19/02/2011

Castor pacifique

tendresse, dépression, sororité, grûn, détente,angoissePour rattraper mon retard, j’avais pris la route nationale où la vitesse autorisée était plus élevée, et sur le plateau, sous le soleil presque printanier j’admirais la brume et le givre au loin sur les champs. En descendant vers la vallée de la Sambre, le souvenir de ma mère fit surface, accompagné de son totem de guides.

Souvenir curieux, rare sans doute provoqué par l’état second qui m’envahissait alors que j’allais passer quelques heures chez ma fille pour soutenir son moral. Sa déprime n’avait plus la profondeur des jours précédents.  J’avais entendu dans sa voix, un mieux, plus de fermeté et d’assurances. En entrant chez elle, je la trouvai couchée sur le petit divan, mieux placé, pour profiter des rayons de soleil qui entraient dans son salon.

L’accueil fut chaleureux, elle m’attendait pour mes heures de présence, pour le soutien et l’échange que je lui avais promis. Elle était enveloppée de la couverture synthétique douce, qu’elle appréciait tant chez sa belle mère. Elle n’était pas bien encore, mais le ton de sa voix n’avait plus la désespérance perçues lors des visites précédentes. Il y avait un mieux. Etait-ce le chemin vers la guérison ? Certainement, la voie était bonne.

Sa main dans la mienne, j’essayais d’être attentif à ses souhaits, à ses émotions. Je veillais particulièrement à faire mémoire des points qui l’avaient touchées. Ceux-ci constituaient  pour moi, les éléments de la trame à dresser au-dessus du vide qu’elle percevait en elle et assurer ainsi  son soutien futur.

 Comme la lignée directe des mères était en souffrance, j’essayai de raviver les souvenirs qu’elle avait pu avoir de Grand-maman, ma mère qu’elle avait connu jusqu'à ses dix ans et qui venait quelques minutes auparavant de réapparaître dans mon souvenir. « Castor pacifique » était son totem guide. L’image de cet animal au fond la décrivait correctement. N’était-elle pas, besogneuse, présente, attentionnée. Avec ma fille, nous évoquions sa présence, les moments de rencontres passés, avec émotion d’ailleurs. Elle retrouva immédiatement la grande proximité et la présence sécurisante dont elle avait bénéficié un jour où elle venait loger chez elle.

Un nouveau point d’appui venait d’être retrouvé dans son champ de perception.

 Au fond, ma mère s’était aussi sacrifiée pour ses enfants, en mettant de côté ce qui faisait son originalité, sa créativité. Connaissait-elle son carnet de dessin illustrant l’histoire du vêtement féminin que je venais juste de redécouvrir. Petit chef d’œuvre de méticulosité artistique qui avait fait notre admiration d’enfants. Ne s’était-elle pas aussi coupée pendant des années de ses ressources personnelles ! N’avait-elle pas construit sa vie en s’oubliant. Elle s’accordait pourtant chaque jour, dans le fauteuil, un temps rien qu’à elle pour lire son feuilleton. Cette pause, décidée, m’avait marqué. Pour affronter ses tâches monotones et répétitives, elle prenait au moins ce temps pour elle.

Ma fille s’était lancée à fond dans le même rôle, donner à sa famille, et en plus se dévouer dans son métier d’infirmière, très prenant. Qu’avait-elle pour s’épanouir actuellement, s’était-elle créé un espace personnel, un espace d’attention  à ses envies profondes. Réserver du temps pour elle. Elle devait en réserver pour la petite fille désespérée qui venait brusquement de réapparaître.

« Est-ce que j’étais joyeuse, petite ? me demanda-t-elle»

Hélas non.  Déjà dans sa plus tendre enfance, à peine un an, Jacqueline, un amie, m’avait déjà questionné sur son fond de tristesse. Je n’en avais rien vu mais mémoriser par contre cette interpellation. Signe extérieur d’une rupture?

 Elle allait mieux visiblement. Elle était dans un questionnement serein, constructif pour clarifier, voir, trouver l’endroit à soigner. Elle allait mieux car elle avait lu depuis la dernière fois, un peu du livre d’Anselm Grün, Oh pas beaucoup, des petits récits à propos des anges, trois pages pour chacun seulement.

Cette lecture l’avait réconfortée. Du « Petit traité de spiritualité au quotidien », je lui fit la lecture de l’ange de la tendresse, pour qu’elle s’imprègne des moments partagés avec sa sœur, les moments de grâce et qu’elle en fasse mémoire. Elle pouvait aussi se souvenir de la présence tranquille et apaisante de Grand- maman.

Ses inquiétudes remontaient encore mais moins pressantes, moins envahissantes.

 En reprenant assise sur le divan trois places, elle souhaita mettre à nouveau sa tête sur mon giron. Et l’on repartit ma main sur son front, pour un temps de méditation.

Elle me fit part de son progrès pour écouter sans trop de peine le tic-tac de l’horloge. Elle le suivait quand elle était seule dans son univers pendant les heures d’école, sans panique, sans peur, par les deux oreilles à présent.

Ce fut l’occasion de lui transmettre la profondeur d’un moment de mon enfance quand j’observais l’horloge, couché sur le divan familial. Je regardais les aiguilles, la petite et la grande partir à l’assaut du cadran de la comtoise. J’écoutais le rythme lourd et monotone du balancier, le cliquetis du mécanisme et me laissais bercer par le temps. Chez Bonne maman, ma grand-mère, combien de fois, n’ais-je pas aussi écouté son régulateur, simplement en le laissant égrainer le temps.

Petits moments de présence au quotidien, souvenirs de reliance au moment présent qu’elle avait perdu et que j’essayais de raviver en elle.