19/02/2011

Re-naissance(*)

BW132-Renaissance.JPGToux, Fourre-tout, Toussotement, toux grasse, bileuse, toux sèche. Toux caverneuse, étrange, dérangeante, toux de ma fille.

Dix ans déjà qu'elle grandit, qu'elle prend sa place, malhabile, bruyante.

Toux de ma fille. Toux inquiétante, traitée au sirop.

Visites médicales, visite de spécialiste, sirops.

Toux caverneuse qui va, qui vient comme un coup de tambour, annonçant sa présence, t'irritant, m'irritant.

La vie va, se passe , coule dans  l'ambiance des jours, dans la trame qui se tisse et fait notre histoire. Train, lecture matinale, boulot, train, lecture vespérale.

Famille, tensions, agressivité, détente. Encore quelques pages de ce livre anglais qui n'en finit pas et puis là au-dessus de la x ième page une phrase, un glaive.

«Coughs = Nobody love me.» Onomatopée, toux de ma fille.

L'association  se fait immédiate, fulgurante, ma fille, cette toux, cet appel, ce message. C'est  un message et non une pathologie, c'est son message de solitude, du fond d'elle même, de son désert, froid, glacé, elle me dit, te dit "Personne ne m'aime"

Le temps a fait son oeuvre. Tout est en place. Le message s'est ancré ballote entre mes tourments et les émotions profondes, déchirantes, de mon insécurité.

Fini  le ron-ron quotidien, mon boulot fout le camp. C'est fini  la routine, le temps organise à tourner en rond pour le plaisir de mes chefs. C'est la chaise musicale  finale, l'essentielle. La page se tourne, est tournée. C'est fini, je ne suis plus bureaucrate. Je suis poussé de notre tour d'ivoire sur le terrain de la vraie vie.

Je suis au front. Peur. Insécurité. Fatigue. Je vis doublement le jour, la nuit.

Elle et moi, sommes seuls,  ce soir là, proches, l'un près de l'autre,  l'un contre l'autre. Je la presse contre moi, submergé par mes sentiments. Je lui parle. Paroles libératrices, ouverture, communication, elle-moi. Sa solitude s'ouvre, se déchire? Sans aucun doute, nous nous rencontrons dans notre essentiel en père, en fille. Dans l'essentiel de son être.Des mots chaleureux, douloureux, s'échappent de moi, le taiseux, le réservé.

Ah ma fille chérie, je la serre. "Je t'aime bien. Tu es ma fille chérie"

Temps fort, temps de grâce, temps qui efface le temps. Je te touche, nous avons été proches.

Bonsoir. Va embrasser maman. Et là en sa présence, les mots clés au travers de la porte, au dessus de l'escalier, les mots codes, les mots de vie.

"MAMAN, JE ME SENS AIMEE".  Grâce, grâce.

Ma fille dit sa découverte, son trésor. Parenthèse de deux jours jusqu'au moment ou elle nous dit, après une quinte de toux.

"Mais, je ne tousse plus comme avant"  Mieux, guérison!

Depuis, elle m'embrasse, nous embrasse avec tout son être. Elle est son baiser. Son être est là, contre nous, dans ce contact qui lui fait du bien, qui me fait du bien, qui nous fait du bien. Merci, fille chérie pour cette présence dans ton baiser. Merci de me donner tant de toi, chère fille de me dire que maintenant, si tard, après tant d'attente, tant d'incompréhension, tant de brouillard, le soleil luit en  toi, que tu te sens bien dans ta peau, que tu sais être. Toux signal d'alarme, toux appel, toux feu rouge, merci de décoder, de te livrer. Bouillon de compréhension, d'amour. Tu les auras, ma fille, les papouilles qui te nourrissent, qui te font vivre, exister.

Mais quand les aura-t-elle ton amie ou cette femme, cet homme; ces papouilles qui donnent la vie, qui la réactivent.

 Les êtres appellent l'amour, souhaitent être aimé réellement et disent leurs appels en code. Toi, ma fille, tu as choisi la toux ? Qu'as-tu choisi mari, femme, fils, fille pour cacher ton désert, ta souffrance, ta solitude, ton manque d'être aimé, d'avoir été aimé. Toute ta peine, ton désarroi est dans un message caché, codé, si difficile à entendre, comprendre, accepter.

Agressivité, froideur, angoisses, boutons, colites. Tout le non-pathologique, serait-il appel?

J'ai besoin d'être aimé. OUI. Mais quel besoin t'appartient en propre.
Merci fille chérie de cette leçon de vie, d'écoute. Merci pour cette perception fondamentale qui m'ouvre a ces messages d'un nouveau type, d'un type essentiel. Merci d'oser ces papouilles, de vivre simplement cette chaleur du corps au-delà de la sécheresse de la tête. Merci de ce contact trop souvent réservé aux bébés. Merci à cet auteur, à cette théorie, à ces circonstances qui n'ont dessillés les yeux, ouvert le coeur, donné une vie qui vaut mille vacances et cents milles choses.

Grâce d'un soir, grâce de vie, temps d'insécurité, temps de vie, temps d'amour, temps essentiel, cheminement vers le soleil.

