05/08/2011

Promenade d'Avril.

mariage,compagne,lignées des mères,hérédité,deuil non faitLa promenade de l’après-midi s’était terminée par quelques minutes de conversation dans la voiture. Ne dit-on pas que ce sont les derniers mots qui sont les plus significatifs, qui seuls comptent. Alors qu’avant tout n’avait été que rapport d’activités, nous étions à ce moment entré dans le domaine de l’être. Le sujet n’était pas neuf, le problème posé non plus. « Va-t-il me marier ? ». « Va-t-on se marier un jour ou l’autre ». Ce statut de compagne lui torturait à une fois de plus l’esprit.

Allaient-ils un jour ou l’autre aux yeux de tous convoler en juste noce ?

Dès l’après-midi, à propos du menu de la future fête familiale, elle avait proposé celui qu’elle choisirait si l’événement était fixé. La question l’obsédait, la torturait profondément. Une chose était certaine, elle était la mère de ses enfants. N’était-ce pas suffisant pour qu’elle se sente  rassurée, du moins le temps où elle était indispensable en tant que mère. Mais la question posée était, «  De qui suis-je officiellement la femme ? » . Qui va me valoriser en tant que femme, me faire épouse en bonne et due forme. A l’aube, le lendemain bien avant l’heure normale de l’éveil, ma tête tourbillonnait de pensées incompatibles avec un sommeil profond. A la liste des choses à faire, une phrase connue s’était glissée. « Ce que l’on ne veut pas voir de soi, fini par arriver de l’extérieur comme un destin ».

Comme si la chose était difficilement pensable, comme si elle ne pouvait être mise en mots, clairement d’un coup, la question de ma fille posée dans l’espace clos de la voiture hors de portée des jeunes oreilles de son fils, était posée au système familial. Elle l’était aussi, par ricochet à ses parents et ses grands- parents successivement, de mon coté, du coté de son compagnon. Que signifiait sa question à l’échelle des générations ? Etait-elle posée pour la première fois et pourquoi chez elle, l’aînée.  Qu’est ce qui l’avait poussée à choisir ce chemin, à se lier à un homme qui l’avait entraînée dans cet espace de souffrance en ne voulant pas comme la plupart des couples de leur age, la marier. Un impensé la travaillait aussi et n’était-ce pas comme un pacte tacite entre eux, de s’accorder secrètement derrière leur théâtre quotidien sur ce non-dit à propos d’un couple blessé tant au  niveau de ses grands –parents que de celui de son compagnon.

Dans chaque lignée, la double nature des actrices de la vie familiale était présente -femme et mère. Les deux rôles existaient-ils de concert, s’excluaient-ils l’un l’autre. On était l’un tout en perdant la possibilité d’être l’autre comme si la fusion à défaut de la cohabitation bienveillante ne pouvait être envisageable. L’on était l’un ou l’autre à l’intérieur d’une entité d’un concept qui n’avait qu’un acteur. Par les évènements dans sa lignée matrilinéaire, il y avait un  couple réduit, un couple monoparental comme dit la société actuelle. La situation passée n’était pas un choix mais une fatalité.  Etait-ce un fait familial ou vu le nombre de divorces n’était-ce pas l’émergence d’une question de société, à un niveau plus élevé dans la hiérarchie des groupes. Mère et Femme ! Père et Homme !

Que s’était-il passé face à cet aspect dans les générations précédentes.

Y avait-il dans leur quotidien, dans la mémoire collective et familiale des indices, des faits, des histoires qui mettaient à jour cette question fondamentale homme ou père -  femme ou mère ; duel ou duo. Avaient-ils eu le temps de se poser cette question existentielle, enfermés qu’ils étaient dans un quotidien lourd d’activités contraignantes et dans un milieu rigide qui n’autorisait toujours pas sous peine d’exclusion, aucun écart et qui ne valorisait positivement qu’un seul rôle celui de la mère. La priorité ne semblait pas se situer de ce coté mais plus tôt vu sa demande au niveau du mariage qui consacre d’abord le couple formé par un homme et une femme.

