02/06/2010

La clé du Fa

Cle du Fa

Après quelques mouvements de détente, j’étais à nouveau dans la série d’exercices, on ne peut plus simple du parcours de la gamme et j’avais buté immédiatement contre le problème qui semblait résolu la fois précédente, ou qui avait été approché de fort près. Au lieu de monter dans la gamme, à la suite du piano, j’étais redescendu par ma voix dans le Do, manquant la case du FA vers le Si.
Simple comme bonjour, apparemment cet exercice de base pouvait être comparé à l’usage des baguettes dans la cuisine chinoise. Il fallait les maîtriser pour passer au buffet et sans nul doute, je n’en avais pas la maîtrise. Le nœud que l’on croyait avoir dénoué la semaine dernière s’était entre temps déjà resserré.
Ma zone sous la basse cote du sternum à gauche, était le champ de bataille subtil où s’affrontaient le mental et l’émotion. Dès que mon attention à la présence « ici et maintenant », baissait la garde, les pensées les plus diverses se précipitaient dans la zone du mental. Une dissociation pensée sensations se mettait en place. Ma tête et mon corps n’étaient plus en phase. La tête croyait prendre l’échelle de la gamme et le corps exprimait après le Mi le retour au Do, mais ne s’engageait pas dans le Fa.
C’était une lutte subtile entre la clé de Fa, ce concept mental et la clé du Fa qui était la réalité corporelle.


Le deuxième leçon.

Dans le premier exercice, préoccupé par le problème, je n’avais pas pris appui sur mon corps comme je l’avais découvert la fois précédente mais je me débattais intellectuellement, virtuellement pourrais-je dire, avec la théorie du son au lieu de pratiquer le son en m’appuyant sur des sensations corporelles. Une dissociation fondamentale se jouait dans cet espace quand une pensée nouvelle fit son chemin, suite à la douceur de l’approche pratiquée par le piano. Aux notes effleurées faisait écho une voix d’enfant, j’étais devenu l’enfant qui approchait la musique par lui même auprès du piano de la grand mère maternelle. En effleurant les touches, ma professeur de chant m’avait projeté dans le temps. Je m’approchais du piano du salon, l’enfant en moi récitait les notes, il n’y avait pas de problème la gamme montait et descendait. Comme si ce temps d’exploration n’avait pas connu l’inflexion actuelle du Fa, comme si tout semblait normal. Ce n’était qu’après ce temps là que l’effet de la découverte, de la joie du parcours en symbiose avec la musique avait disparu. C’était un autre temps. Puis le Fa était arrivé, ou c’était arrivé au moment du Fa. Un intervention brutale avait rompu la gamme libre et joyeuse, une émotion forte avait perturbé l’exploration sans contrainte de ce monde et enfermé pour longtemps les tentatives extérieures d’ouverture à une expression musicale personnelle.


La vidéo.

La zone corporelle au bas du plexus, était un nœud d’émotion qui s’était fermé à cette époque et il y avait un rapport avec la musique car celle-ci avait le pouvoir de réveiller, de rouvrir la porte derrière laquelle les larmes étaient accumulées. Le soliste du Do, Ré, Mi sur la vidéo, était un jeune femme et le timbre de sa voix contribuait au cocktail dont j’essayais avec difficulté de décoder les saveurs et de mettre en mots les différents composants de celui-ci. La carapace de protection, autour des moments de blocage avait perdu une bonne partie de son épaisseur et ce qui en restait pouvait moyennant quelques exercices être déformé, brisé. Hier d’ailleurs, alors que je visionnais à nouveau la vidéo « Op zoekt naar Maria » sur Youtube, les larmes avaient à nouveau coulé directement sur mes joues, d’une manière apaisante, extrayant encore plus les émotions enfermées. Le mur de béton s’était fissuré, aminci, il n’en restait qu’un voile tout fragile qui rendrait par sa disparition complète l’accès libre à la zone malmenée qui ne tarderait pas à reprendre vie.


Le symbole extérieur.

Une heure après le cours de chant, j’étais monté sur l’échelle pour prendre une dernière photo témoin, du nid de merle découvert une semaine plus tôt avec mon petit-fils. Pour ouvrir le champ à l’appareil, j’écartais à nouveau les petites branches de Thuya du haut de la haie. Profitant du flux de lumière apporté dans la pénombre de la haie, dans un bruit d’ailes, un des oisillons s’élança dans son premier vol, avant de retomber dans la haie un peu plus loin, me cognant presque le visage figure par son vol franc mais désordonné. Etait-ce la peur de l’inconnu qui les avait surpris, ou le reflex de l’envol ? Je ne le saurais pas car la plus grande prudence s’imposait à présent. Avais-je été trop loin dans mon exploration ? Le moment était-il propice. La nature avait son rythme, ses étapes. Il fallait les respecter.
Cette scène extérieure reflétait l’état de mon plexus, nid de biens des émotions et que le jeu de la gamme dévoila peu à peu préparant la sortie de l’émotion enfouie. Jeu d’approche, plusieurs fois repris et dont la clé s’est logée dans le Fa, moment musical ou me semble-t-il, il y a passage subtil vers l’expression de soi, ou il y a basculement vers l’extérieur de l’énergie préparée par le Do, Ré, Mi qui s’exprime dans l’espace, dans le mouvement, dans les bras qui s'ouvrent.
Moment d’ouverture, d’expansion qu’une crainte profonde m’empêche de vivre car elle s’associe à ce moment où enfant le ciel semblait m'être tombé sur la tête. Ou autre hypothèse, un élan vital d’expansion avait été cassé et renfermé vu le traumatisme sous le boisseau, sous la contrainte musculaire, surveillé par un mental incapable de l’assimiler à ce moment là. Mémoire corporelle que les notes délient petit à petit.

