24/09/2010

Yakoutie

 

DSCF4466.JPGL’invitation lancée au groupe d’amis pour la ballade d’Août avait tourné court, la seule inscrite s’était désistée et les plus fidèles n’avaient pas donné de nouvelles. J’avais « in fine » entrepris seul, le parcours de 12 Kms. En entrant dans le petit village sur la place de l’église, je vis une voiture ralentir à ma hauteur et s’arrêter. C’était le président de notre association qui venait de terminer un parcours à pied dans une ballade locale et qui rentrait chez lui. Ma surprise était totale. Ce matin-là, une paroissienne m’avait interpellé et dit qu’elle avait rencontré quelqu’un de mes connaissances lors d’un pèlerinage de 4 x 20 Kms, la semaine précédente justement ce même président.

Par deux fois le même jour, il apparaissait dans mon cercle de vie et cela me troublait. Avec soin, j’avais évité de l’inviter à mes ballades et là au coin d’un lieu que je n’avais jamais fréquenté à la seconde près, je tombais sur lui. Cette synchronicité me surprenait.

Cette personne qui attisait facilement ma colère par son comportement hors de mes normes, apparaissait dans mon quotidien justement à propos d’un thème, la marche. Espace neutre où j’aurais pu le rencontrer et atténuer la tension qui montait entre nous. Au cours de nos réunions, et lors des activités de l’association plus d’une fois, vertement je l’avais renvoyé à ses limites, à ses choix, inconséquent. Il ne m’était pas possible  d’accepter ses manques, ses faiblesses, pourtant et sans doute pareilles aux miennes. Ce n’était pas sans motif que j’avais répondu positivement, il y a quelques années à sa proposition de devenir membre de cette association. Qu’est-ce qui m’avait poussé à lui dire oui ? Qu’y avait-il de commun entre nous ?

Mardi dernier, le rencontrant à son domicile pour clarifier les responsabilités durant son absence de 6 mois, j’avais été frappé par le tableau qui apparaissait sur le mur de son living. Les fois précédentes, je n’avais rien vu consciemment mais, mon regard d’aujourd’hui était différent. J’étais interpellé.

Le décor du tableau montrait un paysage d’hier sous la neige, avec de grands arbres noirs menaçants, se profilant, sur un fond de ciel bleu à couper le souffle. La superposition de plusieurs éléments, images, souvenirs, sensations, s’était mise en place m’ouvrant, en une fois, une perspective sur son univers, sa personnalité, son histoire.

Non seulement, extérieurement, il s’apprêtait à partir pour la Sibérie en fin de semaine, mais le paysage intérieur représenté était semblable, l’image d’un monde froid autour d’un petit bout d’homme dans un chemin creux. Au voyage, à la peinture, venait s’ajouter une anecdote vécue l’année passée dans ce même salon, l’hiver dernier. Nous étions avec les membres de l’association grelottant autour de la table. La température fixée ne dépassait pas 14°c ce qui était après une demi-heure pénible à supporter. Le trésorier avait été recherché au vestiaire sa casquette pour se réchauffer la tête et tous nous avions tous des frissons. Il n’avait même pas augmenté, sous notre insistance et nos remarques, le réglage du thermostat car pour lui, il faisait bon, et le chauffage était suffisant.

 L’addition, du but de son voyage, du tableau juste découvert, de la réunion glaciale montrait une tendance manifeste à privilégier la froidure, la tristesse, l’enfermement, l’absence de vie vibrante, exubérante. Son monde extérieur était froid, limité étriqué.

Ma conviction profonde était basée sur quelques constatations dont celle-ci. Un décor d’habitation, la décoration d’un lieu de vie pouvait être la projection, l’image de la vie intérieure du décorateur, du propriétaire. Que ce décor, pouvait représenter l’atmosphère, le ressenti mémorisé pendant le temps de la portée, par celui qui avait été porté. Il y avait similitude entre l’utérus et le décor. Cette période de 9 mois n’avait pas été simplement la construction des différents organes pour que la vie puisse être mais aussi pour l’établissement des paramètres de base, de l’attitude face à la vie.

Dans l’extérieur, on trouvait sous forme symbolique, en projection, des paramètres essentiels du la portée, du ressenti intérieur du décorateur. Mon président, en explorant les péripéties de son séjour en Sibérie était sans doute en train de décoder, par l’extérieur, par ricochet, l’atmosphère qu’il avait dû subir pendant sa portée.

Avait-il été attendu, dans la joie et l’amour ou dans l’angoisse et la peur, l’ignorance peut-être ?

Ce tableau sur le mur de son living symbolisait la froideur, le dépouillement, la distance comme le montrait l’ensemble des diapositives qu’il nous avait montrée de son séjour précédent en Yakoutie, pendant l’hiver polaire.