03/07/2009

La file de voitures.

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La file de voiture montant vers le feu rouge, venait de s’ouvrir juste l’espace nécessaire pour me permettre d’atteindre le parking devant la porte cochère. Un automobiliste un peu plus futé que les autres avait compris la manœuvre et cédé le passage. Dès l’arrêt, je m’étais dirigé vers l’arrière de la voiture pour prendre mon coffre à outils, quant à contre jour, dans son habitacle de camionnette, j’aperçu mon fils. Il me fit un grand signe joyeux puis disparut avec le flot des voitures derrière le coin du bâtiment voisin. On ne s’était plus vu depuis des semaines et juste au moment de la conjonction de nos deux trajectoires, nous étions présent visuellement, 10 secondes à peine. Etrange coïncidence.


Le lien avec mon fils.

Ce moment de grâce, me remplit d’une grande joie. Juste au moment adéquat, je tournais la tête, c’était le seul moment possible, ce jour-là et j’en bénéficiais. Habitant loin, pressé sans doute, remorque chargée de matériaux, il ne serait pas passé à la maison pour dire bonjour, prendre un café, marquer le coup, faire une pose. Ce n’était pas dans sa nature, dans ses habitudes. Nous étions sur deux orbites différentes, il vaquait à ses occupations, moi aux miennes. Je rêvais pourtant d’un moment de présence avec lui autour d’une table, d’un sandwich. D’un échange qui se mettrait en place comme je savais le faire si facilement avec des collègues, des amis. Pourtant alors que je lui avais demandé conseil pour un claustra à mettre au fond du jardin, le mois dernier, il me l’avait livré dans le garage, sans préavis, mystérieusement, presque immédiatement. Nous n’étions pas en froid, nous étions indépendants. Plusieurs fois, j’avais réfléchi à ce type de relation apparemment distante, passé en revue la construction de nos relations. Le problème était, qu’elles avaient débutées, au moment où j’étais engoncé, enfermé dans un carcan historique dont je démêlais mois après mois l’armature. Je n’étais plus le père d’avant, celui qu’il avait connu, j’étais devenu autre. Le savait-il ? Je me voyais orphelin, et ne pouvais que maladroitement entrer dans la relation père - fils ayant perdu la mienne. Depuis ce temps là, j’avais œuvré sans père dans l’isolement générationnel.

Le lien avec mon père.

Généalogiquement, il n’y avait plus de transmission entre pères et fils, depuis des générations. La mort avait cassé ce type de lien. Le reconstruire était difficile. N’était-ce pas pour cette raison qu’il avait voulu être carrossier pour refaire le véhicule de l’échange filial, comme mon frère avait voulu par ses nombreux déménagements et arrangement de logement, rénover, reprendre une construction essentielle manquée par la lignée des pères ? Celui-ci marqué au point de ne pas avoir de fils.
Le lien avec le père était défectueux, gauchi, il fallait rétablir les signes, le langage qui n’avait pas été acté, transmis. Élément de plus, mon fils s’était établi au bout du pays, à plus d’une heure de route, marquant physiquement l’indépendance, la distance à un poids qu’il ne voulait pas porter, rencontrant plus le père de sa compagne que moi-même.
Notre dernière rencontre datait de sa foire commerciale, il y a trois mois, temps où j’avais partagé un jour, l’animation de son stand et pu l’observer dans son approche compétente de la clientèle. Avec lui, immédiatement, nous étions en tandem, chacun à sa place, dans son espace d’action, pour une efficacité optimum. Avec mon père, nous avions très peu travaillé ensemble sauf peut-être en fin de sa vie quand nous manoeuvrions la cognée pour assurer l’approvisionnement en bois pour le dernier hiver ou la cueillette des fruits à l’automne. Toute la part intellectuelle qu’il nous avait transmise, le jeu des mots, les lectures, d’auteurs classiques, de ses livres favoris écrits par Daniel Rops, qu’il nous lisait à la manière d’un enseignant, n’avait pas été reprise de peur de raviver l’absence de l’acteur, la douleur de sa disparition. Au lieu de reproduire ce qui avait été bon, structurant, empêtré dans un deuil faisant long feu, je l’avais caché, dissimulé, mis de côté.
Histoire à retisser, soutien à reproduire.
On ne sort pas indemne d’une telle rupture. Sans un deuil correct, elle colle à la peau et pèse de tout son poids, sur la liberté, sur l’évolution.