29/06/2015

Elle m'appelle Charles, depuis une semaine.

deuil après suicide,vieux chagrins,en parlerSa mauvaise humeur semblait dissipée, elle ne m'appelait plus Charles. Prénom dont elle m'avait affublé quelques semaines auparavant après que je l'aie nommée, par lapsus du prénom de sa sœur. Choix inconscient et malheureux qui montrait combien j'étais encore sous l'indicible choix de mon aînée, de nous quitter. L'orage était passé semble-t-il. En tout cas, elle avait accepté de m'accompagner pour la visite régulière que je rendais à mon frère aîné, handicapé. Elle m'avait rejoint à la maison et nous étions partis en voiture pour l'après-midi. Le déplacement était conséquent, une heure de route à l'aller puis une bonne heure sur place. De quoi prendre le temps d'échanger prudemment et avec beaucoup d'attention pour ne pas la froisser par l'usage incongru du prénom de sa sœur.

Avant de partir, nous avions échangé autour de la table jusqu'au moment où elle fut submergée d'émotion et fondit en larmes. Un point sensible avait été touché, par je ne sais quel biais. En confiance, elle avait accepté l'émotion qui sortait sans la bloquer. Sa sœur lui manquait à un point que je n'imaginais pas. Elle avait toujours gardé le contrôle du moins apparemment en ma présence. Par son jeune fils, nous avions appris que oui à son domicile, elle pleurait souvent sa sœur. À mon grand étonnement car je la croyais sereine et capable de garder le cap.

Elle se rapprochait de moi semblait-il pour faire front, pour dissoudre les émotions qu'elle ne pouvait guère partager à ce sujet dans un cercle d'amitié vraie autour d'elle. Sa marraine l'aidait régulièrement et je m'en réjouissais mais il lui fallait plus encore de partage pour dissoudre ce qui nous faisait toujours souffrir, son départ.

Un long temps de deuil était nécessaire et ce moment me semblait une étape, en famille pour se rapprocher, pour partager ensemble nos émotions, plutôt que de le vivre chacun dans son coin dans le déni de l'entourage. Son mari ne la comprenait plus et trouvait qu'il fallait tourner la page. C'était vite dit.

Se protégeait-il aussi d'un non-dit de ses deuils familiaux !

Son père n'avait pu entrer à l'église pour les funérailles mettant ainsi en valeur le rapport aux émotions de tristesse. Le déni pratiqué par l'absence de paroles.

Assise dans l'émotion et le sanglot, je l'avais entouré par les épaules chaleureusement comme je l'avais fait souvent quand elle était petite pour la consoler, apaiser ses pleurs.

L'embrassement avait fait son effet, elle s'était sentie entourée et ses larmes s'étaient momentanément taries, l'abcès quel qu'il soit avait livré ses humeurs, la cicatrice pouvait se refermer un peu plus.

L'après-midi s'était passé sereine tournée vers mon frère et nous avions renoué dans l'écoute et la tendresse pour affronter le chemin qui s'ouvrait devant nous.

L'idée de faire ce texte m'avait traversé ce matin et je m'étais assigné de l'écrire quand surprise en retour d'une première expédition matinale chez le boulanger j'ouvrais mon mail pour constater qu'elle m'invitait à enfin mettre le nom de notre fille, de sa sœur sur la tombe car après des mois cela n'avait pas encore été fait. Puis je constatais que mon GSM avait reçu un de ses messages pour me le demander aussi. Coïncidence de cette envie d'écrire ce texte, de l'appel téléphonique et son mail simultanés.

Nous avions été dans un champ morphique. Elle réclamait la mention du nom sur la tombe pour avancer dans le deuil de la famille, avancer dans le sien aussi et mettre un point final à cet aspect matériel toujours en suspens.

05/01/2015

La grotte des nutons.

nouveau départ,repartir,faire le deuilDepuis son décès, c'était la première après-midi que nous passions avec nos petits-enfants dans la maison du père. Elle avait été pendant 10 ans la maison familiale puis dans un coup de tête, ma fille avait quitté le domicile conjugal et s'était installée à 1 km, à proximité de l'école dans une location. J'avais participé aux deux déménagements ; celui du départ car je croyais l'aider à retrouver une liberté d'action qui l'aurait sauvée, celui du retour des meubles des enfants à son décès.

La maison avait retrouvé son âme, son organisation, son aspect intérieur d'avant les tempêtes. Pour simplifier la préparation des repas dans un univers peu connu, nous avions tout préparé et réchauffé le repas sur place. Le père, pour nous accueillir avait préparé la table, geste d'accueil, pour relancer la relation bien malmenée depuis le départ de sa compagne huit mois plus tôt, et son récent geste de détresse.

L'idée semblait trainer dans leur environnement que c'était celui qui partait qui était le coupable, le mauvais. Ma fille n'avait pas assumé ses devoirs de mère, elle était partie. Sa belle mère le lui faisait bien sentir d'ailleurs en la toisant, à l'occasion, à la sortie des classes.

Cette première rencontre était difficile. L'émotion était à fleur de peau, sournoise, prête à jaillir. J'avais aperçu par la fenêtre mon épouse en pleurs, la main sur la voiture de notre fille, qui attendait d'être vendue. Témoin silencieux d'une autonomie qui ne l'avait pas conduite vers le bonheur serein qu'elle recherchait. La soupape émotionnelle de mon épouse fonctionnait, elle allait bientôt rentrer comme si de rien n'était. C'est ainsi qu'elle avait été éduquée, les émotions, les humeurs se vivaient dans sa chambre, pas dans le lieu de vie. J'assumais différemment surnageant au-dessus de ma morosité, de mes sentiments profonds, actif surtout pour que les enfants profitent du repas et nous parlent de la rentrée à l'école.

Pour rester fidèle à ma fille, à cette image qui m'avait traversée le jour du décès où j'associai mort et caveau familial comme si sa dernière volonté m'était transmise de manière ultime, j'avais décidé de l'enterrer dans son terroir d'origine. Et puis de toute façon, elle serait redescendue l'année suivante près du collège dans la vallée, pour limiter les va-et-vient scolaires. Je n'avais pu envisager la solution de garder leur mère à proximité. La tension qui en résultait avait sans doute été atténuée par les vacances. Ils avaient sans doute pris conscience que c'était dans la maison, dans leur cœur qu'elle était présente, surtout.

Pour occuper l'après-midi et profiter du beau temps, nous avions entrepris une balade vers un affleurement rocheux avec une grotte de la taille d'un homme, découverte quelques semaines plus tôt. Cette fois, nous avions une lampe de poche.

L'objectif de balade, leur avait plu et tous, nous avions marché vers le bois où se nichait cette curiosité du bord du chemin. C'était l'occasion de parler, d'échanger à tour de rôle, de reprendre le contact d'entendre un peu la description de leur nouvel environnement scolaire. Les grands étaient déjà équipés d'un GSM et la conversation tournait autour de l'objet. Je sentais ma petite fille plus proche, plus ouverte. C'était bien la première fois qu'elle s'approchait aussi longtemps de moi. Elle avait muri, parlait aussi de son projet scolaire, un exposé sur un thème à choisir.

Avions-nous renoués, et étions nous en contact ? Des prochaines rencontres témoigneraient de son cheminement, de la nature du lien qu'il fallait rétablir.

La grotte n'était qu'un boyau d'une dizaine de mètres, il fallait pour y pénétrer beaucoup de souplesse et j'étais resté à l'extérieur.

L'essentiel n'était pas d'y entrer mais d'établir une relation nouvelle en mémoire de leur mère, trop tôt disparue.