15/04/2013

Une longue conversation au téléphone.

Une longue conversation au téléphone.

Une longue conversation entre ma fille aînée et mon épouse venait de prendre fin. Avec plaisir, elle avait écouté raconter les anecdotes de vacances d'hiver. J’étais impatient d’en connaître les détails à mon tour. Pourtant c'est au sujet de l'atmosphère de la conversation que mon épouse fit un commentaire qui me fit souffrir. "Elle n'a pas parlé d'elle ! Elle n'a parlé que de ses mails et de ce nouveau projet." Elle me semblait bien excitée. Sans doute était-ce le danger latent de son état de santé, la phase d'excitation qui succède à la phase dépressive. Elle n'était pas dans une base stable mais au contraire semblait s'emballer. Son sommeil n'était pas satisfaisant, ses nuits trop courtes malgré les somnifères.

Un peu plus tard lorsque je la rencontrai, elle me dit :"Papa, je dors mal et n'ai presque pas dormi la nuit dernière."

L'angoisse m’envahit : la crainte d'un nouveau cycle désordonné s’annonçait, me renvoyant à mon désarroi, à ma position d'observateur sans pouvoir d'action, impuissant à prodiguer des conseils devant l'agitation qui se manifestait dans ses activités quotidiennes.

Au lieu de mettre un bémol sur diverses activités non fondamentales, elle s'était mise en tête de faire une grande fête pour son passage de décennie dans les jours qui suivaient la date calendrier.

Au lieu de patienter, d'attendre la bonne saison et de retrouver le sommeil ainsi qu'un peu de poids, elle avait lancé ses invitations, fixé la date de la fête. Elle allait s'épuiser en multipliant les activités énergivores et mettre en péril le peu de réserves qu'elle avait reconstitué les deux derniers mois. Les activités de bureau de son compagnon, depuis sa nouvelle nomination, l'occupaient de plus en plus et ses heures de présence à la maison moins fréquentes. Son beau-père, sa principale ressource de proximité, devait se ménager suite à un accroc de santé. Elle hésitait à faire appel à son soutien, mais ne cherchait pas de ressources extérieures supplémentaires.

En raison de la distance géographique, notre apport d'aide restait limité à quelques après-midi de présence qu'elle n'utilisait pas pour se reposer mais pour des activités supplémentaires avec ses amies. Bref une escalade progressive qui ne pourrait conduire qu'à de nouveaux ennuis. Elle ne les voyait pas arriver car sa faculté d'appréciation des risques, semblait disparue.

Les sports d'hiver, ne l'avait pas détendue car elle avait subi le stress familial dû à la nouveauté de l'expérience pour ses deux plus jeunes. Leur phase d'apprentissage n'avait pas été facile et la jeune cousine qu'elle avait prise pour la sortir de sa dépression, avait pesé sur l'atmosphère du séjour. Finalement elle en était revenue avec des douleurs aiguës au bras droit. Devant la négativité totale du tableau que faire, sinon courber le dos, et gérer du mieux possible le quotidien.

Le mois de mars, mois de tous les espoirs, démarrait mal. L'épicondylite à son bras droit avait explosé, l'invalidant pour quinze jours ; sorte d’avertissement pour la réveiller de ses fantasmes de bien portante, de battante traversant l'épreuve grâce aux médicaments. A présent, elle se trouvait à nouveau, en invalidité de travail. Son corps lui lançait un nouveau message clair et net semblait-t-il.

Ne fallait-il pas lui dire : « arrête les activités folles et multiples de ton agenda. Prends du temps pour te soigner ! Freine des quatre fers! ».

Mais pourrait-elle encore être raisonnable, apprécier les risques qu'elle se faisait courir. Pouvait-elle percevoir les symptômes de sa maladie prendre distance ?

Était-ce de mon ressort d'intervenir au risque de me faire renvoyer dans le décor ? D'un père, l'empêcheur éternel de tourner en rond, ce n'était pas acceptable ;  d'un ami cela aurait sans doute été possible.

Son attitude au quotidien me renvoyait vers la personnalité de mon épouse, que de par ma présence de pensionné, je découvrais de plus en plus.

La course perpétuelle de mon épouse, avait modelé ma fille, influencé son organisation du travail.

Cette suractivité que je voyais à présent chez ma fille, ne venait que d'e ma femme, toujours en quête quelque part de ce qui était nécessaire à l'apaiser, à la satisfaire. Cette soif d'agitation, de reconnaissance dans tous les sens, tout le temps, pour combler la béance d'un manque basique de tendresse. Si elles s'entendaient si bien c'est qu'elles partageaient ce même trait de caractère, cette même absence.

Le passé avait montré  qu'il n'était pas possible que mon épouse y jette un regard d'analyse, de soins effectifs pour apaiser et reconnaître ce manque à combler. Elle l'avait transmis.

L'une comme l'autre, elles fuyaient dans l'activisme!

Vu son état de santé, si elle n'en sortait pas, ma fille allait de nouveau droit à la catastrophe.