Par toutes les phrases entendues à propos du couple, au cours de notre vie conjugale, une image avait été mise en valeur et ses caractéristiques résonnaient encore à mes oreilles. Le couple était comme un état mystique, inaccessible, situé sur une autre planète, à laquelle on pouvait accéder par la magie de la formation, par des soins et des conseils donnés par un spécialiste. Y ajouter un brin de bénédiction, même de sacrement des malades semblait indispensable à sa bonne santé. Tout était possible dans cet espace, tout était impossible en dehors. Il fallait donc soumettre son attention vigilante pour faire plaisir à l’autre, il fallait offrir des petits objets en signe de reconnaissance en un mouvement perpétuel d’adoration, de tentative de reconnaissance. Le mouvement se tournait vers l’extérieur, vers un pays ou l’on pourrait vivre, exister, être parfait, un pays situé non pas dans la réalité quotidienne mais là-bas dehors quelque part dans un endroit mystérieux qu’il fallait chercher par tous les moyens. Phantasmes d’une petite fille privée du couple de ses parents, qui perpétuaient dans ses propos et ses images mentales, le couple virtuel qu’aurait formé Bon papa et son épouse, car celle-ci n’est- ce -pas, n’était pas morte. Elle vivait dans le pays des couples mythiques. N’était ce pas là dans ce pays que sa fille avait fait son vrai voyage de noces après la naissance de son premier enfant. Voyage à la fois tant désire et tant craint au moment du départ car elle reprenait le chemin de la petite fille qui 20 ans plus tôt se rendait au chevet de sa mère mourante. Voyage pour lequel elle avait placé sa propre fille, chez ses sœurs. N’était-ce pas dans ce même pays que celle-ci m’avait rencontré dans un remake dont elle ne percevait pas le sens mais qui concrétisait l’espérance de sa mère, reconstituer le couple fondateur à jamais dissous par la mort de la grand-mère au sanatorium suisse. Si la patrie du couple était inaccessible par son absence, il avait fallu pour continuer à vivre, se trouver un chantier fixant l’attention, non sur l’absence trop dure à vivre mais partant sur tout ce qui environne le deuil, sur tout ce qui leurre l’esprit. La personne réelle soumise à la mort n’existait plus, seule existait une fiction focalisant les intérêts et les attentions. Cadeau signifiant uniquement dans l’univers d’un enfant de cinq ans, cadeau inadapté à l’autre, à ses souhaits, cadeau à cette entité virtuelle disparue.

De plus en plus, par l’influence des constellations familiales et la notion de rendre à chacun ce qui lui appartient, la nécessité de rendre hommage à Germaine était apparue. Mais pour rendre hommage à Germaine, il fallait s’incliner sur sa tombe, il fallait dans un jeu de rôle lui rendre sa relation avec Louis et accepter que tout en appartenant au système familial, ils reposassent côte a côte, définitivement dans la sphère des ancêtres.  À deux reprises, depuis la mort de Cécile, pour reprendre ce qui nous paraissait le flambeau, nous avions essayé de porter des fleurs sur la tombe de ses grands-parents, à la Toussaint, sans succès. Une première fois la porte du cimetière se fermait, une deuxième fois, l’adresse de la tombe n’était pas correcte et nous n’avions pas trouvé l’emplacement. Dans sa mémoire n’existait aucun souvenir d’y avoir été avec sa mère, d’avoir lors de son enfance été porter des fleurs sur la tombe de sa grand-mère ce qui semblait selon la tradition fort improbable. Etait-ce la grande difficulté de sa mère à tourner la page sur cette douleur d’enfance qui expliquait l’obscurité complète et l’absence de démarche. Une impossibilité semblait exister quelque part de simplement remettre ce couple fantôme dans la durée courte de son histoire. Après la soirée de constellation familiale et la session effectuée par notre fille Céline en fin d’année  dernière pour tenter de renouer avec l’énergie féminine de la lignée matrilinéaire, mon épouse avait décidé de se rendre au cimetière avec sa sœur. Puis la visite avait été reportée de mois en mois et la volonté d’agir semblait à présent se dessiner pour Avril 2004.

