14/08/2012

Philomène, la deuxième.

DSCF6708.JPGAvant le début de sa dernière journée de formation vendredi matin, elle était passée pour prendre une tasse de café à la maison. Avec animation, elle racontait sa participation à un débat sur l'implantation d'éoliennes dans son voisinage. Connaissant l'évolution probable de telles réunions, j'avais émis un jugement négatif sur la valeur de l'action et sur l'influence qu'elle aurait sur une décision déjà probablement impossible à modifier.

Elle avait pris ma réaction comme un négation de son point de vue, comme un rejet de sa personne. Elle avait élevé la voix, s'était plainte violemment de mon intransigeance. Puis elle nous avait quitté en claquant la porte.

Une fois de plus, j'étais pris  en flagrant délit de ne pas accepter son avis, de ne pas positiver ce qu'elle apportait. Alors pourquoi rester ?

Sa nervosité et son départ m’avaient coupé le souffle. De ne pas rester muet et admiratif, j'étais devenu coupable presque de lèse-majesté.

Quelque chose ne tournait pas rond dans son comportement habituel. Elle devait être sous influence. En effet depuis quelques jours, elle ne me nommait plus Papa, ni Patou comme les petits-enfants m’appellent mais elle employait mon prénom.

Voulait-elle couper un lien prendre plus d'indépendance, ne plus être la petite fille qu'elle avait été ? Faisait-elle sa crise d'adolescence pour me rabrouer de la sorte ?

Son travail  de développement personnel en était sans doute la cause.

En plus de ma généalogie, fait nouveau, elle réclamait celle de mon épouse. Elle voulait connaître toutes les dates importantes, les prénoms de sa lignée maternelle au moins jusqu'à son arrière grand-mère.

La détresse de l'aîné l'avait-t-elle influencée au point de vouloir elle aussi comprendre ce qui le reliait aux femmes des générations précédentes. Comme elle me boudait, je n'en saurais rien. Je devrais me contenter d'échos, de bribes d'informations venant de mon épouse.

Au point de vue généalogique entre ma femme et moi le torchon brûlait. Elle m’avait interdit encore de m'occuper de celle-ci. Elle ne voulait pas que l'on interroge son passé. J’avais donc abandonné depuis pas mal de temps la recherche de son côté et mis tout ce que j'avais rassemblé dans une  farde, dans son secrétaire. Qu'elle gère ses affaires elle-même !

Vu la demande de la plus jeune, elle devait donc transmettre elle-même ce qu'elle avait reçu et qui était à sa disposition dans sa farde généalogique. Elles avaient même décidé de souper ensemble pour partager avant sa consultation prochaine, les dates de naissances, de mariages, de décès disponibles.

Réveillé par cette demande, de mon côté à l'instar de ce que j'avais fait pour la mienne,  j'avais repris quelques recherches sur l'Internet pour trouver les éléments qui manquaient dans la farde. Pour les quartiers de mon côté, les renseignements étaient épars  et sur base de ce qui était resté dans mon fichier électronique, j’essayais de compléter les cases manquantes.

Comme les apports d'indices augmentent tous les mois  grâce aux travaux des autres généalogistes, je tombais sur un arbre comprenant la fratrie de Philomène. Surprise deux enfants successifs portaient ce même prénom. Celle-ci avait donc été un  enfant de remplacement. Comme Vincent Van Gogh à l'âge où l'on va au cimetière avec ses parents, elle avait été s'incliner sur la tombe de sa  soeur morte un an avant sa naissance, à l'âge de deux ans. Symboliquement, elle avait été niée dans son essence car elle était l'ombre d'une autre Philomène, sa sœur. Il y avait de quoi se dissocier, se rebeller.

 N'était-ce pas le sens du refus de mon épouse que j'inscrive dans sa généalogie le nom d'un enfant mort-né, du côté de son père ? Enfant mort-né dont le suivant du même âge qu’elle, avait reçu le même prénom. Intrication dans le deuil non fait, lignée de mère blessée par des d'enfants trop tôt disparus. Impossibilité de nommer ce qui est et d'en faire le deuil. Impossibilité aussi se rendre au cimetière parce qu'il a cette chose innommable à voir déjà son inscription sur la stèle de famille.

Parallélisme actuel avec  mon épouse qui s'engage dans un groupe de prières qui accompagne les défunts passant par le crématorium de la commune d'à côté. Engagement fait  comme pour casser à l'extérieur d'abord le déni vécu quelques générations plutôt.

Ne fallait-il  pas aussi voir dans le comportement transmis, cette manière d'essayer d'obtenir des autres un brin de reconnaissance, d'obtenir à chaque occasion l'attention des autres pour compenser le regard d'une mère tournée vers l'enfant disparu. Exister donc en étant maladroit, exister en créant un conflit permanent, entrainant une reconnaissance fut-elle négative.

Était ce là, qu’avait débuté la rupture dans la lignée des mères ?

 Ma plus jeune était née, à un jour près de la date de décès de Germaine, la fille de Philomène. Un lien particulier les reliait ainsi court-circuitant le temps, affirmant une relation particulière.

N’avait-elle pas transmis à ses deux rejetons, la nécessité de s’affirmer en permanence par des disputes incessantes. Combat anciennement mené par Philomène affrontant dans son imaginaire le fantôme de sa soeur pour exprimer son droit à une existence propre. N’était-ce pas là que se situait ce fait curieux et inexplicable d’avoir des fils nés, par césarienne à deux ans d’intervalle le 21 et le 22 ?

