01/10/2012

Etape du coeur.

marraine, fidélité, permanence, présence, tendresseElle m'avait porté avant mes premiers pas, du mieux qu'elle pouvait, protégé, choyé, aimé, à sa manière. Elle se sentait responsable de l'engagement qu'elle avait pris pour moi, de son engagement de Marraine.

Ce n'était pas une question de mots, ni une question de sous.

Elle était marraine, elle cultivait en moi une confiance, une guidance ferme, un brin rigide, remplie de certitude.

D'elle, qui vivait dans la maison au bout de la rue, à 100 mètres, je ne recevais pas  d' objets, de l'éphémère, j'avais sa tendresse, son souci de moi. Son souci de me voir bien, chic, selon sa conception. Ses attentions me faisaient du bien, m'émouvaient sans doute par leur continuité, leur permanence, leur sécurité.

Face à elle, j'étais petit, son petit gamin et je m'en trouvais bien.

Même chauve et grisonnant, cela m'avait rien changé, ne changerait rien.

Aussi loin que je me souvienne, elle repoussait fermement les cadeaux, les envies d'offrir, les besoins à satisfaire, les compensations.

Pourtant cela m'aurait mis à l'aise de lui apporter à mon rythme un petit cadeau par-ci, un petit cadeau par-là. Son attitude m'ennuyait, ne rien offrir. C'était être pauvre et je n'aimais pas cette pauvreté. Déborder d'abondance était mon seul souci, sinon mon souhait, ma drogue.

Son plus beau cadeau, celui qu'elle attendait, patiemment dans les jours qui se suivaient, indistincts, mornes, monotones, était un passage, un passage marquant l'attention à sa personne, une présence. Ce n'était rien et c'était tout.

Elle vivait seule dans l'attente de me voir, de voir ses proches.  Elle se nourrissait d'une promesse. "Je passerais bientôt, dans deux trois semaines.".

Sans doute y avait-il tout dans cette promesse, l’intention, la parole toujours tenue,  le pas, signifiant le mouvement, l'aller vers. Le mot visite m'avait presque pas court.

 Dans cette grande maison, inchauffable où elle s'accrochait depuis 10 ans, sans oser vouloir déloger, vivre ailleurs, sans oser la quitter pour un peu plus de convivialité, de confort.. Son rythme de vie, son temps, sa place était là dans la maison familiale depuis trois quart de siècle et ce n'était plus à son age qu'elle changerait son enracinement, sa permanence, sa stabilité.

Depuis longtemps, elle parcourrait ces pièces immenses, obscures, suivant son mode de vie, simplement , sobrement dans le respect de ses valeurs et de son éducation. Sans confort, sans richesse, sans aigreur.

Jamais elle n'avait souhaité plus, autre chose, la simplicité la comblait, me mettait mal à l'aise l'espace d'un instant, la durée d'un passage, d'une petite heure.

 Mon cadeau le plus précieux, son cadeau le plus précieux, c'était le temps passé à sa table, à évoquer les choses simples, pratiques essentielles. Ma récompense, c'était son accueil chaleureux, sa présence joyeuse, la vie dans ses yeux, son attention aimante, son souci de moi, de mes enfants, doucement, tendrement.

Oui je tiens à toi, Marraine, je ne t'oublie pas. Je passerais bientôt, à l'occasion.

Avril 1985