 Au week-end de Pâques, le lundi 12 Avril dernier, ma femme avait interpellé à nouveau notre futur beau-fils sur son intention de marier officiellement notre fille dans une tentative un peu anachronique et incongrue. Ce point particulier était d’abord de leur intimité et de leur choix mais elle n’avait pu retenir les mots fatidiques. Ce n’était plus de son ressort, du nôtre. C’était leur choix, leur histoire même si cela représentait une souffrance pour nous de ne pas avoir fait la fête de la même manière pour nos deux filles. Il fallait leur laisser encore du temps pour que les choses mûrissent et leur déménagement, dans une nouvelle maison, les préoccupait plus que cette cérémonie. Parallèlement de mon côté, j’avais aussi accompli en début de mois un geste représentant le deuil d’un mariage public selon la tradition. Un pas important fût fait pat le versement du montant resté disponible pour les cérémonies de son mariage. Elle choisirait d’en faire usage, sans doute pour s’installer et acheter des meubles pour son nouvel univers. Habiter une nouvelle maison était aussi un signe public valable de leur engagement face à la société. La décision leur appartenait et cet élément financier disparu, elle devait être encore plus libre d’assumer leur situation et de la gérer à son niveau.  Après bien des hésitations, la fameuse visite fût entreprise le 16 Avril. La réalité de l’histoire familiale avait pris le pas sur les phantasmes et le non-dit. Le couple des grands-parents reposait à ses yeux dans le même endroit. Sa grand-mère  retrouvait sa place dans la lignée maternelle. Le couple mythique était mort et enterré. Il ne restait plus qu’à soigner le flux de l’énergie féminine qui avait été rompu par la mort prématurée.

 

27/11/2010

Waouw

 

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Comme mon épouse était absente, j’avais décroché le téléphone pour entendre la voix assez vive de ma plus jeune fille ; « Est-ce que Maman est là ? »

A première vue, l’appel ne m’était pas destiné. «  Non, elle est absente ! Pourquoi ? «  Voilà, je veux lui rendre tout ce que j’ai reçu de Mamy ! »

Le sujet ouvert, en catastrophe, me surprenait. Rendre les objets qu’elle avait demandé comme souvenir de sa grand-mère quelques années plus tôt était surprenant.

« Ah, que se passe-t-il ? » « Il faut que je les lui rende ! »

Le message tombait comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il me concernait indirectement car cette initiative allait faire ricochet et perturber le train-train quotidien.

Le stage qu’elle venait de suivre le week-end devait être à l’origine de cette initiative. Cela m’avait l’air d’une secte. D’ailleurs mon épouse informée quelque temps plus tard, des intentions de sa fille, me fit la même remarque. « Elle est tombée dans une secte ! »

L’annonce n’était que téléphonique. On verrait bien, comme disait les médecins, à l’autopsie. Je devais passer chez elle, mercredi prochain.

 Sur la table du salon, longitudinalement, des objets emballés, des livres, des CD’s, et DVD’s étaient rangés par genre, prêt a être donnés ou renvoyés à l’expéditeur. Posé sur le sol, un sac en plastique renforcé contenait deux piles d’assiettes, quelques porcelaines ramenées de la maison de campagne de la grand-mère qui allaient j’en étais certain rejoindre les autres, déjà empilées chez nous. Restes d’un passé serein qu’il faut à tout prix garder pour la mémoire.

Nous, ses parents, étions concernés.

De la collection de DVD’s, comme la mienne n’était pas bien large, j’en avais choisi une dizaine. Pour les visionner ou à mon tour les donner s’ils n’étaient pas ma tasse de thé.

