27/01/2009

Le cahier d'écolier

A l’occasion d’un rangement de classeur, le dernier week-end, un petit cahier d’écolier venait de refaire surface. Il avait complètement quitté mon souvenir. C’était la redécouverte, en temps utile sans doute, d’une pièce du puzzle familial. Des éléments étaient portés consciemment à mon attention, coté maternel. La sœur de ma mère, née en 1913, avait rédigé quelques pages d’une écriture ferme et bien calligraphiée, sans les dater. Elle y racontait les souvenirs de son enfance et de son adolescence jusqu’au moment où elle allait quitter sa famille pour continuer ses études d’assistante sociale. Quelques éléments de première main venaient ainsi s’ajouter à l’histoire familiale. Rapidement, je parcouru les événements mentionnés tout en constatant de nombreuses ratures et, en marge, des bouts de phrases qui complétaient certains propos écrits trop rapidement.


L’école primaire.


A première vue, rien de bien nouveau, aucun élément saillant ou étonnant, le récit peu détaillé, superficiel même, ne m’apportait que des bouts d’information. Un élément pouvait néanmoins avoir son poids dans l’histoire. Ma grand-mère maternelle était un femme qui travaillait à l’extérieur, en tant qu’institutrice et elle poursuivait la même carrière que sa mère. Elle assurait une classe de primaire dans l’enseignement officiel de la ville. Toute son enfance avait été marquée par la présence éducatrice de leur grand-mère et par un lien distant à celle qui les avait mis au monde. Cocasse et tragique à la fois, l’aïeule était chargée de monter à l’école aux heures de tétée pour présenter ma mère au sein maternel. Ma mère nous avait toujours dit et plus d’une fois qu’elle avait été marquée par l’éloignement de sa mère et qu’elle était heureuse de nous apporter sa présence permanente lors de nos jeunes années.
Ses parents étaient, notait ma tante, tous les deux issus de famille ou le père avait disparu précocement. De part et d’autres, une femme était chef de famille. Circonstance aggravante son père avait joué un rôle très effacé de par sa nature et peut-être aussi par le caractère autoritaire de son institutrice de femme.
Le parallélisme avec la famille de mon père était flagrant, lui aussi venait d’une famille où le père avait disparu précocement, et où sa mère avec son caractère très trempé avait monopolisé l’espace de liberté et de décision. Pas étonnants donc que mon père et ma mère se soient rencontrés et reconnus dans cette atmosphère subtile et envahissante d’autorité matriarcale.


Le piano.

Ma Tante racontait aussi sa passion pour la musique, sa maîtrise du piano pendant son adolescence, son plaisir profond de jouer sur l’harmonium de son oncle curé, pendant des heures, lors de ses vacances à la campagne.
Elle n’avait jamais caché son savoir, mais ne nous avait jamais montré son talent sur le piano de la salle à manger des grands parents. Seule restait l’impression de son bavardage incessant sur toutes les épreuves qu’elle avait vécue, sur les autres, sur son dévouement pour la cause des aveugles.
Elle s’était coupée d’elle même, aveuglement et vivait comme on dit à coté des ses pompes, de sa vraie nature. Qu'espérait-elle inconsciemment voir, elle qui s'était tant dévouée pour les aveugles ? Qu'est ce qu'elle ne pouvait pas voir d'elle même ?
Au home, où elle avait été placée sur à un gros incident de santé, elle envahissait les autres pour chercher de la compagnie ou la présence agréable de personnes âgées comme elle. Ne cherchait-t-elle pas en y regardant de plus près, le contact de sa grand-mère qui lui avait donné tant de soins gratifiants. Etait-ce ce qu’elle voulait dire, de ses yeux grand ouvert quand grabataire, il ne lui restait plus que son regard profond pour s’exprimer.

La lecture du cahier, me ramenait à une vie où elle semblait avoir manqué sa source profonde, l’élan de son cœur musical, et la perte inconsolable de son premier amour.
Son récit se terminait rapidement par l’annonce de son départ vers la capitale à la fin de sa rhétorique pour étudier et revoir son amoureux.
Il m’apparaissait que sa vie s’était arrêtée, à cette époque là. Elle avait ensuite poursuivi son destin de femmes rentrant dans le rang par un mariage conventionnel et s’était arrêtée de vivre en relation avec sa profondeur. N’était-ce pas dans cette déchirure qu’il fallait trouver le sens de la grossesse extra-utérine qui l’avait rendue stérile et qu’elle avait comblée tant bien que mal, par la prise en charge, de deux filles en placement, qu’elle avait tenté d’éduquer ?

23/09/2006

Stèle funéraire

Stèle funéraire.
Cet intérêt pour ce "petit patrimoine" comme on le dit actuellement provenait surtout d'une question du compagnon de ma jeune sœur qui nous avait interpellé un jour de Toussaint. L'arrière-grand-père paternel n’était pas présent dans la tombe familiale au coté de son épouse.Cachée depuis toujours à nos yeux de visiteurs réguliers, son absence me questionnait depuis ce moment là. Aucun souvenir d’enfant ne revenait à ma mémoire. Aucun indice ne m’était parvenu sur cette absence illogique. Pourquoi n'avait-il pas été enterré auprès de sa femme? Depuis cette réflexion, il brillait par son absence. Ma grand-mère paternelle y avait enterré son homme, décédé très jeune. Mon père y était enterré.Rien n’était présent comme indice dans la mémoire de mes frères et sœurs qui avaient eux aussi découvert a ce même moment cette vérité évidente.

