09/04/2010

Nourriture

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A l’occasion des vacances de carnaval, avec mon petit fils, nous avions joyeusement passé l’après-midi dans des activités diverses et évoqué sa préférence pour le repas du soir. Tout baignait dans l’huile. Pour améliorer le plat de pâte italienne qu’il avait souhaité, j’avais ajouté un peu de thon en boite et du parmesan pour créer un attrait supplémentaire. Mal m’en prit car en regardant le plat, son visage se décomposa et les larmes lui montèrent aux yeux. « Du thon ! Je n’en veux pas ! » dit-il. « Mais, c’est bon le thon ! »

 

Je supporte difficilement un refus, par rapport à la nourriture. Cela me rend ferme, à la limite cassant, devant les atermoiements et les refus en cascade.Lutte de pouvoir ? , humiliation ancienne ? ,  souvenir douloureux ? , se mélangent sans doute, sous cette attitude tranchée. J’ajoutais en le voyant dans cet état « Ne fais pas le bébé ! ». Il fondit alors en larmes et se précipita dans le divan, pour se roulé en boule, et sangloter silencieusement.

 

L’atmosphère de l’après-midi venait de s’effondrer. J’étais de mauvaise humeur et lui ne savait plus contrôler ses larmes. La soirée venait de prendre un tournant dangereux. Il serait difficile d’en sortir et d’apaiser ses émotions. Mon épouse sépara le thon des pâtes en coquilles et je tentai de le convaincre de revenir à table. « Ce sont les grands garçons qui mangent sans pleurer à table ! ». Chantage, pression morale, dans l’interaction du moment, je n’y réfléchissait pas trop, je voulais garder le cap et terminer avec lui le repas à table.

 

A ma parole malheureuse, après quatre versions, d’ « Un grand garçon ne pleure pas à table », il décida de revenir partager le repas et acheva les pâtes sans thon. L’incident était clos, mais quelque chose s’était passé, cela ne tournait plus rond, entre nous. Cet affrontement, cet éclat de voix nous séparait.

 

La toux.

 

Le lendemain pour atténuer la tension d’hier, nous étions allé chercher un petit pain au chocolat pour repartir d’un bon pied dans la nouvelle journée qui nous attendait. Il se mit alors à tousser, d’une toux grasse et caverneuse comme celle de mon épouse les jours derniers. Toux qui m’interpelle particulièrement et qui me renvoie à un incident passé, vécu par rapport à ma fille aînée vers ses dix ans. La découverte d’un lien essentiel entre sa toux et la relation fondamentale et vitale d’ « être aimé »

 

Il ne s’était pas senti aimé fondamentalement dans son rejet, dans ses limites et son choix basique, ses émotions.  Il l’avait déjà exprimé par les larmes, puis il somatisait et l’exprimait par sa toux caverneuse qui disait «  Personne ne m’aime ». La discussion d’hier avait réveillé une des blessures de son fondement, de son assise, de sa posture d’être, droit, confiant, fort. Il s’était effondré et le somatisait par sa toux. Cette conviction acquise avec mon aînée venait de revenir dans l’actualité, me donnait à penser que la blessure de base qui l’avait touchée, avait touché aussi ma cadette, sa mère et elle lui avait transmise.

 

Lors que la semaine précédente, on parlait de son ancienne attirance démesurée pour les sucreries et de toutes les cachotteries à ce sujet. Avec le fils la semaine suivante l’incident de la table remettait en avant à la génération suivante, le lien à la nourriture. La première alimentation de celui-ci n’avait pas été simple mais compliquée. Sa mère avait du rechercher un lait particulier, essayer celui de châtaignes, pour enfin arriver à quelque chose de digeste. Elle ne lui avait pas donné la certitude fondamentale, nécessaire comme à la plupart des enfants. Le flux d’amour inconditionnel passant par la voie buccale était problématique, fragile, douloureux. Un manque profond d’une composante se transmettait de génération en génération, variant de forme et d’étendue, s’exprimant chez l’une, chez l’autre de manière variée.

 

Le fil rouge de la lignée des mères, dans sa composante nourriture était chargé d’un manque indicible, d’un manque qu’il devenait de plus en plus difficile à traiter, qu’il était nécessaire de combler.

 

Fallait-il voir, dans le chemin parcouru par la mère, par rapport à l’accolade, la tentative de réparation nécessaire de la lignée ? Etait-ce par cette voie que la réparation et le recimentage de la fondation, allaient se faire ?

 

Le chantier était en cours. C’était l’essentiel. Par essai plus ou moins rempli de succès, le système familial soignait un de ses points faibles.