26/10/2013

Joystick et stabilité.

mobilité,autonomie,handicapéLongtemps attendue, la voiturette électrique était enfin livrée. Mon frère avait, avec prudence, commencé à l'utiliser et tenter d'abord de descendre seul au jardin de la Résidence Service pour y passer l'après-midi avec d'autres résidents. Après deux jours d'entraînement à la logique de la machine, il avait accepté de sortir en rue avec moi pour aller au Bricocenter. Ma présence le sécurisait. Ce simple déplacement prenait, vu son handicap, l'allure d'une expédition …et s'en était une. L'aventure n'est pas nécessairement au bout du monde, elle peut être un pas devant, un simple pas et tout change.

Dans sa voiturette, il devait parcourir un monde parallèle, presque comme dans un film de science-fiction. Rien n'était adapté à son état et à son véhicule, tout était conçu pour des personnes jeunes, saines et mobiles comme devait l'être celui qui avait conçu le bâtiment où il habitait. L'architecte, imbu de lui-même avait appliqué ses choix, ses limites. Ce n'était pas un homme universel mais un homme étriqué n'imaginant que sa perception des choses. La porte du sas devant l'entrée de l'ascenseur n'était même pas dans l'axe de celui-ci. Elle était suffisamment large pour une personne valide. Dans son monde les handicapés n'existaient pas. Eh que dire du hall d'entrée de son deux-pièces ?

L'aménagement de son appartement lui imposait, pour sortir, de négocier la trajectoire de son engin, à deux, à trois centimètres sinon, il restait calé dans l'entre-deux portes en attendant qu'un voisin bienveillant, alerté, vienne à son secours. Tout gain de mobilité lui donnait quelques avantages, qu'il perdait souvent par de nouveaux problèmes entraînés par son état.

À présent, il ne pouvait, grâce à sa nouvelle autonomie, passer le sas d'entrée qui ne s'ouvrait qu'aux valides capables de fermer d'une main la porte derrière eux pour ouvrir celle de la rue. Cela évitait les courants d'air sans doute, permettait l'accès aux sonnettes des appartements mais empêcher à un résident handicapé une sortie aisée et rapide. Au fond, tout devenait pour lui un nouveau problème.

La sortie latérale, carrossable et aisée pour son petit véhicule était seulement utilisable avec un accompagnateur chargé de maintenir la porte ouverte. Son habileté récemment acquise lui permettait de passer ne laissant à gauche et à droite que trois centimètres. Le véhicule était adapté sans doute mais il lui fallait être comme un chauffeur de rallye pour centrer le véhicule dans la baie disponible.

L'allée latérale, carrossable, penchait légèrement, ce qui modifiait son équilibre déjà malmené et ses réflexes. Il devait se recentrer, retrouver son axe, apaiser sa crainte fondamentale de basculer dans un vol plané qui l'aurait conduit aux urgences. L'art était d'estimer la stabilité de son engin sans basculer, d'être un peu comme ces petites potiches qui oscillent d'avant en arrière tout en revenant toujours à l'équilibre. Être un Bibendum, au centre de gravité bas assuré d'un accrochage à sa chaise et au sol, était son nouveau challenge et pas des moindres.

Avoir une confiance inébranlable dans sa gravité était nécessaire et suffisant .

Caractéristique des trottoirs de cette rue, des gouttières, une fois sur deux rejetaient l'eau dans des rigoles aménagées dans la surface du trottoir, apportant des dénivellations correspondant au diamètre des roues de stabilité avant et arrière de l'engin. Choc vers l'avant, choc vers l'arrière assuré si la vitesse était trop grande, obstacle minuscule à dépasser mais à l'effet balançant important et déstabilisant. Impossible de passer à la vitesse d'un bon marcheur sur ce trottoir ressemblant plus à une plus course d'obstacles qu'un billard. Les rigoles en demi-lune nombreuses et utiles, à l'évacuation des eaux, étaient des obstacles à franchir avec méthode. Revenir à la vitesse d'approche, s'engager lentement, assumer un basculement léger vers l'arrière pour annuler celui qui s'annonçait, éviter la résonance puis repartir en traction lente pour en sortir.

L'univers avait changé, tout terrain devait être analysé dans ses caractéristiques de pente, d'inégalités, observés à distance pour en trouver le chemin le plus adéquat. Parfois je devais aller en reconnaissance pour estimer les seuils impossibles et les impasses.

C'était un stress important : s'adapter au terrain, choisir le bon trajet, la bonne vitesse, le bon angle d'approche de l'obstacle.

Traverser la rue était l'obstacle numéro un pour aller acheter une pile ou simplement prendre un verre, le premier en autonomie depuis des années. Nécessité de trouver un endroit adapté non pas aux landaus bénéficiant de grandes roues mais à ceux encore rares de véhicules conçus pour les handicapés et des espaces plans intérieurs.

Mais n'avait-il pas aussi droit à une mobilité extérieure, bénéfice de cet investissement important ?

À proximité du parking, au passage pour piétons le terrain était plan, sans rigole, miraculeusement idéal. C'était là son passage obligé.