 

 

 

25/02/2011

Détente et tension

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Sa dépression arrivée comme un coup de tonnerre dans l’univers familial, avait secoué notre couple parental. Avec détermination, j’essayais d’apporter à notre aînée le soutien le plus concret et j’étais descendu au cœur du drame. Ma femme me suivait avec prudence, en retrait, me mandatait pour occuper la place qui lui revenait de droit par nature dans ma conception  du monde. Une mère n’était-elle pas en mesure d’assumer le soutien de son enfant frappé par un tel incident de santé.

Il n’en serait pas ainsi, j’aurais à affronter la détresse et les peurs de ma fille en direct. Ma femme faisait partie du problème qui venait d’apparaître, ce qui la rendait totalement inefficiente. Elle n’assurerait que le support logistique. Une intuition de plus en plus nette m’apparaissait, elle avait en elle,  caché, occlus, le même état psychologique que ma fille, mais sa carapace n’avait pas été percée. Celle-ci, épaisse la protégeait toujours et elle continuait à se fuir, comme elle l’avait fait depuis qu'elle avait été mère.

Le fantôme de Germaine, sa grand-mère maternelle, chargé de toutes les émotions perçue chez ma fille, logé dans la crypte (*) reçue par la lignée des mères, lui était inaccessible.

Le travail de guérison du traumatisme qui était mis à jour, serait effectué par notre aînée. Je me devais avec les résultats de mon développement personnel engrangés les dernières années de lui apporter la présence la plus sereine et la plus large, jour après jour. L’épisode de la toux, à ses dix ans, n’avait rien résolu, la blessure était plus profonde. (**) 

J’étais écartelé entre la résistance de la mère et la faiblesse de la fille.

En voyant mon épouse secouer avec vigueur une carpette à dépoussiérer contre la chaise longue du jardin, scène inhabituelle, (Elle m’en charge généralement, car dit-elle, c'est un travail d’homme) je sentais qu’elle extériorisait et canalisait la panique et la peur qui l’envahissaient à la perception de la détresse de sa fille. Allait-elle craquer, sous cette forte tension ?

Elle résistait depuis des années, évitait, reportait, luttait contre ses angoisses, par la prise de médicaments, par le passage aux mains de  divers kinés, de multiples ostéopathes, d’huiles essentielles de toutes sortes, de pilules de toutes les formes et de toutes les couleurs, de granulés homéopathiques que lui prescrivait un médecin bavard et aveugle pour des maux qui ne provenaient que de sa carapace et de la menace que présentait l’ouverture de sa crypte.

La douleur enfouie profondément en elle, venait par symbiose d’affleurer et menaçait de surgir comme chez sa fille. L’insécurité d’un abandon jamais verbalisé et apaisé venait au jour et la rendait, pour ne pas en ressentir les effets, encore plus tendue et plus agressive qu’à l’ordinaire.

Un conflit entre l’instinct maternel de protection et la peur de la détresse profonde la lançait dans un activisme inutile et dérisoire, une hyperactivité ménagère et une attention aux autres inadéquate. Elle s’emparait des résultats effectifs de ma présence les faisant sien, les présentant  aux autres comme les résultats de sa coopération, dans l'incapacité où elle se trouvait de mesurer son apport effectif et ce que cela signifiait pour elle.

Elle ne s’était pas effondrée par sympathie. Au contraire, elle s’était raidie pour gérer ses tensions,t venait pour exprimer métaphoriquement ses tensions intérieures, à l’extérieur, de faire éclater les deux pneus droit de la voiture en prenant  de plein fouet, une bordure d’un parterre en bord de rue. Comme si son instinct, par cet acte manqué, voulait une fois pour toute la déstabiliser et la libérer de son enfermement.

Ses larmes bloquées,  avaient enflammé son nez au point de la rendre, incapable de parler et de s’exprimer, dans une réunion d’amis. Elle étouffait de ne pouvoir libérer par les larmes, le déversoir naturel, son désespoir de petite fille. Elle annulait tous ses engagements et se réfugiait dès la tombée de la nuit avec sa bouillotte, sa panoplie de tisanes et pilules dans son lit.

Le système familial tremblait. Un abcès s’était ouvert chez l’une par la plongée dans les émotions puissantes du passé. Chez l’autre, c’était le blocage nasal entre autre et l’éclatement des pneus droits de la voiture. La plus jeune qui ne fonctionnait pas dans ce syndrome de l’abandon, faisait un travail personnel, suivait son petit bonhomme de chemin, essayant de se stabiliser  à nouveau dans le monde du travail en cherchant activement un emploi.En sortant d’un stage de développement, elle passa une heure à la maison et elle en profita pour me poser une question piège ou réflexive au minimum. 

« As-tu mémoire d’avoir été abandonné par ta mère ! » 

Elle vérifia en me faisant répéter, que la phrase était bien inscrite dans ma tête, puis elle s’en alla.

De voir clair chez les autres, n’était-ce pas éviter de regarder en moi. De voir l’effet qu’aurait eu dans ma vie, un tel abandon. La question méritait de laisser venir en surface les réponses inscrites en moi. N’avais-je pas été pris d’une toux grasse, persistante  et bilieuse depuis une semaine. La fixation d’une infection sur mes bronches me renvoyait à l’épisode de la toux de ma fille à ses dix ans. Non seulement j’étais observateur, mais cela faisait écho à ma propre souffrance d’enfant, occultée jusqu’alors et mise en exergue par la question de ma plus jeune.

Où était le lien, le chemin, la voie de guérison.

(*) Maria Török

(**)Texte pour les 10 ans de ma fille- Re-naissance