17/06/2007

La reconnaissance sur le ventre

Reconnaissance sur le ventre2

Son choix était fait, l’élu était entré dans le cercle de famille, de plus en plus souvent et s’était installé. L’ordre des choses de ma génération avait été bousculé. Ils vivaient ensemble sans être marié. C’était à notre grand regret l’air du temps.
On était passé d’une situation impossible, à une tolérance, puis à une habitude et finalement le mariage était devenu l’exception. Que pouvait-on faire, sinon accepter pour ne rien rompre de ce qui se mettait en route.
Une tradition fondée sur de nombreuses raisons ne leur faisait pas sens, elle avait courbé la tête et s’était écroulée. L’engagement civil et religieux n’était plus souvent de mise dans leur génération, au grand regret de nos valeurs. 


L’attente.

S’il fallait passer par cette phase intermédiaire, pourquoi pas ? L’essentiel ne semblait pas être placé dans la forme mais dans le fond. N’allaient-ils pas mûrir. Lui ne voulait pas de cérémonie mondaine, ni de cérémonie civile et religieuse. C’était devenu leur choix finalement.
De mon coté en temps que père, je m’étais préparé à organiser l’événement, et attendait leur bon vouloir.
Plus d’une fois dans la conversation avec eux, j’avais perçu nettement la révolte de ma fille qui aurait voulu passer par cette fête joyeuse et colorée selon la tradition mais la conviction de son compagnon était arrêtée; pas de fête mondaine, pas d’engagement public, ni religieux. Elle en souffrait, de ne pas réunir ses amies et ses amis, de voir autour d’elle, la famille venue la fêter, la combler de ses attentions. Elle perdait l’occasion d’être, ce jour, le centre de la fête. Dune certaine manière, il lui volait ses rêves, ses projets, la privait d’un des éléments essentiels dans sa reconnaissance de femme et d’épouse.


La progéniture.

Les mois de cohabitation se suivaient, ils s’installèrent de mieux en mieux, dans un espace plus grand, plus confortable puis un jour, elle fut écartée de son service d’urgence, elle était enceinte. La vie poursuivait son cours.
L’angoisse d’avoir un enfant sans père, la poursuivait. Si son ami amené à faire des vols sanitaires de rapatriement venait a disparaître dans un accident d’avion, elle se voyait fille mère, avec un enfant portant son nom, mon nom. D’un coup mes chances de voir, l’arbre du nom se poursuivre doublaient, un porteur du nom pouvait naître au prix de la disparition du père. L’angoisse de ne pas donner le nom du père, à son enfant en cas d’accident la poursuivait. Attendre que l’enfant soit né, lui était impossible.


La maison communale.

Le notaire consulté, leur avait indiqué que la loi possédait, d’abord à l’usage des marins et des militaires, un article qui permettait pour ceux qui vivaient ensemble, sans être marié, avant le départ pour une mission dangereuse ou de longue durée, d’assurer au futur enfant le nom du père. En cas d’accident, il pourrait porter son nom et de bénéficier des mêmes droits que ceux réservés à ceux qui avaient pris le temps de se marier. Armé du certificat de grossesse, qui avait d’abord servi à son écartement d’un milieu pathogène pour l’enfant, ils s’étaient donc présenté à la maison communale pour « la reconnaissance au ventre » et faire enregistrer le fait.

Avec humour, elle nous raconta la surprise de l’employée communale qui procédait pour la première fois à cette subtilité légale. Rassurée par cette démarche officielle, ce document légal, qui donnait à l’embryon le nom du père, elle avait vu ses angoisses de fille mère s’apaiser et c’était le cœur plus serein qu’elle le voyait partir pour accompagner par ses soins, les voyageurs accidentés.

29/03/2007

Vie et mort

enfant mort-né, naissance, deuil d'enfant, désenfantée,En vue d’une fête de famille.