Une rupture de l’histoire familiale s’était ainsi révélée à un moment où les derniers témoins étaient décédés. La question était simple, claire. Pourquoi cette séparation?

Cette interrogation posée dans un coin de ma mémoire se réveillait périodiquement et j’essayais comme un détective de rassembler des indices probants. Pour lever le voile, une expédition photo avait été prévue dans les cimetières du village.

Les photos.
La série de photos se terminait par deux clichés de stèles funéraires, l’une prise à droite au fond du vieux cimetière désaffecté depuis près de 100 ans et qui avait échappé aux travaux de rénovation autour de l’église, l’autre dans le nouveau ouvert en 1910, là où mes parents et grand parents avaient été enterrés.
Trois semaines plus tôt, j’avais appareil photo en main visité les alentours de l’église paroissiale de Saint Remy pour essayer d’y retrouver des indices de l'arrière grand-père et constaté que l’ancien cimetière ne comportait en plus d’une seule concession à perpétuité bien entretenue que deux ou trois stèles le long du mur de maintien des terres du parvis de l’église.

L’une d ‘elles retient mon attention. Elle portait le nom de famille de ma grand-mère. De toute beauté et de majesté, elle comportait dans la forme d’une fenêtre gothique en lieu et place des vitraux, à gauche et à droite du meneau central, la formule gravée, simple et lapidaire " A la mémoire de Jean-Martin, décédé le.. à.. ; et Catherine, décédée le… à…." Curieusement le nom de l’épouse était à gauche de son époux, du coté des femmes comme à l’église lors des mariages et des enterrements dans la tradition toujours bien vivante dans le village lors de mon enfance. Près de cent ans nous séparaient de la date de l’érection de la pierre. Les lettres et chiffres gravés qui avaient subi l’assaut des intempéries apparaissaient à peine, cachés surtout dans le bas plus humide par des mousses et lichens. Pressé, préoccupé par le choix des paramètres de la photo, je pris rapidement le cliché sans fixer la pierre dans son contexte et sans noter l’information présente. 
Poursuivant ma quête d’information, au pas de charge, je me rendis alors au nouveau cimetière pour un deuxième cliché, celui de la stèle d’une femme nommée Marie appartenant elle aussi à l’arbre familial. Après un rapide coup d’œil sur les pierres tombales appuyée sur les murs extérieurs, à la recherche d’un éventuel indice familial, je me rendis dans le coin gauche repéré lors d’une visite précédente pour fixer sur la pellicule l’objet en question. Dès la prise du cliché, le film se rebobina marquant ainsi la fin de ma quète d'indices.
Le développement.
En parcourant la série développée, la photo de la première stèle me sauta immédiatement aux yeux. Par un curieux effet du hasard, d’une synchronicité, elle comportait deux éléments étonnants au bas de la pierre. Un peu de verdure en bas en adoucissait la couleur grise et triste. La photo ne montrait qu’un texte à peine lisible dans le haut. Deux corolles blanches, d’un liseron, pleinement épanouies malgré le mois d’Octobre, fleurissaient de part et d’autre du meneau central chacune des personnes inscrites. A l’ensemble gris et froid de la pierre s’opposait comme un regard d ‘espérance, une ouverture à quelque chose au delà de la mort. Fenêtre de pierre ouverte sur l’éternité, dans la solitude de leur oubli terrestre, comme pour assurer qu’ils étaient toujours présents dans une autre dimension, d’où ils avaient chargé la nature de fleurir leur tombe. La photo se présentait comme une réminiscence de leur passage sur terre, comme un témoignage de l’au-delà à celui qui brusquement venait s’inquiéter de leur sort terrestre.
La phrase « Les morts ne sont pas des absents, ce sont des invisibles » me semblait illustrée. N’avaient-ils pas témoigné ainsi simplement, par ces fleurs blanches, par cette verdure qui apparaissait sur la photo, du mystère qu’est le monde de l’au-delà, du royaume qui n’est pas de ce monde cité dans le texte de l’évangile. Clin d’œil, en cette période de la Toussaint, à un homme pressé qui tout en regardant ne voyait pas plus loin que le bout de son nez.Les dates de naissance et de décès illisibles me conduisaient nécessairement à retourner à nouveau sur les lieux puisque la photo n’avait pas rempli son œuvre première m’informer.
Décidément, c’était le jour de l’aveuglemen. Sur la deuxième photo alors que je cherchais à déchiffrer le texte malgré le manque de relief pour trouver les dates que je n’avais pas pris la peine de relever sur place, je constatais étonné que Marie, épouse d’Armand n’était pas enterrée avec son mari, mais avec ses deux filles mortes l’une à six mois, l ’autre à dix ans. Le texte la nommait veuve mais aucune information n’apparaissait sur lui. Dans cette génération pour la deuxième fois, dans ma famille large, l’homme n’était pas présent. J’étais loin avec cette stèle de la disposition apaisante des épitaphes de ces ancêtres qui en couple défiaient le temps par delà la mort. C’était une fois de plus, une fois de trop à nouveau la disparition de l’homme qui venait frapper mes yeux en ce jour de Novembre.