19/09/2009

La libération de la ville.

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L’annonce d’une exposition sur la libération de la ville dans l’ année de ma naissance avait retenu mon attention et pour la première fois dans ma vie, je m’étais organisé pour la visiter en compagnie de ma sœur. Mon espoir secret était d’y découvrir des informations, une photo inconnue, un fait qui s’était perdu dans ma mémoire. Les choses dites et redites par les parents au cours des soirées d’hiver ou des moments de mémoire allaient pourquoi pas, être réveillés extraits de leur gangue de temps.


Les faits. 


Aucun fait n’était apparu après cette visite, aucune émotion n’avait percé ma mémoire. C’était pratiquement le vide complet. Pourtant un bombardement avait détruit de nombreuses maisons des quartiers voisins où habitaient mes grands parents maternels, où avaient habités mes parents. Etaient-ils domiciliés, à ce moment dans la ville ?
 Un vague souvenir pourtant, d’avoir entendu par eux, un récit de retrait, à l’abri, à la campagne, dans le village de mon père, flottait entre deux eaux. Etait-ce un phantasme, une réalité ? Il n’y avait pas de mémoire écrite, pas de journal intime racontant les événements vécus par eux à cette époque. Pas de photos de cette période courte montrant le passage des troupes alliées sur les routes locales. Pas de lettres, de cartes postales ou avaient-elles été détruites pour tourner la page ? Il n’y avait que le récit des souvenirs auditifs, le ronron des moteurs de V1 qui passaient dans le ciel, volant vers l’Angleterre et dont les villageois parlaient à l’occasion. Tant que le bruit se maintenait et décroissait, il n’y avait pas de danger. C’était l’arrêt brusque du bruit qui avertissait du danger. Et puis la campagne était immense, les chances d’être touché minimes. Il n’y avait qu’une impression de relative insécurité.


La recherche. 


Mon souci, de ces dernières années, était de rencontrer des personnes nées comme moi dans ces mois là, dans ma ville natale pour en comparer les émotions, les comportements, les traumatismes peut-être. Plus d’une fois, j’avais tapé sur Google, mon moteur de recherche, ma date de naissance, pour retrouver un enfant, né sous le même signe, celui de la balance et comparer nos trajectoires de vie. Comme pour beaucoup d’autres événements passés, la mémoire s’était vidée de ses souvenirs par prudence, par souci de tourner la page, de ne pas revivre les émotions fortes de ces moments là. Tout était gommé en surface, pour prendre le contrôle de la situation, de ne pas dépendre de moments perturbants.
Il n’y avait apparemment rien de grave sinon une tension diffuse, supportable, atmosphère générale de la vie de tous les jours qui devait continuer pour, par les récoltes assumer les provisions de l’hiver qui arrivait à grands pas.
La ville était loin, tout se jouait au village. Son histoire à ce moment n’était pas bien perturbée, c’était plus le registre des faits d’hiver mémorisés que des angoisses profondes, subtiles.
N’empêche que quelques mois auparavant lors d’une séance de psychophanie, la peur de ma mère, de me mettre au monde dans cette ambiance hostile avait été mise à jour, noir sur blanc par l’écriture d’une tierce personne qui ne connaissait rien des détails de ma vie. Peur qui m’avait rendu renfermé, ne sachant pas décider.

Le retour.

Mon excursion d’un jour ne m’apportait rien dans ce sujet historique. J’étais dans le banal, dans le quotidien, loin des faits de guerre. Il n’y avait de mon vécu, ici, pas de quoi fouetter un chat.
Sur le chemin du retour, dans les vieilles rues de la ville longeant les remparts juste près de St Mangold, entre les anciens pavés de pierre de la rue, un point doré, un clou de fonte doré, un clou en forme de coquille St Jacques. Mes pas croisaient la route de St Jacques. Au cœur de la ville, un petit moulage doré rappelait à celui qui était conscient de sa marche, la tradition millénaire du pèlerin. Plus tôt que de chercher dans le passé, ne convenait-il pas d’aller vers l’avant comme le Petit Poucet, en suivant les autres clous dorés dont le premier venait de surgir à mes pieds ?