13/03/2008

La promenade

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La promenade de l’après-midi s’était terminée par quelques minutes de conversation dans la voiture. Alors qu’avant tout n’avait été que rapport d’activité, nous étions à ce moment entré dans le domaine de l’être. Le sujet n’était pas neuf, le problème posé non plus. « Va-t-il m’épouser? ». « Va-t-on se marier un jour ou l’autre ».Ce statut de compagne lui torturait à nouveau l’esprit. Allaient-ils un jour ou l’autre aux yeux de tous convoler en juste noce ? Dès l’après-midi, à propos du menu de la future fête familiale, elle avait proposé celui qu’elle choisirait si l’événement était fixé. La question l’obsédait, la torturait profondément.
« De qui suis-je officiellement la femme ? Qui va me valoriser en tant que femme , me faire épouse en bonne et due forme ? »A l’aube, le lendemain bien avant l’heure normale de l’éveil, ma tête tourbillonnait de pensées incompatibles avec un sommeil profond. A l’isolation du toit, à la liste des choses à faire, une phrase connue revenait elle aussi à la surface.« Ce que l’on ne veut pas voir de soi, fini par arriver de l’extérieur comme un destin ».Comme si la chose était difficilement pensable, comme si elle ne pouvait être mise en mots, clairement d’un coup, la question de ma fille posée dans l’espace clos de la voiture à portée des jeunes oreilles de son fils, était reposée au système familial, par ricochet à ses parents et ses grands- parents successivement, de notre coté, du coté de son compagnon.


Que signifiait sa question à l’échelle des générations ?

Etait-elle posée pour la première fois et pourquoi chez elle, l’aînée ? Qu’est ce qui l’avait poussée à choisir ce chemin, à se lier à un homme qui l’avait entraînée dans cet espace de souffrance en ne voulant pas comme la plupart des couples de leur âge, l’épouser ? Un impensé les travaillait aussi et n’était-ce pas comme un pacte tacite entre eux, de s’accorder secrètement derrière leur théâtre quotidien sur ce non-dit à propos d’un couple blessé tant au niveau de ses grands –parents que de ceux de son compagnon. Dans chaque lignée, la double nature des actrices de la vie familiale était présente -femme et mère. Les deux rôles existaient-ils de concert, s’excluaient-ils l’un l’autre ? On était l’un tout en perdant la possibilité d’être l’autre comme si la fusion, l’union ne pouvait être envisageable. L’on était l’un ou l’autre à l’intérieur d’une entité d’un concept qui n’avait qu’un acteur. Par les évènements dans sa lignée matrilinéaire, il y avait un couple réduit, un couple monoparental comme dit la société actuelle. 


Mère et Femme -Père et Homme.

Que s’était-il passé face à cet aspect dans les générations précédentes ?Y avait-il dans leur quotidien, dans la mémoire collective et familiale des indices, des faits, des histoires qui mettaient à jour cette question fondamentale homme ou père - femme ou mère ; duel ou duo. Avaient-ils eut le temps de se poser, cette question existentielle, enfermés qu’ils étaient dans un quotidien lourd d’activités contraignantes et dans un milieu rigide qui n’autorisait sous peine d’exclusion, aucun écart et qui ne valorisait positivement qu’un seul rôle celui de la mère. La priorité ne semblait pas se situer à ce niveau mais plus tôt vu sa demande au niveau du mariage qui consacre d’abord le couple formé par un homme et une femme


Le couple mythique.

Par toutes les phrases entendues à son propos, au cours de notre vie conjugale, une image avait été mise en valeur et ses caractéristiques résonnaient encore à mes oreilles. Le couple était comme un état mystique, inaccessible, situé sur une autre planète, à laquelle on pouvait accéder par la magie de la formation, par des soins et des conseils donnés par les spécialistes. Y ajouter un brin de bénédiction, même de sacrement des malades, semblait indispensable à sa bonne santé. Tout était possible dans cet espace, tout était impossible en dehors. Il fallait donc soumettre son attention vigilante pour faire plaisir à l’autre, il fallait offrir des petits objets en signe de reconnaissance en un mouvement perpétuel d’adoration, de tentative de reconnaissance. Le mouvement se tournait vers l’extérieur, vers un pays ou l’on pourrait vivre, exister, être parfait, un pays situé non pas dans la réalité quotidienne mais là-bas dehors quelque part dans un endroit mystérieux qu’il fallait chercher par tous les moyens.
Phantasmes d’une petite fille privée du couple de ses parents, qui perpétuait dans ses propos et ses images mentales, le couple virtuel qu’aurait formé les grands-parents, car la grand-mère n’est- ce -pas, n’était pas morte. Elle vivait dans le pays des couples mythiques. N’était-ce pas, là dans ce pays qu’elle avait fait son vrai voyage de noces après la naissance de sa fille. Voyage à la fois tant désire et tant craint au moment du départ car il reprenait le chemin de la petite fille qui 20 ans plus tôt s’y rendait au chevet de sa mère mourante. Voyage pour lequel elle avait placé sa fille, chez ses sœurs. N’était-ce pas dans ce même pays que sa fille m’avait rencontré dans un remake dont elle ne percevait pas le sens mais qui concrétisait l’espérance de la grand-mère, de reconstituer le couple fondateur à jamais dissout par la mort de celle-ci au sanatorium à Davos, Suisse. Si la patrie du couple était inaccessible par son absence, il avait fallu pour continuer à vivre, se trouver un chantier fixant l’attention, non sur l’absence trop dure à vivre mais partant sur tout ce qui environne le deuil, sur tout ce qui leurre l’esprit. La personne réelle soumise à la mort n’existait plus, seule existait une fiction focalisant les intérêts et les attentions. Cadeau signifiant uniquement existant dans l’univers d’un enfant de cinq ans, cadeau inadapté à l’autre, à ses souhaits, cadeau à cette entité virtuelle disparue. De plus en plus, par l’influence des constellations familiales et la notion de rendre à chacun ce qui lui appartient, la nécessité de rendre hommage à la grand-mère disparue était apparue. Mais pour rendre hommage à celle-ci, il fallait s’incliner sur sa tombe, il fallait dans un jeu de rôle lui rendre sa relation au grand-père et accepter que tout en appartenant au système familial, ils reposassent côte à côte définitivement dans la sphère des ancêtres. 


