17/11/2012

Et tu verras les fils de tes fils.


transmission,héritage,avoir des enfants,descendance,donner la vieUne phrase du petit livret entre mes mains venait de faire mouche quelque part en moi, suscitant une vague d'émotion. Mes yeux en étaient devenus humides.

Mon père n'avait pas eu cette grâce ; il n'avait pas connu ses petits-enfants. Lui qui avait commencé sa généalogie avait été fauché tôt, suite à un problème de coeur alors que je n'avais pas vingt ans. Que s'était-il passé dans sa vie pour que son organisme lâche de manière si précoce ?

L'idée de durée était en moi et pas plus tard qu’hier, je constatai que ma vie avait duré vingt ans de plus que la sienne. Les joies et les peines de ses enfants lui étaient restées inconnues. Dans la succession des générations, il avait assumé sa part de procréation, afin que sa branche continue. Sans plus. Il avait peu joui de la vie, d'un développement personnel, de moments joyeux entouré de sa descendance. Il avait été trop dépendant des liens de son passé.

L'hospitalisation de mon aînée avait sans doute avivé une crainte à propos d'une relation père-enfant éphémère, fragile qui restait bien sûr, sujette à l'existence de l'un des deux membres. Si l'un des deux disparaissait, elle se coupait définitivement.

L'essentiel n'est-il pas de l’entretenir avec soin de part et d'autre comme un des biens les plus précieux, comme un bien fragile et irremplaçable ?  Il fallait cultiver cette relation, ne pas lui donner un aspect secondaire, ou s'en détacher car elle nourrissait l’être. Il fallait la mettre en valeur de temps à autre pour lui donner de la consistance, de la densité puisqu'elle était là à portée de main.

La rencontre d'un ami généalogiste avait contribué aussi à l'émergence de cette pensée ; il s'interrogeait sur son travail de généalogie, sur le sens de cette quête patiente de plus de dix ans. À qui cela allait-il servir, il n'avait pas d'enfants ? Il n'entrait même pas dans la phrase citée en titre, lui qui n’avait pas donné de fruits humains. Constatation amère d'une vie bien avancée. Ceux de son frère ne portaient aucune attention à ses travaux ! Il n'avait plus qu'offrir ceux-ci aux archives de la Province pour les mettre à disposition de ceux qui portaient son nom.

« Et tu verras les fils de tes fils ! ». Bénédiction d'une vie pour autant que la conscience s'en empare, qu'une attention soit portée aux moments de rencontres. Croisements fortuits causés par les circonstances de la vie mais aussi et surtout  par la conscience d'un champ en friche. Celui-ci ne donnera des fruits que s'il y a une volonté attentive pour l'entretenir, pour créer de temps en temps des rencontres et des échanges.

L'absence d'un vécu à ce niveau ne m’aide pas. Il me faut tirer tout de rien, copier les autres, essayer d'animer les échanges trop superficiels et si peu fréquents pour leur donner plus de corps, plus de vie. 
La relation à ma fille aînée n'a pris sa consistance que dans l'épreuve. Elle avait besoin de présence, d’aide et nous étions là pour lui apporter soutien et affection.

De cette épreuve, qui exacerbaient les sensations, je pouvais en conclure que non il ne fallait pas subir les événements mais comme le capitaine du navire décider du cap à suivre, de l'objectif à atteindre.

Sur la route, rien ne coûtait vraiment de passer lucidement du temps entre nous. C'était si simple de prendre un agenda pour cultiver la relation de personne à personne ou à d'autres occasions de favoriser la rencontre de la fratrie à leur niveau ou à un niveau supérieur en englobant ma fratrie ou celle de leur mère.

Semer, semer pour qu'il en reste quelque chose. Pour qu'à leur tour, ils goûtent au jour de l'escale où l'on fête la vie que l'on a,  celle que l'on peut ressentir ensemble, pour qu'à leur tour, ils transmettent cette qualité de vie à leurs enfants.

23/09/2012

Un parrain, c'est pas rien!

Bw198-P1010439.JPGQuatre du matin sur l'horloge de la salle de bains. Une fois de plus je m'éveille à une heure indue. Ma nuit sera à nouveau écourtée car la somnolence nécessaire m'a quittée. Je suis en état de veille.

Mon truc pour un retour au sommeil dérape. Je ne peux faire cette auto hypnose pour repartir, rejoindre le calme de la nuit.