Parmi la vingtaine de livres, empilé à côté, qu’elle ne fut pas ma surprise d’en trouver deux que je lui avais dédicacé. Particulièrement marquant dans mes lectures des dernières années, j’avais voulu lui transmettre mes découvertes, en héritage, pour lui ouvrir des portes, donner des repères.

 Et « pan », ils devenaient la cible de son tir nourri, sur ce qui n’était pas nécessaire et sur ce qui lui était imposé ou proposé en dehors de ses vrais choix, de ses préférences intimes, de ses envies, de ses Waouw.(Nouveau vocabulaire pour exprimer que ses choix sont super et cohérents avec ses envies)

« Mais ce livre, c’est le point le plus fort de mes découvertes. C’est pour cela que je te l’ai donné !» Elle ne releva pas la remarque.

Cinq ans plus tôt, d’un œil d’envie vers ma bibliothèque, sobre et bien proportionnée, à grandes vitres, elle m’avait dit « Quand tu mourras, est-ce que je pourrais l’avoir, de préférence ? » Interloqué, pour ne pas décider et surtout envisagé cette issue, ma fin ultime, je lui avais répondu.

« Mais le dos est plein de vers à bois ! » ce qui avait été une réalité. Depuis je l’avais traitée. Surprise, par cet aspect des choses, elle avait viré à angle droit et le sujet était passé aux oubliettes. J’en avais gardé l’idée, erronée que ma lecture était importante pour elle.

Quant aux livres offerts, en avait-elle envie. Le renvoi de la dédicace me faisait douter. Recto tono, presque inaudible, elle ajouta « Je ne sais pas entrer dedans ! »

Sans doute, faut-il avoir quarante ans pour s’intéresser à cet aspect des choses, à ces sujets. Sans doute, faut-il avoir une plus grande expérience de la vie, une maturité certaine, avoir traversé des épreuves.

Bon,les goûts et les couleurs ne se discutent pas, chacun a ses préférences.

 Qu’ avait-t-elle bien pu faire dans cette session de développement personnel. Etait-ce quelque chose sur la simplicité volontaire ? Il y avait l’idée de ne pas s’encombrer inutilement, de ne pas amasser, d’être léger, de vivre dans la relation, d’être en contact avec ses forces vives, de se respecter dans ses envies.

 Sans trop insister et surtout pour ne pas entendre « Mais je te l’ai déjà dit ! » j’essayais indirectement d’en savoir plus sur ce qui avait causé ce revirement.

« Mais c’est une secte où tu es tombée ! » « Non. », me dit elle. C’est une canadienne qui l’anime et tu m’as dit qu’en général, ce sont des gens intéressants ! » Sans doute, sans doute.

Pour plus de sécurité, j’entrai dans le jeu de la brocante, je récupérai les livres que je lui avait offerts, quelques autres ainsi que les DVD’ et repris la vaisselle de la belle mère. En prime, je recevais l’encyclopédie, en six volumes, qu’elle avait réclamé comme souvenir de son grand-père maternel.

 

Au fond, quelque part, je ressentais chez elle, une volonté ou une impulsion, de prendre distance, de ne pas s’enfermer avec des objets représentant un être aimé, un lien atavique caché, un attachement physique à la lignée des mères. D’une certaine manière, le cordon ombilical devait sur certains aspects, encore être coupé.

Le morceau central d’un tapis d’orient hérité du grand-père maternel découpé car le reste était délavé et effiloché dont ma femme a fait sa descente de lit me revient en mémoire. Plusieurs fois revenu du grenier où j’avais essayé de le faire disparaître, il participait à cet attachement aux objets. Je trouve qu’il vaut mieux commencer tôt à couper un lien d’affection posé sur un objet quelconque. Attachement viscéral à un bout de tissu comme si l’odeur du propriétaire y était encore attachée.

Une révolution était en marche. Elle allait sans doute me sortir de la douce euphorie dans laquelle était notre relation.