Le cimetière.

A deux reprises, depuis la mort de sa mère, pour reprendre ce qui nous paraissait le flambeau, nous avions essayé de porter des fleurs sur la tombe de ses grand parents, à la Toussaint, sans succès. Une première fois la porte du cimetière se fermait. L’année suivante , l’adresse de la tombe n’était pas correcte et nous n’avions pas trouvé l’emplacement. Dans sa mémoire n’existait aucun souvenir d’y avoir été avec sa mère, d’avoir lors de son enfance été porter des fleurs sur la tombe de sa grand-mère ce qui semblait selon la tradition fort improbable quoique la grande difficulté de sa mère à tourner la page sur cette douleur d’enfance pouvait expliquer l’obscurité complète et l’absence de démarche. Une impossibilité semblait exister quelque part de simplement remettre ce couple fantôme dans la durée courte de son histoire. La visite planifié avec la sœur, pour effectuer en fratrie la démarche n’avait pas non plus été concrétisée.


Le symbole.

Parallèlement de mon coté, j’avais aussi accompli en début de mois un geste représentant le deuil d’un mariage public selon la tradition et fait un pas important en versant à ma fille le montant resté disponible pour les cérémonies de son mariage partant du principe qu’elle était libre d’en faire usage pour s’installer et acheter des meubles pour son nouvel univers. Habiter une nouvelle maison était aussi un signe public valable de leur engagement face à la société. Un lien la retenant de mon côté venait d’être coupé, la décision leur appartenait et cet élément financier disparu, elle devait être encore plus libre d’assumer cette situation et de la gérer à leur niveau. Après bien des hésitations, la fameuse visite au cimetière fût entreprise le 16 Avril. La réalité de l’histoire familiale avait pris le pas sur les phantasmes et le non-dit. Le couple des grands-parents maternels reposait à Bressoux. La grand mère retrouvait sa place dans la lignée maternelle. Le couple mythique était mort et enterré. Il ne restait plus qu’à soigner le flux de l’énergie féminine qui avait été rompu au niveau de la fille et essayer d’en relever la trace dans des jeux de rôle des constellations familiales.

16/02/2008

L'arrière grand-mère maternelle.

L’appel téléphonique.

Alors que je jetais un coup d’oeil sur mon GSM posé sur la table de la cuisine, l’écran de celui-ci s’alluma. Un message entrait dans la boite vocale. Quelqu’un venait d’appeler et je l’avais manqué car la sonnerie d’appel était coupée. Immédiatement, je réactivais l’instrument et rappelais ma fille cadette. En quelques mots, elle me précisa sa participation à un session de deux jours en constellation familiale. Alors qu’intéressé par ce type de formation au cours des mois précédents, j’avais été remboursé deux fois vu le faible nombre de candidat inscrit. Etait-ce mon intérêt ou son mal-être qui la poussait à tenter cette expérience ? Je penchais plutôt pour son mal être, sa recherche pour soigner un point de son physique qui l’accablait beaucoup : son excédent de poids. Cette session constituait le pas logique suivant un régime manqué.

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 La conversation.

En quelques mots, ma fille me précisa la composition du groupe et la réaction rapide de son corps aux premiers exercices de mise en relaxation. Dès la marche en cercle, une violente envie de vomir s’était emparée d’elle et au vu de cette situation, pour en finir rapidement, elle s’était lancée la deuxième pour effectue sa constellation. Avec émotion, elle me rapportait les éléments principaux au sujet de la lignée des femmes et de la colère qui s’était intériorisée dans celles-ci à propos de la disparition de l’arrière grand-mère maternelle, morte de tuberculose lorsque sa grand-mère avait 5 ans.


