06/12/2012

En boule dans son panier.

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Elle avait mal dormi et était retournée dans son lit après avoir conduit les enfants à l'école. Du fond de celui-ci, elle avait quand même décroché le téléphone pour me dire « Ne vient pas, je ne suis pas bien »  À l'entendre, j'avais mieux à faire que de venir la visiter, mais elle me le disait avait un timbre à fendre l'âme. Elle était retombée dans son trou noir, rempli d'angoisse, de mal être impossible à décrire tant il lui faisait mal. Sans tenir compte de son avis, des mots qui n'étaient qu'un habillage de sa détresse, j'étais parti en train puis en bus pour la rejoindre. Décrochera-t-elle encore une seconde fois ? C'était à espérer car sinon je restais bloqué dans le village voisin où s'arrêtait le bus.

Elle décrocha et accepta de venir me chercher. Dix minutes plus tard elle était sur le parking à de l'arrêt du bus. Les larmes aux yeux tant sa souffrance  était grande, elle exprimait sa désespérance, l'inutilité des quinze jours de traitement à l'hôpital de jour, quelques mois plus tôt. Elle avait rechuté. « Je n'ai pas fait de progrès depuis deux ans me dit-elle alors qu'en réalité seules deux périodes de déprime s’étaient passés. Elle ne jugeait plus sereinement, ne voyait que le négatif de la situation actuelle, sans faire référence, sans s'appuyer sur les moments forts des mois passés. Elle ne pouvait prendre de la hauteur. En plein  marasme, elle ne voyait que l'état du jour, sa douleur profonde, ses sensations impossibles à supporter. Elle était comme collée, sans possibilité de sursaut ; plaquée au sol par l'humeur noire qui envahissait.. Comme elle ne pouvait déclencher en elle-même ses ressources disponibles, j'avais pris la voie de la sensation pour l’aider. Une autre personne occupait son esprit, un côté noir que je ne lui connaissais pas. Elle qui était si active et remplie de projets ne trouvait maintenant aucune ressource en elle. Sa fondation avait disparu, elle avait glissé dans un univers glauque, inaccessible à la pensée.

 

Pour la soutenir physiquement,alors qu'elle était assise sur le tabouret, je m'étais approché d'elle pour la prendre dans mes bras comme je le faisais avec la petite fille qu'elle avait été.

 

Je me souvenais des innombrables couchers où elle était en train de pleurer toutes les larmes de son corps et des tentatives de l'apaiser pour qu'elle s'endorme enfin. Venait-elle de replonger dans l'angoisse de son enfance que j'avais eu tant de mal à gérer sans point de repère, sans trouver le sens de ce qui lui arrivait ?

 

Dans le moment présent, il me fallait lui transmettre ma compassion en la serrant affectueusement dans mes bras pour lui donner ma sécurité, une assurance perdue. J'apaisai doucement un peu de ses angoisses, de ses peurs, de son mal être. Nous n'étions plus dans la parole mais dans la sensation. Une présence chaleureuse de base comme un bébé peut la recevoir quand il est en pleurs, un apaisement viscéral.

 

Elle était dans un univers de tempête intérieure, de ressenti violent qui n'avait pas de sens. Un abcès était en train de se vider et je lui assurais le support pour en traverser les tourbillons. L’année dernière, je l'avais apaisée par le contact de ma main sur son front, de mes mains sur ses pieds. Après quelque temps, je l'invitais à s’étendre, en déployant sur le divan, la couverture douce qu'elle appréciait. Je m’y installais aussi, soutenant ses pieds glacés sur mes genoux et je les réchauffai doucement.

 

Elle était tendue, en boule,  refermée sur elle-même. Posément, à plusieurs plusieurs reprises, j'essayais de lui faire prendre contact avec sa respiration de lui faire détendre les épaules, les bras. Des nausées se manifestaient l'obligeant à se redresser pour essayer de sortir non pas son déjeuner mais j'en étais sûr, une émotion enkystée. Elle fit le renvoi habituel, sorte de tic que je lui connais bien et qui parfois même en temps ordinaire, se manifeste.

A chaque phrase négative, je lui présentais en parallèle la réalité qu'elle ne pouvait actuellement voir. Sans doute y avait-il eu du négatif, des choses manquées mais que faisait-elle de celles réussies ? Sa balance était faussée, il n' y avait plus de liens entre les deux fléaux. Après une heure de ce combat, elle  commença à se détendre. Le tic-tac de l'horloge fut de nouveau perceptible comme un indice de l'apaisement qui s'était installé, du calme qui commençait à montrer le bout du nez.

