit séminaire, des lieux qui reviennent dans ma mémoire. L’emplacement des classes successives, côté rue, côté cour, la forme des escaliers de pierre dont les marches sont usées de part et d’autres, coté murs, par les nombreux rangs qui les ont empruntés. Le bruit des portes qui claquent, avec leur système de rappel. Images de l’atmosphère quotidienne, dans des espaces imposants, haut de plafond, des couloirs sans fin où résonnent les éclats de voix, les bruits de chaussures.


Conditionnement

Et puis la phrase de Mélina, ma jeune collègue, qui spontanément me dit en me croisant dans le couloir. « Mais pourquoi, ne marches-tu pas au milieu du couloir, il y a de la place ? ». Phrase inattendue encore gravée dans ma mémoire. A ressentir cette ambiance du collège, je comprends enfin le sens de celle-ci. Ma mémoire corporelle a été marquée, à jamais par tous ces déplacements en silence, sous surveillance, en rangs, l’un à gauche, l’autre à droite. Les élèves allaient d’une classe à l’autre sans doute, mais pour les internes, c’était une seconde nature. Aller au dortoir, à la chapelle, de la chapelle au déjeuner puis à la récréation, de celle-ci à l’étude pour prendre ses livres, puis aller en classe.
Toujours, tout le temps, en rangs, une fois à gauche, une fois à droite. Déplacement tantôt fluides, feutrés ou bruyants jusqu’au dernier rang de la journée, où du vestiaire, nous allions au dortoir du troisième étage, situé coté rue au fond du bâtiment sous les combles. Des années durant. Je vois encore ces grands lampadaires avec leur boule jaune que l’on allume devant et qu’on éteint derrière. Puis le trajet jusqu'à la chambrette avec rideau sur le couloir qui maintenait un semblant d’intimité. Puis le silence qui tombait avec de temps à autre les planches qui craquaient sous le pas du surveillant qui contrôlait visuellement, en ouvrant le rideau que chacun était bien entré dans son lit. Puis il éteignait.

Corps émotionnel déformé par son passé, qui se souvient et qui j’espère se libère, enfin.