29/04/2017

Faire-part manquant !

Le rythme de nos rencontres fraternelles s'était estompé ces derniers temps car elle se consacrait à son cercle de famille et à la santé de ce compagnon de route, devenu son mari, trois ans plus tôt. Hier l'inéluctable s'était accompli il avait rendu l'âme après des semaines de lutte contre le cancer qui le rongeait et dont il ne parlait guère. Ne pas s'appesantir sur les épines, ne voir que les roses, aurait pu être sa devise.

La compassion, les états d'âmes n'étaient pas au menu.

On est battant, un point c'est tout.

Comment alors aborder son départ, son cercle de famille hors du commun, loin des récits de santé, des visites larmoyantes.

Ne pas trop en faire, d'accord mais si peu ?.

Entre les deux, j'oscillais ne voulant pas dépasser la frontière bien balisée de son champ de confort moral. Élevé à la dure, sans sentiments, dans une famille éclatée à cause de la guerre, il s'était sans doute forgé cette carapace si complexe.

Après une journée d'hésitation j'avais accompagné ma plus jeune sœur auprès du prêtre pour la préparation, comme elle disait d'une cérémonie simple, avant d'enterrer son mari une semaine plus tard en Dordogne auprès de ses parents installé là cinquante ans plus tôt et reposant maintenant à la lisière du bois, au bout de la propriété.

Personnage brillant et original, son homme avait tracé ce destin particulier. L'hommage qui lui serait rendu serait simple.

Au fond traduit en langage local; une absoute serait dite avant le grand départ dès les formalités diverses accomplies.

L'annonce du décès n'avait pas été faite avec un faire-part traditionnel précisant les détails de l'enterrement. C'est un mail envoyé aux amis et aux proches qui avaient précisé le cadre des événements. En tant que frère, de son coté, j'en avais été destinataire.

Du mélange des informations écrites, des coups de fil, des sms, moyens modernes de dispersé l'information et prévenir tout le monde, ma fille avait été oubliée et je n'en avais rien vu.

Ne la voyant pas à la cérémonie, j'avais imaginé un scénario de colère, de révolte par rapport à des préséances, des oublis blessants du passé. Une manière de faire comprendre une indépendance mal cernée, mêlée de regrets de silence.

Mon fils qui aurait été mieux dans le rôle, était présent pour soutenir la fierté familiale, la cohésion, l'unité dont je rêve dans les circonstances difficiles pour affronter les difficultés. Serrer les coudes en famille, construire un lien le plus solidement possible, en étant attentif aux anciens comme le préconisait notre éducation d'après-guerre.

La génération d'après mai 68, celle qu'on nomme XY n'était plus dans cet esprit et concrètement je fulminais pour ce manque d'égard soutenu par une jalousie qui pointe le nez trop souvent.

L'appeler au téléphone pour demander la raison de son absence et me faire torpiller par des propos incendiaires ne me tente guère. J'essais de survivre à l'émotion et à tous ces souvenirs du passé qui ne demandaient qu'à surgir de l'ombre et à me couper les jambes.

Vivre mon deuil, ma souffrance épuisait déjà mes forces Je n'en avais pas plus pour pourfendre l'absente, celle qui aurait soutenu mes pas et qui rêve tant d'indépendance et d'autonomie.

Les échanges par téléphone le soir et le lendemain avaient été caustiques, durs, agressifs. J'aurais sans doute mieux fait de garder ma langue en poche mais l'absence était trop forte. Je croisais le fer inutilement car elle n'en avait rien su.

Oubliée sur la liste des destinataires, elle s'était appuyé sur les vagues descriptions du premier jour, donné par sa mère, au moment où rien n'était décidé et considéré que l'enterrement était en France. Puis elle était restée isolée dans son indépendance.

Tradition morte, tradition qui n'a plus de sens, les coups de téléphone nombreux pour échanger avec la famille sont écrits à présent dans des phrases au sens multiples, sans ajustement par la réaction, les questions qui naissent de l'échange verbal.

Le mail est la meilleure et la pire des choses, à la lecture se mélange les non-dits, les suppositions, les extrapolations. Nous voilà en conflit au lieu d'être dans la compassion réciproque.

Un soir pourtant en rentrant d'une promenade détente, devant mon écran de PC des excuses et un mot amour. Papa, je t'aime.

Pourquoi être passé par là, par ce conflit ? Pour éviter la case des larmes qui avant n'ont pas été versées ? Peut-être !

18/03/2010

Colère

Une fois de plus, la nuit était agitée, entrecoupée de périodes où je ne pouvais trouver le sommeil, malgré les recettes soit disant efficaces, pour tempérer l’agitation intérieure. Je respirais profondément, lentement sans pouvoir maintenir le cap, sans rester dans le rythme, sans durer dans le mouvement. Le réveil pénible me laissait une impression corporelle désagréable de fatigue, de manque. Avant d’ouvrir la porte de la salle de bain, une piste me fut suggérée. -Tu vois chez JM ce qui se passe mais n’est ce pas un peu la même chose chez toi ?- 
Là, tu vois apparaître l’autorité du père, mais qu’en est-il de l’autorité du tien ? Etait-ce nécessaire de lui dire ? « Que tu te prénommes maintenant comme ton père, sur ton adresse mail, me semble pour moi catastrophique ». Qui était l’objet de la crainte, son père, mon père par ricochet ?