Les idées retraversent mon esprit. Je n'arrive pas à prendre distance, il ne me reste qu’à attendre, qu’à reprendre contact avec ma respiration. Une idée forte est sous-jacente. Entre-deux eaux, une pensée surgit autour du parrain. Son archétype m’apparaît comme inexistant presque, blessé sans doute.

Ma lectrice me parlait de son parrain, à peine plus âgé que moi. Elle a sans doute réveillé l’image du mien. Le sien semble au bout de son monde.  Elle l'a encore sous la main et l'ignore, en est distante.

La fissure s'est faite, un flot d'images surgit autour du mien. Une émotion subtile d'abord, forte ensuite m’envahi à partir des tripes. Son absence s'est creusée profondément en moi. Lui aussi fait parti des figures d'hommes de mon enfance. Il a disparu m'a abandonné à l'adolescence.

Quand je vois comment mes petits-enfants réagissent à cette figure, comment les parrains sont présents à leurs anniversaires, je mesure le manque toujours présent en moi.

J'étais dans ma fratrie celui qui avait perdu le sien. Celui-ci s'était éjecté de l'univers familial par son divorce interminable dans l'année de mes 12 ans. Est-ce cela qui fait que je prends distance des anniversaires ? Le mien n'a pas d'importance comme je le vois chez les autres. C'est presque un non-événement. Un bof ! A quoi ça sert ? Une partie de moi s'est envolée dans le divorce de ma Tante. Tout son combat contre l'injustice de son départ animait la vie familiale quand elle venait se ressourcer chez sa sœur, ma mère. Un divorce était la pire des situations dans ces années-là.

Toute la magie de son image en moi s'était effondrée. Il représentait un univers magique merveilleux. En tant qu'homme d'affaires déjà pendant la guerre, il avait une voiture et j'imagine l'effet que cela faisait quand il venait au village. C'était Crésus. Notre petite auto à pédale en métal, c'était lui. Les vacances dans la grande maison d’où j’admirais, sur le mur, les  locomotives à vapeur de la ligne 141 passant derrière le mur du jardin, c’était chez lui. Observatoire où l'on comptait les wagons de marchandises. Le pont en ville où deux fois par jour, j'allais voir les manoeuvres des locomotives et le passage des trains de voyageurs, cétait à cause de lui. Pour ma communion solennelle sa montre cadeau était arrivée comme un soufflé, me rendant mal à l'aise. Habitué comme directeur à commander, il n'avait pas tenu compte du souhait de ma grand-mère paternelle m'offrir aussi une montre suisse comme à mon frère ainé. Si bien que j'avais eu deux montres. L’une que j'ai porté pendant 20 ans au moins et qui est toujours dans mon bureau, la sienne un peu en pacotille que je devais porter pour l'honorer et qui me semblait si banale. La figure mythique du parrain que l'environnement nous présentait n'avait pas de sens comme pour les autres. Il était de l'autre côté du torrent d'émotions déversées par ma tante. Le mauvais dont venait tous les maux qu'elle devait affronter.

Mon rôle de parrain pour la fille de mon frère en avait été profondément marqué. Le passé m'avait entraîné dans une neutralité et une indifférence trop grande. La relation n'avait pas joué.

La figure complémentaire que beaucoup acceptent d’occuper était chez moi restée creuse. Malmenée par mon parrain infidèle à sa parole et aux mythes qu'il avait accepté de représenter. Blessure symbolique qui me traverse encore dans cette insomnie.

Il était un homme d'avoir, aimant paraître briller. Sa puissance financière son aura, sa place dans la société avait blêmi par ce divorce qu'il avait eu du mal à imposer. Toute une branche adoptive avait été gommée de mon univers familial. Aucun cousin de sang n'était apparu du côté de ma mère réduisant fortement l'univers familial.

L'image de mon fils surgit alors sa passion, pour les grosses voitures pour les affaires, n’est-elle pas apparue pour compenser cet espace creux laissé dans ce que je lui ai transmis ? Cette blessure qui m'a mise au tapis à l'adolescence. L'esprit d'entreprise de mon parrain ne m’avait pas été transmis. Il était dans un monde à éviter. Après la rupture avec ma tante il ne fut plus présent que dans mon 2eme prénom. En effet selon la tradition, ce rang était pour les garçons occupé par le parrain. Curieusement, son prénom réapparu dans mon univers, quelques années plus tard. C'était celui porté par mon beau-père homme, fidèle et honnête. Comme pour effacer la mémoire du défaillant.