15/02/2010

La communication nutritive(*)

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Son appel à l’aide, insistant, me poussait, a lui apporter un peu de nourriture, pour passer le week-end. Un pain, quelques vivres, des sauces surtout pour qu’elle puisse entamer sa réserve de pâtes. J’étais pourtant réticent. Ses moyens limités rendaient sa gestion du quotidien inefficace. Avec une telle éducation aurais-je fait mieux ?

Je n’avais pas cet après-midi-là pris de distance par rapport à elle, et à son affreuse manière de gérer sa nourriture de base, en lui préférant souvent l’achat de m’importe quoi. D’où ma mise en route pour l’aider, une fois de plus.

Pendant le trajet, je constatais que mon estomac était contracté, et qu’une sorte de nausée, de malaise m’envahissait. Je constatai cet état, comme étranger à mon quotidien. Quelque chose de bizarre certainement car il n’y avait pas de raisons personnelles de m’en faire. Cette histoire autour de la nourriture devait me renvoyer à d’autres sensations et avoir un sens. Ce mal être puissant, faisait écho en moi, ravivait une sensation basique, primaire.



La nuit suivante fut courte, blanche, comme on dit parfois. Je m’étais réveillé vers 1h du matin et n’avait plus fermé l’œil sinon sur le matin où j’avais sans doute eu un module de sommeil supplémentaire, car une image preuve de ce supplément m’était restée. Dans un état vaseux, avec une fatigue dans tous les membres, j’étais néanmoins parti visiter ma fille cadette.
Elle était rayonnante, dans une forme du tonnerre. En plein chemin d’évolution, de découvertes au sujet de son comportement d’adolescente quand elle avait pris 10 kg en un an alors que ni sa mère, ni moi ne nous étions interrogé a propos de cette prise de poids marquante. Les chips, le chocolat, toutes les catégories possibles et imaginables de friandises achetées sur le compte familial sans que mon épouse ne réagisse.
« Comment avez-vous pu me laisser faire ? » me disait-elle.

« Comment n’avez-vous rien vu ?» 
De mon côté en effet, je n’avais rien soupçonné, ni sonné l’alarme, laissant à mon épouse la tâche de contrôle. Elle n’avait rien fait, rien empêché. Par ses séances de sophrologie, ma fille décodait son comportement, cherchait la cause de cette séquence de son histoire, cherchant pourquoi, elle ne pouvait maigrir. Puis elle parlait de remplir un vide intérieur. Ce n’était pas la faim qui la poussait mais une assuétude.

Elle débordait le signal naturel de faim par un conditionnement à la nourriture sucrée, douce au goût. Avec fierté, elle me parlait de son attention au signal de la faim, qu’elle redécouvrait. Elle prenait distance par rapport à l’envie compensatoire physiquement inutile.



Nous avions prévus d’aller en couple, mais ce jour là, mon épouse s’était sentie mal, comme moi le jour précédent peut-être et elle était restée à la maison. Sa plus jeune fille lui causait déjà problème en temps normal, par son attitude très directe, péremptoire et à la limite de l’agressivité. Elle peinait dans sa relation avec elle. En restant à la maison, ma femme s’isolait. Un pressentiment l’informait de l’enjeu et des progrès de sa dernière dans un domaine qu’elle aussi ne pouvait gérer. C’était donc un problème douloureux à éviter.


La fringale sans limites appartenait aussi à la mère. Encore maintenant alors qu’elle énonçait aux tiers son souhait d’un régime sans crème, lors des repas amicaux, elle fonçait aveuglement sur le morceau de tarte brésilienne, apparemment exempte de cette matière. Dans le secret et la discrétion, elle repassait par le frigo. Elle faisait régime sans gluten mais se précipitait sur la pâtisserie comme par miracle, cuite sans cette matière. Bref en public, elle était au régime mais dans l’intimité, l’isolement n’en tenait plus compte. Jadis, elle n’avait pu empêcher sa fille de prendre du poids par un régime inadéquat car elle avait le même problème face à la nourriture. Elle essayait de combler un vide intérieur, un manque et non de répondre au besoin de son corps. Elle ne percevait pas le signal de satiété. N’étaient-elles pas nées, à un jour d’intervalle à la mi-mars, dans une hérédité transmise qui les confondaient !

Par son travail personnel  en sophrologie, l’une prenait une distance par rapport à la nourriture d’une manière saine et lucide en contactant ses besoins. Mon épouse confrontée indirectement à cette prise de conscience s’efforçait d’éviter la proximité de sa fille, pour ne pas voir en miroir son point faible, son vide intérieur. Elle ne pouvait prendre conscience de son attitude d’évitement.

Le cercle familial était touché, tremblait sur ses bases alimentaires, sur cet attachement compensatoire à la nourriture. La cause cachée était approchée, mise presque à nu.
Trois jours plus tard, la nouvelle visite, à deux doigts d’être annulée, fut maintenue grâce la pression morale de la mère idéale qui tenait ses promesses et ses engagements. Seuil franchis, ou refoulement des indices,l ’avenir nous le dirait.


(*)L’association des mots par Alice Miller dans NOTRE CORPS NE MENT JAMAIS