Le sms.

Le lendemain matin, un petit Sms me parvenait, court, précis. « Je me sens légère » A nouveau, elle me donnait de ses nouvelles à propos de son ressenti à cette session curieuse où commençait sa deuxième journée d’exercices. Fallait-il plus d’infos pour me rassurer, m’éclairer ? Sans doute mais cette petite phrase me semblait essentielle. Si elle était si légère, c’est qu’un mystérieux poids avait été déposé, qu’elle ne supportait plus la même masse qu’avant.
Lors de sa dernière visite à la maison, elle m’était apparue comme entière, brusque, envahissante. Elle rayonnait, au-delà de ses limites corporelles, comme hérissées, un peu à la manière dont avait du être la grenouille qui voulait se faire dans la fable de la Fontaine aussi grosse qu’un bœuf. Etait-ce cette colère sous-jacente qui la gonflait ?

Parallèlement un peu après un récit fait par ma femme, me rapportait les résultats d’une consultation où elle avait relevé la colère qui habitait certaines de ces relations celles avec sa mère, sa fille cadette, celle de la constellation puis celle de sa sœur puînée.

La visite.

Deux jours plus tard de vive voix, lors d’un court séjour, ma plus jeune me confiait son ressentiment, sa colère personnelle. Elle se sentait en colère d’un poids qu’elle avait porté pour d’autres disait-elle. Peut-être, la seule évidence, était ce sentiment qui l’habitait et dont elle percevait consciemment la nature et la vivacité. Puis elle me dit : «  J’ai l’impression que je vais me mettre à pleurer «  et elle disparut rejoindre son lit. Que se passait-il en elle, elle avait basculé de la colère aux larmes sans avertissement.

Hibou

Le hibou.

Un souvenir récent vieux de quelques mois me traversa l’esprit, Ma surprise en constatant lors d’un regard plus pénétrant que les autres jours que l’oiseau en plâtre que je lui avais offert quelques années plus tôt, n’était pas une chouette, comme je l’aurais facilement juré, mais un hibou. Et ce hibou était en colère. L’expression ne m’en était sans doute pas apparue lors de l’achat tourné que j’étais vers le symbole de la chouette. Ce même hibou en colère réapparaissait comme un symbole d’une projection à l’extérieur d’un vécu intérieur. La colère nommée à la session de constellation s’était manifestée, s’était déjà exprimée via le hibou mais à présent elle était reconnue. 


La colère.

Toute l’énergie utilisée pour s’en prémunir, la réprimer ou la cacher n’était plus nécessaire, d’ou semblait-il, le poids dont elle s’était débarrassée. Ne pouvait-on imaginer que son allure physique était un peu comme celle de l’oiseau qui gonfle ses plumes. Il se gonfle pour exprimer aux autres sa colère et la distance qu’il veut maintenir face aux autres. Ou pour maintenir une distance entre lui et le sentiment de colère dont il est inconsciemment porteur. Alors que je mets le texte au net, une pensée nouvelle insiste pour être reconnue. C’est la rengaine qui fait souvent partie de l’ambiance familiale coté mère.
« Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. »
Il faut être essentiellement positif dans ses regards sur les autres, il est interdit d’en dire du mal, de les critiquer. N’est ce pas la même chose qui se rejoue ? Pour éviter de voir que l’on est en colère, de reconnaître ce sentiment,  le plus simple est de l’éliminer et de ne pas montrer que l’on souffre du tord fait par un autre, que l’on est envahi. S’écraser, Etre tout sourire. Ne pas critiquer.


La grand-mère maternelle.

Cette attitude était reprise de la grand-mère qui s’était enfermée dans son mutisme et dans la phrase bien ancrée, 
« On ne critique pas, !. » et cela pour cacher ses sentiments, et pourquoi pas sa colère.


La suite de l’histoire.

Et si un jour prochain la concrétisation physique de cette prise de conscience était une diminution pondérale conforme à ses efforts de régime. La carapace, son armure, sa susceptibilité, établie pour envelopper sa colère inconsciente devrait rapidement être mise en pièce, s’effriter car elle avait perdu la raison de dissimuler ce sentiment caché et qu’elle le porte en son nom, au nom de sa mère au nom de sa grand-mère n’y changerait rien. Le complexe inconscient venait d’être percé comme pourrait l’être la bonde du tonneau ou le ballonnet de l’anniversaire. Etait-ce le fait qu’elle soit née le jour après la naissance de sa mère, à un jour de la date anniversaire de la mort de la grand-mère maternelle qui entraînait cette colère dans les générations. 
Heureux moment d’échange, son visage s’était modifié avait pris un rayonnement de maturité et de sérénité que je ne lui connaissais pas. Plusieurs personnes dont son mari avaient noté le changement qu’ils avaient perçu en elle et le lui avaient dit clairement. Ses traits étaient plus détendus et elle ne donnait plus cette impression de boule de nerf, elle ne gonflait plus ses plumes à la manière du hibou.