Progrès en classe, cette fin de trimestre réussie dans l'accueil des groupes de ta classe, dans tes progrès scolaires, dans les fleurs données par ton professeur alors qu'en début d'année, avant tu semblais rejetée des groupes, des autres vu tes appels, vu ton désert. Nouvelle vie, mouvement en spirale vers le haut, vers le mieux, en famille, ensemble.

(*)Texte écrit lorsque ma fille avait 10 ans

 

 

21/04/2007

La cousinade

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Cette image s'était précisée dans l'agitation d'une nuit sans sommeil, troublée par les événements des deux jours passés en compagnie des enfants et des petits enfants des trois filles R. Oui, les mères avaient dressés la table pour accueillir autour d'elle, symboliquement  dans une grande fête, leur progéniture, le clan, la horde issue des frères et des soeurs de leurs parents. C’était en un mot que l’on retrouve à présent dans le vocabulaire de la branche de France, la cousinade.


La fête familiale.

D'abord réunies avec leur descendance, elles avaient présidé à un week-end familial dans la ferme qu'habitait la plus jeune pour une rencontre historique des neveux et nièces respectifs. La grange-étable, déguisée en salle à manger, offrait en plus de l'odeur lancinante des vaches, attablée dans un autre coin, un air de camp scout -bivouac avec sa table dressée au centre d'un double anneau de ballots de paille.
Assis en désordre, chacun suivant ses affinités essayait d'échanger selon le bon usage, des propos de circonstances, pour renouer des liens épars établit lors des rencontres précédentes. L'essentiel était d'être là, de s'inquiéter de la santé des autres, de l'évolution des enfants, des petits enfants dans un chassé croisé que les différences rendaient souvent difficiles et laborieux.
Chacun était là pour lui-même, pour ses enfants, dans un pèlerinage aux sources, pour raviver vainement le temps de l'enfance, les souvenirs fugaces de quelques jours de vacances passés à la ferme et pour vivre quelques heures en dehors du temps. La ferme et ses plaisirs servaient depuis longtemps aux deux soeurs qui habitaient la ville et à leur progéniture, de centre de santé. Aujourd’hui, chacun venait retrouver les bruits, les odeurs de la ferme, du terroir de base de la société passée. 
C'était l'espace d'un week-end, le retour à la terre, à ses joies saines, à ses mystères, à son rôle essentiel de relais à la terre-mère. Le retour s'était fait à l'étable et non à la table. Ne fallait-t-il pas taire les secrets qui ne pouvaient être dit, ne fallait-il pas éviter la rencontre joyeuse et profonde qu'apporte un repas autour de la table ? Il fallait être-là sans vraiment se rencontrer, en nomade, prêt à repartir sans en savoir plus sur les cousins rassemblés. L'activité battait son plein, froidement, dans la distance en attendant l'heure du coucher.


La grande fête des clans.

Dès l'aube nouvelle dans la cour, après le déjeuner pris en désordre, le temps restait compté pour préparer le second volet, la deuxième vague de visiteurs. La venue de la horde, le rassemblement ultime des témoins de leur histoire, les cousins et les cousines étaient eux aussi à la fête.
Le carton qui avait annoncé l'événement était la copie du faire part annonçant le mariage de L & G, leurs parents. Le Nord et le Sud s'unissaient pour le meilleur et pour le pire, une page d'histoire s'ouvrait. 
Accroché au mur au-dessus de l'arbre généalogique, un médaillon oval présentant le buste de la mère, une photo jaunie dans un cadre rectangulaire exposait le père en uniforme de soldat. Ces ancêtres allaient présider au grand rassemblement donné sur l'autel de l'appartenance en ce dimanche proche du 70ème anniversaire de la troisième et dernière fille. La cour de la ferme servait de salle de réunion et accueillait dès quatorze heures des petits groupes familiaux qui se présentaient en ordre dispersés pour saluer les héroïnes de la fête, les veuves qui à nouveau voulaient faire corps comme elle l'avaient fait dans la cellule familiale, trop tôt détruite par la mort prématurée de la mère nourricière.

Arbre90

L'arbre vivant

Ni mariage, ni décès ne servait de fils conducteur à ce rassemblement. Ce n'était que le souhait, le désir, d'arrêter le temps avant que l'une après l'autre, l'un après l'autre, les membres de leur génération ne quittent définitivement ce monde.  Affairées, veillant à tout, elles partageaient le plaisir de revoir des visages rencontrés mainte fois, furtivement lors d'une réception, d'un mariage, d'un enterrement pour échanger les banalités d'usage. La troisième génération était majoritairement absente, et surtout les célibataires peu concernés par ces rites familiaux.
Chacun venait aussi revivre l'ambiance de la ferme, revivre l'ambiance du port d'attache à la terre qu'elle avait représenté pour beaucoup de cousins avides de l'ambiance du terroir, de la campagne.

Avides de ressentir encore une fois dans les lieux les souvenirs anciens des jours de vacances heureux, des jours d'apprentissage de la langue française, des tournois de tennis, de la découverte des travaux de la ferme tant étudiés à l'école et jamais expérimentés. Le Nord venait revivre la culture francophone encore une fois avant de l'abandonner. Le Sud venait saluer ces cousins qui maniaient la langue de Vondel et encore si bien celle de Voltaire.