10/12/2008

L'Achéron du père

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Mon père n’était pas seulement amateur d’étoiles et de expéditions nocturnes dans le pré. Il aimait aussi nous parler de mythologie, d’histoires qu’il avait fréquentées pendant ses humanités gréco-latines. Il nous lisait par bribes de temps à autre les légendes apprises dans ces années. Il y avait chez lui comme un attrait du passé, une tendance à parler d’histoires anciennes comme pour rechercher des indices, des faits cachés.
En plus de l’histoire de l’Eglise de Rops, il nous racontait les mythes de l’antiquité, des histoires de Dieux et de Déesses. Il nous lisait des extraits de celles-ci pour occuper nos longues soirées d’hiver avant l’envahissement de la télévision.

Le fleuve Achéron.

Une de ses histoires venait d’émerger, ce samedi matin de grasse matinée, se superposant à des périodes d’endormissement et de réveil. Son thème était entré en scène par le biais de l’Achéron, ce fleuve mythique longeant l’Hadès dont il nous parlait régulièrement, fleuve sur lequel le passeur Charon, conduisait les âmes pour les passer vers les enfers où elles devaient affronter Cerbère, le chien à plusieurs têtes.
De nombreuses années s’étaient passées, remplies par l’activité professionnelle et familiale, et brusquement sans que je fasse une effort de mémoire, l’histoire était là par bribes, à se reconstruire. La rêverie du moment, m’emportait dans l’espace glauque et sombre dans lequel je flottais dans l’instant, m’entraînant dans cette reconstruction. L’espace et le temps s’étaient dissous.
C’était l’eau sombre de l’Achéron qui venait envahir mon demi sommeil.
L’atmosphère me renvoyait au passé, à une période d’inconscience où seules les sensations étaient présentes, comme dans l’attention qui se perd entre chien et loup.
La lecture d’hier, à propos des sensations utérines, s’ajoutait me projetant à ressentir cette atmosphère, comme celle que pourrait avoir vécue, un fœtus dans le sein de sa mère.
Des bruits, des variations d’intensité de formes, l’eau qui entoure, englobe et d’ou émerge parfois l’une ou l’autre pensée grossière, mal élaborée, sans forme précise, sans contenu utile ou définissable me dépaysait d’une conscience aiguë.


Le sens de cette histoire.

Le mythe de Charon godillant sur l’Achéron, ne représentait-il pas cette partie de la vie où l’âme tente de retourner dans l’univers dont elle était issue, pour le questionner. Si le mythe racontait la grande nuit, celle de 9 mois qui nous avait vu prendre forme, passer puis apparaître dans l’air, c’était l’histoire à rebours du passage de la matrice d’eau, à la matrice d’air, matrice originaire mise hors la loi par la vie et que seuls certains audacieux trompant la vigilance de Charon retraversaient tout en en ressortant vivants.


Avec le mythe de l’Hadès, il nous inoculait la nécessité de sortir des eaux glauques et de celle du passé, comme un commandement à appliquer et à réussir. Voulait-il nous enseigner à ne plus rêver au confort amniotique d’un passé révolu ou cherchait-il par cette mise en mots du mythe, une réponse à une de ses questions comme il le faisait symboliquement par les étoiles à propos du père antérieur.

Le mythe d’Oedipe.

Via celui-ci, il s’intéressait à l’image de la Sphinx qui dévorait le passant ou le fils qui n’avait pas pris son indépendance par rapport à la mère. Il  ne conscientisait pas cette attitude, envahi qu’il était par une mère trop présente.