Un après midi d’été, l’Oncle Oscar, le plus jeune et dernier survivant de sa génération, du coté de mon épouse, invitait à une fête de famille, tous les enfants de ses frères et sœurs. Pour marquer l’événement, j’avais imprimé une photo d’une fête de famille au début du siècle, reçue via un de ses cousins rencontrés par hasard dans mon milieu de travail. Ce souvenir d’une autre branche pouvait être une belle surprise pour lui. Un petit arbre généalogique sur quatre générations y était ajouté avec un élément neuf, la disparition deux générations plus tôt d’un « n » dans l’écriture de son « Nom » et de celui mon épouse. Dans la liste des descendants, j’avais ajouté chez la plus jeune tante, la date d’accouchement de son enfant aîné, mort-né. Son existence était apparue, sur l’extrait du cadastre du caveau familial que m’avait donné ce cousin suite à notre échange sur la généalogie de ma belle-famille. L’enfant bien vivant qui lui avait succédé avait reçu le même prénom. Le fait m’en avait un jour été rapporté par celle-ci, en parenthèse presque, lors d’une conversation familiale des années plus tôt.


La censure.


Alors qu’elle regardait la photo et la liste des noms, mon épouse avait sursauté et réagit avec violence presque.
"Tu ne peux pas indiquer cet enfant-mort né dans la liste, car cela leur fera sans doute de la peine." m’avait-elle dit.

« Supprime ce prénom ! » Ma réponse immédiate avait été « Non ! ». La généalogie n’est souvent qu’une liste d’événement dont un sur trois n’est pas joyeux alors pourquoi cacher la vérité. Un peu plus tard, elle rechercha le document enregistré et l’imprima sans le nom de l’enfant mort-né, pour le donner elle-même à l’Oncle. 
Mais d’ou venait une telle émotion, une telle sollicitude, presque une telle peur. Prenant un peu de distance, je la laissai faire et mis cette anecdote dans ma mémoire pour essayer d’en tirer plus tard quelque chose.


Viemort7

L’enfant-mort né.


Après la guerre, les grands parents de mon épouse vivaient au rez-de-chaussée, d’un immeuble familial. Au premier étage, la première grossesse de cette tante se terminait alors que ma belle mère au deuxième étage attendait son premier enfant, ma future épouse. Le premier événement joyeux s’était terminé par un deuil difficile de l’enfant, mort-né. Les deux mères se côtoyaient, l’une ayant perdu le sien, l’autre en train de vivre sa grossesse pleine de promesse et d’angoisse. « Si cela m’arrivait à moi aussi ? »

In utero, vu la géographie des lieux, et la vie presque commune, ma femme avait certainement perçu toute la douleur de sa tante et l’angoisse de sa mère.

Les symptômes.

En croisant les dates des événements, la clarté se fit sur la situation, ma femme était in-utero au 3ème mois de sa gestation. Que lui en était-il resté ? Sa réaction trop vive était déjà un indice. Ses angoisses, ses incertitudes n’avaient-elles pas, leur origine dans ce fait ancien difficile à gérer ? La vie et la mort, en même temps dans le même espace de vie, espace qu’il faut fuir pour aller toujours à gauche et à droite, loin du cocon familial. N’était-ce pas là, à l’âge qu’avait ma belle-mère, la source des angoisses de ma fille, cette peur sans nom, enregistrée par sa mère. L’enfant était mort-né un matin. Est-ce là l'indicible, le drame d’Août 46.


Les récits de la Tante à propos de son fils aîné me retraversaient l’esprit. Ne lui en faisait-il pas voir de toutes les couleurs. Lui qui ne se mariait pas, lui qui n’avait pas d’enfants, lui qui prenait toujours des attitudes agressives et dures, face à elle. Lors des visites familiales, à cette tante préférée de mon épouse, pas mal de larmes étaient passées dans le coin de son œil, plus d’un regret sur les attitudes de ce fils si difficile à comprendre, a accepter. 
Tout prenait à présent un sens, il n’existait pas en tant que personne, il était à la fois le mort et le vivant et le lui faisait savoir.