01/04/2012

Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes.

liberté,chaînes,transmettre,écouterCette phrase m'avait transpercé par son évidence, par sa clarté. Elle était le résumé qui s'appliquait à ma sensation lors de la dernière réunion de notre association. Une fois de plus, j'avais exprimé mon souhait de les entendre parler d'eux, de les entendre dire ce qu'ils avaient vécu lors du mois précédent et je n'avais rien entendu sinon des phrases en rapport avec des actions faites par les autres, par leurs enfants mais d’eux, je ne savais pas grand-chose. Avaient-ils vécus humainement ? Avaient-ils éprouvé des émotions, des peurs, des joies, des tristesses, des interrogations. Non. Ils ne pouvaient pas parler en « Je » ils ne pouvaient se dire dans leur quotidien. Ils ne mettaient en scène que leurs actions et celles des autres, ou ils apportaient des opinions, des points de vue. Où étaient leurs sentiments ?

Leur vie s'écoulait remplie de moments neutres, insipides. Pas l'ombre d'un sentiment, d'une parole réelle, d'un parler vrai. Le petit pas que je leur demandai de faire était simple. Dans le tour de table, ne pas entrer dans le questionnement à propos de ce qui était dit, ne pas apporter d'opinion, de comparaison, d'expérience similaire. Entendre ce que disait l'autre, simplement.

Ils restaient dans leurs habitudes, dans le schéma de la conversation qui passe du coq à l'âne et qui parfois ne tient même pas compte de chacun. Tout le monde avait droit à son temps de paroles et plus d'une fois le tour de table n'avait pas assuré à tous, son temps de présence. On passait sans hésiter aux sujets suivants laissant l'un ou l'autre sur le carreau.

La phrase  citée avait été émise dans un autre contexte, au début du siècle passé par Rosa Luxemburg. Elle résumait la difficulté de beaucoup en ce temps-là de quitter la domination sociale imposée par les bourgeois et les classes dirigeantes. Elle évaluait la difficulté de briser la passivité de ceux qui s'épuisaient pour d'autres au travail. Elle exprimait la difficulté de faire prendre conscience à quelqu'un de la situation dans laquelle il évoluait, si de sa part, il n'y avait pas une étincelle, un mouvement, un changement de perspective. Sans cela rien n'apparaissait.

Personnellement je l'avais expérimenté. Pour changer ma vision des choses, il m'avait fallu longtemps. J'avais rencontré beaucoup de difficultés et c'était seulement en regardant le passé que je voyais, combien de chaînes, m'avait limité. Il m'avait fallu parler en « Je ». Il m'avait fallu traverser des épreuves, risquer d'avancer pour sentir ce qui me clouait au sol . Mon expérience, mon chemin n'étaient pas transposables.

Si je voulais changer les choses, il me fallait profiter d'un moment favorable pour entre quatre yeux, insérer une parole pour montrer à l'autre lui faire sentir ce que je souhaitais lui transmettre comme différence. Peut-être alors pourrait-il faire le pas et comprendre la nature du paradigme,la nature du seuil à franchir.  Alors seulement, il pourrait se mettre en route lui aussi à son rythme.