Dans les rayons du Brico, plus d'obstacle plancher mais rien n'était acquis. La difficulté devenait transversale. Plus d'un obstacle se profilait par des largeurs réduites, caisses en attente sur le sol, maquette encombrante, colis appuyé sommairement sur le rayon. En négociant un virage à gauche il emporta une caisse étroite et haute qui s'étala avec fracas sur le sol. C'était un parasol dans son étui que je redressais immédiatement. Avec attention, je le guidais dans la course d'évitement aux obstacles, reculant, tournant dans un sens ou l'autre. Petite escapade

Petite escapade dans une autre dimension, dans un monde au degré de liberté limitée.

Il rentra épuisé par cette nouvelle liberté retrouvée après tant de mois de mobilité poussée.(1) Oui, il était motorisé, plus autonome quoique.. ? Une grande insécurité face aux obstacles qui ne manqueraient pas d'apparaître l'habitait et cet apprentissage prendrait beaucoup de temps mais n'était guère garantit.

(1) (Le colis voyageur.)

 

24/10/2009

Le colis voyageur

BW91-Le colis voyageur.jpg

Debout près de la fenêtre, pour diminuer la douleur dans sa hanche gauche, mon frère me dit « Conduit moi dehors, pour prendre un peu l’air » .Le temps s’y prêtait. Un soleil d’automne encore vif, rendait la température acceptable pour la promenade en voiturette. Avec sa cape sur le dos, il me semblait motivé et de bonne humeur. Sa convalescence trop lente, venait-t-elle de prendre un nouvel essor ? Je l’espérais car son moral n’était pas bien haut, accablé qu’il était par sa perte de mobilité. Etait-ce l’effet de son dîner avec une patiente, externe qu’il appréciait beaucoup?


La rencontre.

En quittant le sas du hall d’entrée vers la cour, il me demanda de passer par la droite de la camionnette médicalisée qui terminait le chargement d’un patient en voiturette. L’avait-il guetté par la fenêtre sans rien dire ? Etait-ce un hasard La personne que le taxi spécial reconduisait chez elle, était justement celle avec qui, deux heures plus tôt, il avait partagé le repas. Après quelques mots, échangé à haute voix vu la distance, il dit. « C’est mon frère, qui m’accompagne ». La réponse vive suivit immédiatement. « On le voit bien que c’est ton frère. » Les derniers mots prononcés, je le poussai vers la cour pour la promenade. On se ressemblait, était la sentence, lancée par cette personne qui avait observé les mouvements de va et vient autour d’elle, le temps du court échange. Son état d’hémiplégique provenait non d’une thrombose mais d’un accident. Elle avait gardé son caractère enjoué et dynamique. Son coup d’œil devait être sans fard, neutre. Il me fallait faire avec cette nouvelle donne. Il me ressemble, nous nous ressemblons physiquement.


Comparaisons.

De notre histoire commune, je ne garde que les différences, sa familiarité avec tout son charisme d’entraîneur, de joyeux drille, son aura, son esprit d’entreprise. N’est-il pas parti en Amérique, quelques années ? Puis ses traits me semblaient plus lourds, plus large surtout son nez.
Je le comparais à ma taille plus petite, mon nez fin, mon intériorité, ma réserve. Ma vie ressemblait à un long fleuve tranquille. J’étais son frère peut-être mais tout nous différenciait. A la différence des caractères, s’ajoutait la différence de forme physique qui semblait s’atténuer.
Son accident vasculaire m’avait touché au plus profond. De voir ce grand frère cassé dans son intégrité physique, dans sa mobilité, était pesant, inquiétant. Le chêne s’était cassé en deux, laissant sa partie gauche de plus en plus figée. En quelques dizaines de minutes, il était retourné comme une crêpe, il avait perdu, sa lucidité et son autonomie.

Le petit temps de rencontre avec la patiente l’avait dynamisé et c’est joyeusement que je le poussais pour aller à sa demande saluer un autre patient extérieur qui arrivait 
Quand je vois la paire dynamique que font les deux fils de ma plus jeune, je ne peux m’empêcher de m’imaginer comme eux en train de partager découverte et jeux avec lui. Je m’imagine essayant de le suivre dans son ouverture au monde par son expérience, sa plus grande maîtrise, acquise par les mois qui nous séparent. Il était le chef du team, le leader et s’était profilé définitivement battant, entrepreneur.


Le poids du passé.

Son dynamisme ne m’avait pas été transmis. J’étais resté en arrière, plus solitaire portant un poids me collant à la peau. Un poids qu’un jour, en pleine classe, ce mécréant de professeur m’avait lancé à la figure

«  Et vous avec votre air de chien battu ! »
Quelque chose de fondamental nous différenciait derrière la façade, et cela ne datait pas de cette phrase. Une valise, un poids passé m’encombrait. Renversement de situation, le poids, c’est lui, je le poussais. Une nouvelle vitalité m’avait touchée. Par une recherche ininterrompue, des années durant, un répit, une ouverture m’était donnée. Je reprenais un flambeau, comme porté par une histoire commune qui me semblait-il ne nous appartenait pas.