N’aurais-je pas du rester distant, indifférent à son choix.
Fallait-t-il me servir de lui comme miroir ?
Un aspect autoritaire flagrant, était apparu à la dernière réunion où il jouait le président. En martelant la table de son poing, il disait « On ne peut admettre que ce point de service disparaisse ». Alors que nous n’étions pas du tout concerné par ce fait qui ne nous appartenait pas. Ce comportement faisait suite à des manœuvres subtiles pour quitter l’atmosphère de consensus qui était le moteur de notre groupe. Je ressentais qu’il cherchait à  prendre le leadership, par petites touches, en mandatant les uns et les autres, en n’occupant plus que le rôle de la tête pensante.

 Une autre anecdote me revient. Le mois dernier, il m’avait alors que je quittais une pièce pour la voisine, dans le processus de l’action, dit « Ne pars pas les mains vides ? » alors qu’il ne faisait que tourner en rond dans une inefficacité totale à l’image de la mouche dans la fable de la Fontaine « Le coche et la mouche ».
Il réveillait par un autoritarisme sous-jacent, de plus en plus présent, ma relation à l’autorité et probablement mes efforts pour enfouir en moi, mes colères d’enfances, contre les injustices et pourquoi pas les comportements colériques de mon père.


 La colère du père. 


 Au début du mois, j’avais interrogé de manière neutre mon frère aîné, sur ses souvenirs, par rapport aux colères de notre père. Il m’avait confirmé un jour, avoir reçu des coups de pied alors qu’il était tombé par terre suite à un mouvement violent de celui-ci. Il avait transgressé l’interdit d’informer le grand père maternel qui vivait chez nous de la profession de son locataire. Dès qu’il en avait eu l’occasion, il lui avait dit et cela avait déclenché l’orage. Cette violence m’était connue par un autre incident concernant ma sœur qui ayant défié le père pour je ne sais plus qu’elle raison, en passant outre un veto clair et net, avait été frappée sur le dos avec ses poings alors qu’elle faisait le gros dos pour se protéger de la raclée. Ma mère, était intervenue pour protéger son enfant.


 Etait-il si violent, en d’autres moments ?
Mes mauvais souvenirs avaient sans doute été enfouis au plus profond car je n’en gardais à part l’incident de ma sœur aucun souvenir, aucune trace. Restaient plutôt présent, leur jeux de main, où paume contre paume, ils se poussaient pour mesurer leur force. Mon attitude était totalement différente, j’abondais dans son sens, travaillais bien à l’école et à la maison pour obtenir, sans doute, son approbation, ses bonnes grâces, pour éviter l’affrontement qu’auraient pu laisser des bleus. La colère sous jacente me posait question, ramenait d’autres souvenirs. Je repense à un voisin rempli aussi de colère contre son père, violent avec ses enfants, sa femme. Je pouvais l’apaiser, lui faire des remarques sans le mettre hors de lui, comme si j’avais appris dans ma famille la technique nécessaire pour apaiser les violences latentes et que je savais me protéger plutôt que de l’affronter comme le faisaient mon frère et ma soeur.


 Ma colère. 


 Enfouie en moi, l’été dernier, un ancien affect était remonté violemment et m’avait mis hors piste. Dans la cour, suite à un rapport d’autorité qui s’était transformé par une mise en doute de la gestion d’une activité, j’avais ressenti une vague de fond venir de mon plexus, m’emballer le cœur dans une chamade violente, suivie d’une respiration saccadée. J’avais alors devant l’énergie présente coupé la conversation, en refusant l’escalade verbale, pour apaiser et gérer l’ancienne émotion qui m’envahissait et montait de mes entrailles. Colère d’impuissance, de violence, sans doute à l’image de celle de mon père qui me montait à la gorge. Evènement unique, dans ma mémoire, violence anachronique qui s’exprimait enfin sortant de sa tanière passée. L’effet ne m’avait pas pris dans son tourbillon mais j’en avais mesuré la capacité énergétique et la force de destruction. Emotion comme celle du père que je n’avais pas vu venir et qui m’avait pris aux tripes sans la mettre en acte, dans une agression verbale, un jet d’un jeu de clé, le bris d’un objet. Elle était apparue comme un ballon qui enfoncé dans l’eau resurgissait à la surface. Energie pure qui se manifestait en moi, déconnectée de tout lien musculaire.
Colère de mon fils qui face à une circonstance oubliée envoya un coup de poing dans la cloison en Gyproc et y fit un trou comme une balle de tennis. Différence.
Colère familiale enfouie, transmise, colère d’injustice réprimée qui vit et qui s’exprime différemment dans les générations.