02/04/2013

L'art de prendre un verre.

prendre un verre,névrose de classe,amitiéNos femmes avaient organisés une soirée au cinéma. Le film ayant reçu une note valable de la part de la critique, j'avais accepté de sortir, entre amis. Nous nous étions retrouvés sur place à l'heure dite pour un film agréable et intéressant par le thème qui y était développé. Le film visionné, nous avions pris un peu de temps pour aller boire un verre à quelques pas de la salle. Cette manière de faire, était neuve pour moi car la plupart du temps, sur mon insistance dès la séance terminée, nous rentions à la maison. Mon éducation, mon mode de vie limitaient souvent les activités à un seul événement. Le deuxième qui aurait pu suivre me semblait toujours superflu et était donc toujours rejeté. Entrer dans l'abondance, la multiplicité des plaisirs successifs ne m'était pas accessible. Une limite s'était toujours établie oui pour un, non pour deux.

L'échange agréable sympathique se termina et mon ami pris la note pour la régler à la caisse. Peu habitué  à cette manière d'agir, me faire offrir un verre, j'étais immédiatement entré dans la notion de partage, disqualifiant ainsi cette offre.

Mon malaise d'antan revenait au galop, ma difficulté d'accepter un verre sans la possibilité de le rendre immédiatement était le moteur de mes actions. J'allais recevoir sans échanger en retour. Pour sortir de l'impasse, j'avais négocié, avec sa femme, le paiement de notre écot. Tant de cinéma, pour un simple verre!

Au lieu d'accepter ce geste d'amitié, je m'en étais dédouané par un payement. L'apprenant quelques secondes plus tard, dans un ton cassant, mon ami s'étonna.

"Qu'est-ce que c'est que cette histoire?"

J'avais gaffé, c'était sûr. Son offre avait été refusée  dans un scénario qui n'avait rien d'adulte.

Pendant le voyage retour, mon comportement bizarre repassa dans ma tête à plusieurs reprises. Quel était le sens de ce scénario? Qu'est ce qui m' avait traversé l'esprit?

L'enjeu n'était pas le coût de la tournée d'hier mais autre chose du passé qui venait de resurgir, sans crier gare. Au déjeuner, le lendemain matin alors que j'étais occupé au rituel matinal habituel, un flash me traversa l'esprit discrètement, profitant sans doute de mon attention plus orientée vers la table du déjeuner plutôt qu'à la surveillance des événements enfouis.

Chaque dimanche en fin de matinée, mon seul ami au village m’embarquait dans la Bentley de son père prendre l'apéritif dans un bar "Chez Raoul " situé au bord de la grand-route. Je m'y laissais conduire pour partager un temps de détente. Son argent de poche lui permettait de m'offrir un whisky. Comme un seigneur, il distribuait ses largesses et moi sans ressources, je ne pouvais qu'accepter du bout des lèvres.

Extraverti, disposant de moyens confortables que lui donnait son père pharmacien, il jouait au seigneur et je lui servais de cour. Jusqu'au moment où à l'université, il s'éloigna rencontrant d'autres étudiants. Introverti, j'étais celui qui prenait la relève quand les autres n'étaient pas là.Par le simple fait d'aller prendre un verre de manière impromptue, mon passé avait resurgi. Situation que pendant des années, j'avais évitée sous différents prétextes, ne pouvant affronter les sentiments anciens qui avaient été mis sous le boisseau.

Ce fait me renvoya aussi au souvenir de ce que mon père nous racontait: lors d'une fête, dans la famille proche, il avait été ignoré car comme soutien de veuve, il ne représentait pas le profil idéal ouvert à tous les possibles pour entrer dans le monde bien-pensant de l'élite environnante.

D'une certaine de manière, il m'avait transmis une névrose de classe fondée plus sur les apparences que sur la qualité des personnes.

Malgré tout ce temps passé, où elle était restée en latence et elle avait resurgit, visible cette fois.