La crise était passée, nous avions atteint la rive.

La réalité reprenait ses droits les enfants allaient sortir de l'école. Elle choisit d'aller les chercher.

 

04/11/2012

Le chant existentiel.

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En cherchant un numéro de téléphone dans le répertoire du GSM, je fus surpris de constater que le premier numéro de la liste était celui de ma fille aînée. Une manipulation précédente en était sans doute la cause mais je l'avais perdue de vue. A présent ce rang un m’étonnait. De voir ma fille aînée en première ligne était tout à fait à l'ordre du jour. Elle était devenue à nouveau le centre de nos préoccupations. Sa déprime aiguë était de nouveau là comme si tout ce qui avait été tenté pour l'effacer n'avait servi à rien. Elle était revenue à la case départ.

Sur Internet dans un dossier sur la dépression, j'apprenais que les risques de rechute étaient élevés. Je n'en avais pas été conscient ni averti. Sa vivacité en vacances m’avait assuré du contraire.

Début de semaine son compagnon m'avait appelé au secours pour assurer un soutien affectif le lendemain comme antidote à la scène qui l’avait rappelé de son travail. La situation était dramatique. Les neuroleptiques et les somnifères n'avaient pas fait bon ménage. Avait-elle forcé les doses ? Sans doute. Dans son état, il ne fallait faire qu'une chose : attendre que les effets se dissipent.

A mon arrivée, la nuit avait déjà fait son office. Elle était consciente et désespérée. Son mal-être sur sa figure émaciée faisait peine à voir. Elle était mal en souffrance psychologique et physique. La  rechute était claire, nette ; la reconstruction apparente de sa personnalité n’avait été qu’éphémère. La thérapie avait pas été faite sur des fondations qui n’étaient pas solides. Tout s’était écroulé.

Les quelques heures que j'allais passer avec elle, permettraient sans doute de la réconforter, de la soutenir. Pourrait-on remettre en place quelques points d'appui pour assumer un minimum de soins à elle-même et à ses enfants, à leur retour de l'école ? Sa blessure primordiale était de nouveau ouverte, béante. Son mal-être à fleur de peau sortait par tous ses pores. Il me restait à l'écouter, la panser sans trop savoir qu'elle était l’onguent adéquat, idéal.

Les plaies de l'âme siègent profondément enfouies. Ont-elles un antidote, une médication ? Interrogation fondamentale difficile à appréhender car la vie des uns et des autres est tellement différente. Trop d'incidents peuvent les avoir causées dans un passé lointain, dans des moments d'inattention, d'incompréhension.

Quels sont les mots à dire,  les soins à donner, les papouilles à offrir ?

Revenir aux points forts de notre histoire familiale, retrouver le souvenir des tendresses passées et ressenties, rechercher le suc des relations pour s'opposer aux idées noires qui se bousculent dans sa tête. Retrouver ce qui fait valeur à ses yeux pour s'y accrocher, pour dissoudre toutes les dévalorisations ressenties, subies dans l'enfance. A chaque idée négative, mettre en exergue un ressenti positif. Rester dans le moment présent pour percevoir la douceur soyeuse de la couverture qui la tenait au chaud, écouter le calme de l'environnement qui n'est pas un désert d'angoisse mais une présence bienveillante indicible qui permet d'exister de prendre place.

De la sentir ballottée comme un fétu de paille dans ses émotions, ses angoisses ses peurs, je m'accroche, je résiste, j’essaye d'être rocher pour qu'elle s'appuie et sente qu'un support existe dans sa turbulence. Que ce rocher, elle peut le ressentir en elle, qu’il est source de sa vie qu'il est aussi son appui. Elle me renvoie à une sensation d'enfance quand dans les bras de mon père, dans le fauteuil, il m'invitait à écouter les battements de son coeur à la fois comme un jeu, une exploration mais aussi comme source de sa vie, de ma vie, de la vie.

Où il y a vie, il y a espoir. Le moment fondateur n'était pas intellectuel mais perception. En la serrant dans mes bras pour lui infuser tendresse, compassion, force, ce moment du passé me soutient. Je suis passeur d'un bien précieux, je suis passeur de vie.

PS-La corrrection des textes est  assurée à présent par Nathalie C.