 

20/11/2010

Névrose de classe

 

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Avec émotion dans la voix, l’aîné des fils rendait hommage à mon oncle, à son combat de ces dernières semaines. Combat qu’il venait de perdre définitivement. De ces mots émergeait une idée étonnante, qui me transperçait «  Sa vie avait été un combat pour sortir de sa condition. » Etat qu’il décrivait un peu plus tard comme celui d’un ouvrier. Le rêve ne s’était pas concrétisé, il n’avait pas été membre de la classe qu’il souhaitait atteindre ou alors si peu. Destin douloureux de mon oncle paternel qui représentait la branche cadette.

Entre deux portes, en quittant le repas familial qui suit les funérailles, ce petit cousin avait encore développé cette idée de classe sociale, de réussite que son père lui avait transmise. De son choix, d’être entré par son mariage dans une famille bourgeoise, d’avoir acquis de bons moyens financiers et réussis son ascension sociale. De l’extérieur, dans nos contacts assez réguliers, je ne l’avais ni perçu, ni envisagé. Je n’en connaissais le combat, le sens que par les mots, que son fils aîné apportait dans le mot d’adieu.

Cette approche me troublait profondément car nous partagions le même grand père. Nous étions d’une même lignée et l’image que j’en avais gardée était celle d’une bourgeoisie, désargentée sans doute mais honorable quand même. Que s’était-il passé ? Alors que nous avions les mêmes racines, notre quotidien n’était pas le même, un monde nous séparait vraiment.

Notre appartenance à la tribu portant le « Nom » notre relation familiale au même niveau, me renvoyait immédiatement à mon fils. Quel serait le contenu de son hommage posthume à mon sujet, si j’avais été le premier à quitter cette vie. Qu’est-ce qui avait conduit la branche aînée et la branche cadette à un tel clivage, mental d’abord, social ensuite.

Que dirait l’arrière grand-père Eugène, le bien né, des options professionnelles de ses arrière-petit-fils, de leur commentaire sur leur père.

Dans la branche cadette, mon oncle et son fils avaient eu des parcours chaotiques dans l’enseignement, des changements réguliers d’activité professionnelle. Tous deux se retrouvaient porteurs de leur flambeau familial, de leur acquis intellectuel laborieux fait plus d’échec que de réussite. Leur parcours professionnel avait été en dents-de-scie, se terminant par des périodes difficiles. L’image que je portais en moi depuis des lustres «  trois générations de bannières, trois générations de civières » avait-elle vraiment une réalité, un poids. Notre tribu portait-elle une engeance, empêchant la réussite de ses lignées d’hommes.

Etions nous chargés d’une névrose de classe où il n’était pas possible aux hommes de s’affirmer et où les femmes représentaient par leur niveau social, le côté sauveur, qui assurait le sauvetage de la famille et de la lignée.

Appartenance des femmes à une classe sociale supérieure, appartenance des hommes à une classe inférieure. Ces idées tournoyaient dans ma tête, prenaient leur source dans cette rencontre du clan familial, issu de la branche du frère cadet de mon père, rebondissaient vers ma descendance, repartaient vers mon père.

Les faits vécus professionnellement par mon oncle repassaient dans ma mémoire, les soucis de mon père pour son jeune frère, ses peurs et angoisses devant les difficultés qu’il avait  à assurer son quotidien. Son errance, après sa faillite d’indépendant, et sa lente émergence vers plus de stabilité professionnelle qui assurait de manière sobre sans doute mais pérenne le quotidien de sa famille. Puis je revenait à ma branche, aux errances professionnelles de mon aîné,  aux miennes. J’en étais bousculé

La place de l’homme dans la lignée resurgissait, en opposition avec celle de la branche cadette. N’était-ce pas dans une réunion de famille en sa présence que la quête de l’identité masculine avait débuté.

 (*)  (BW 17 L'image de l'Homme. )